Elle
Ivan bounine (1870-1953) est un écrivain russe que j’ai découvert par son dernier ouvrage, le recueil de nouvelles “Les allées sombres“. Je le retrouve avec “Elle”, un roman autobiographique publié en 1938, alors qu’il vivait en exil en France. En effet, si j’en crois la quatrième de couverture, “Elle” est inspiré d’un épisode réel de la vie de Bounine : “une longue liaison qu’il considérait lui-même comme un mariage et qui n’avait jamais été régularisée, faute du consentement du père de la jeune femme”.
Le personnage principal de ce roman à la première personne se nomme Alexis Arséniev, nom du double littéraire de Bounine, déjà utilisé par l’auteur dans son autobiographie “La vie d’Arséniev” (1933). Il est jeune, n’a pas encore fait ses études, et dit lui-même sortir tout juste d’une “adolescence monacale”. Dés le début de sa relation avec “elle”, Lika, le père de la jeune fille l’avertit : “Quels que soient les sentiments qui peuvent exister entre vous et ma fille, et à quelque stade de développement qu’ils puissent se trouver, je vous le dis d’avance : elle est, bien entendu, tout à fait libre, mais s’il arrivait qu’elle veuille, par exemple, se lier avec vous de quelque solide lien et qu’elle me demande, pour ainsi dire, ma bénédiction, elle rencontrera mon refus formel.” Alexis devient malgré tout l’amant de Lika peu après cet avertissement. Il s’installe alors à Orel, où il vient de trouver un travail à la rédaction du journal “La voix”. De ce travail nous ne savons pas grand chose, si ce n’est qu’Alexis le trouve indigne de lui. Il le prend cependant pour se rapprocher d’elle, hébergée à la fameuse rédaction par l’éditrice du journal. Ainsi il peut passer toutes ses journées avec elle, et elle vient le rejoindre parfois à son hôtel. De son côté, pour pouvoir rester à Orel, elle s’est mise à étudier la musique.
Au fur et à mesure qu’évolue leur relation, Alexis se rend compte que le père de la jeune femme avait raison. Elle et lui n’ont pas beaucoup de points communs. Son travail, qu’il qualifie de misérable, ne lui permet pas de vivre décemment. Quant à elle, elle a un grand besoin de sorties, de distractions, de bals. Elle aime plaire. Le père de Lika le lui avait dit, qualifiant lui-même sa fille de jolie et assez frivole. Et Alexis souffre cruellement de jalousie.
Puis un jour, le père de Lika arrive à Orel avec Bogolov, un jeune homme riche, spirituel et cultivé, à présenter à sa fille. Pour Alexis, c’est le début d’une séparation qu’il espère provisoire. Il sombre peu à peu dans la neurasthénie : “La séparation semblait particulièrement terrifiante et stupéfiante la nuit. Me réveillant dans les ténèbres, j’étais frappé : comment vivre maintenant et pourquoi vivre ? Est-ce bien moi, celui qui est couché, sans savoir pourquoi, dans l’obscurité de cette nuit absurde, dans une ville de province peuplée de milliers de gens qui me sont étrangers jusqu’à l’invraisemblance, dans cette chambrette à l’étroite fenêtre qui, toute la nuit, se grisaille de la présence d’un diable long et muet ?”
Cette période solitaire est aussi pour Alexis l’occasion de se mettre à écrire. Il écrit et publie des textes qui ne sont pas encore à la hauteur de ses ambitions : “Former en soi de ce que donne la vie, quelque chose de vraiment digne d’être écrit, quel rare bonheur, quel effort spirituel ! Et voici que mon existence de plus en plus passa dans cette nouvelle lutte avec “l’irréalisable”, dans la recherche et la surprise de cet autre bonheur, également insaisissable, dans cette poursuite, dans cette perpétuelle méditation…”
Je ne raconterai pas la suite de l’histoire sentimentale, qui connaît pourtant quelques rebondissements, pour laisser au futur lecteur de ce texte, que vous êtes peut-être, le plaisir de la découverte. L’histoire est cependant assez mince et ne constitue pas l’intérêt principal de ce roman. Bounine excelle à décrire la confusion de ses sentiments, ses moments de désespoir, ses instants d’allégresse, quand le paysage se charge de refléter une humeur fragile et passagère : “La nuit est déjà claire, pure. Et tout est ferme, léger, ravissant : et la neige, et la lune, et les joyeuses lanternes, et les traîneaux sémillants…” C’est encore, comme dans “Les allées sombres”, de l’amour, à la fois romantique et sensuel, mais aussi du temps qu’il est question dans “Elle”, et de la trace que laissent les sentiments perdus. Mais “Elle” est également un roman d’apprentissage, un roman de formation. A la fin du roman, Alexis est devenu un homme libre à qui, selon son expression, rien ne suffit plus.
Elle / Ivan Bounine, traduit du russe par Maurice Parijanine, Stock, Bibliothèque cosmopolite, 1985, ISBN 2-234-01769-6 (épuisé)
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