“Le soir, la pluie cessa de façon imprévue.
Quelqu’un s’était brusquement ravisé et avait fermé les robinets.”
Connaissez-vous les Folio 2€ ? Dans cette chaîne de magasins qui étaient autrefois des librairies et ne vendent plus aujourd’hui que quelques malheureux bouquins noyés dans un océan technologique, ils attendent souvent les LCA dans nos genres sur des présentoirs disposés près des caisses, comme les bonbons attendent les enfants dans les supermarchés. Arrivé près de la sortie avec une pile de livres déjà beaucoup plus haute que prévue, on se dit qu’on n’est plus à deux euros près, ni surtout à cent pages près, et on cède à la tentation. C’est en tous cas exactement ce qui m’est arrivé. J’y ai vu l’occasion de compléter mon challenge ABC avec les lettres Y et N qui manquaient encore. Y comme Yourcenar. Je ne l’ai jamais lue, mais je la suppose d’un classicisme ennuyeux à mourir, Alors d’accord pour lui donner une chance de me faire dire que je me suis trompée, mais pas avec un pavé. N comme Nabokov. La lettre N n’a l’air de rien comme ça, mais en fait les auteurs en N ne courent pas les rues. Alors pourquoi pas renouer avec Nabokov, pas lu depuis des années, avec deux petites nouvelles ? Et voilà comment je me suis fait avoir par cette collection. Mais on ne m’y reprendra plus.
Dans “Un coup d’aile” dans sa version à deux euros, on trouve en fait deux nouvelles : “Un coup d’aile” et “La Vénitienne”. Dans le Folio plus cher intitulé “La Vénitienne et autres nouvelles”, on trouve également ces deux nouvelles, mais aussi les autres nouvelles de jeunesse de Nabokov. Ces nouvelles (ou du moins les deux que j’ai pu lire) datent des années vingt, c’est-à-dire de l’époque où Nabokov vivait en exil à Berlin. Elles ont été écrites en russe, comme toutes les premières oeuvres de Nabokov, qui est ensuite passé à l’anglais. “Un coup d’aile” a été publiée dans une revue russe en 1924. Mais “La Vénitienne” est restée inédite jusqu’en 1990, quand les nouvelles de jeunesse de Nabokov ont pour la première fois été réunies en recueil. Toutes ces informations figurent dans le petit Folio 2€ (et j’ose espérer qu’elles sont exactes), et ce malgré l’absence de préface ou postface, et avec au début de l’ouvrage une pauvre présentation de Nabokov pouvant convenir à n’importe quelle autre oeuvre. Ce qui est en revanche plus instructif, ce sont deux petites notes en bas de page à la fin de chacune des nouvelles, qui nous permettent de situer ces textes dans l’oeuvre de Nabokov. Il serait donc injuste de dire que l’éditeur n’a pas fait son travail. Et pourtant, l’éditeur s’est permis de publier ces textes et d’en écrire le résumé en quatrième de couverture, sans même les avoir lus. Voici en effet le résumé qui nous est proposé pour “Un coup d’aile” : “Dans les montagnes enneigées de la Suisse, Kern, un étudiant hanté par la mort, éprouve une passion impossible pour l’insaisissable Isabelle”. Or je me demande d’où est venue à l’éditeur l’idée que Kern était un étudiant. Cela n’est pas dit dans la nouvelle telle que j’ai pu la lire. Tout ce que nous savons de Kern, c’est qu’il a été marié sept ans à une femme qui s’est suicidée un an plus tôt, et qu’il a trente-cinq ans. Ce n’est certainement qu’un détail, mais révélateur à mon sens du peu de soin accordé à cette édition.
Mais venons-en aux textes eux-mêmes. Dans “Un coup d’aile”, un homme, dont on est en droit d’espérer qu’il n’est plus étudiant depuis longtemps, fait du ski en Suisse. Il rencontre une charmante Isabelle. Et ce pourrait être l’histoire d’un amour impossible, si le récit ne tournait pas au fantastique. Surgit subitement la créature ailée, sans que j’aie vraiment compris s’il s’agissait d’hallucinations de notre pauvre héros suicidaire. Je n’ai pas non plus très bien compris le retournement final, me demandant quel sens donner à tout ça. Mais qu’a donc voulu dire Nabokov ? J’en arrive à plaindre le malheureux contraint d’écrire un résumé en quatrième de couverture, pour une nouvelle qu’il a visiblement encore moins comprise que moi. Cela dit, même si le traducteur ignore qu’en français le “bouton de l’électricité” se dit “interrupteur”, il est difficile de nier que la nouvelle est joliment écrite.
Vient ensuite la nouvelle intitulée “La Vénitienne”. Etant donné le talent du rédacteur de la quatrième de couverture, autant s’en remettre à lui pour le résumé : “Lorsque Simpson voit le portrait de la Vénitienne peint par Sebastiano del Plombo, il est fasciné et tombe éperdument amoureux. Le tableau exerce sur lui une telle attirance qu’il ne peut s’empêcher de revenir le contempler jour après jour, jusqu’à ce qu’il pénètre dans la toile…” Vous remarquerez que la quatrième de couverture ne nous dit pas que Simpson est étudiant, et pourtant il l’est. Remarquez aussi les points de suspension qui laissent supposer que l’essentiel de la nouvelle se situe après l’entrée dans le tableau. Mais là encore, je n’ai pas lu la même nouvelle. J’ai attendu pendant 45 pages que l’étudiant Simpson se décide à entrer dans le tableau. Et ensuite, les huit pages finales ont fort habilement achevé une nouvelle qui avait bien mal commencé, avec beaucoup de longueurs, ce qui, avouez-le, est le comble pour une nouvelle.
Et comme je ne vous cache rien de mes états d’âme de lectrice, sachez qu’ensuite j’ai pu relire la première nouvelle avec plus d’indulgence et apprécier l’écriture de l’angoisse et de la tentation suicidaire.
Mais je ne suis pas sûre que ces textes extirpés d’un tiroir des années après la mort de l’auteur n’aient leur place dans une collection comme celle-là. Ne vaudrait-il pas mieux les destiner aux spécialistes de Nabokov (dans les oeuvres complètes par exemple) et offrir à l’amateur désargenté une oeuvre plus aboutie ?
Un coup d’aile suivi de La Vénitienne / Vladimir Nabokov, traduit du russe par Bernard Kreise, Gallimard, Folio 2 euros, 2007, ISBN 978-2-07-041254-9









Très intéressant, tout ça. J’aime beaucoup Nabokov (même si je l’ai peu lu). D’après ce que j’ai pu lire ici ou là, cette collection fait rarement honneur aux auteurs…
Ceci dit, j’ai bien ri avec l’étudiant qui n’en est pas un, et le bouton d’électricité… c’est presque charmant !