Voir Belfast et laisser l’enfant qui est en soi mourir

Tout commence en avril 1987 dans “un coin de Bretagne”, où deux adolescents, Christophe et Nicolas, décident d’entreprendre un voyage en Irlande. Ils vont être hébergés pendant deux mois dans une famille à Belfast, en Ulster, cette partie de l’Irlande qui n’est pas indépendante, comme nous le rappelle cette bd très pédagogique. Une page nous propose d’ailleurs une petite chronologie des événements importants qui se sont déroulés en Irlande depuis 1968.

A Belfast, à leur arrivée, il y a des tanks et des hommes en armes partout, et un hélicoptère survole la ville en permanence. Une surprise attend Christophe et Nicolas  : ils ne vont pas être hébergés dans la même famille. Nicolas se retrouve dans une modeste famille catholique et Christophe dans une famille de protestants beaucoup plus aisés, de l’autre côté de la ville. Et on s’imagine alors que ce sont ces deux mois de vacances que l’on devine riches d’expériences, que va nous raconter cette bd. Mais l’histoire tourne au drame et c’est finalement beaucoup plus qu’un simple séjour linguistique, mais un voyage au pays de “l’injustice, la bêtise ou la lâcheté de certains, la grandeur simple et le courage des autres”.

C’est donc une bd autobiographique, dont le narrateur à la première personne n’est autre que Christophe, alias Kris. Mais nous apprenons dans le dossier qui suit la bd, que l’histoire en a été romancée et que le drame final en a été totalement inventé. C’était malheureusement plausible, tant faire ce voyage à cet époque là était insensé.

Je ne raffole pas du dessin un peu brouillon de Vincent Bailly, particulièrement pour l’expression des visages. En revanche j’aime la disposition variée des vignettes, les pages sans paroles et le choix des couleurs bleu-vert-gris bien adaptées à ces régions, puis jaune-orangé lors de l’affrontement avec l’armée britannique.

J’aime ce récit d’une prise de conscience, mais je regrette que tout ce que nous révèle Kris dans le dossier ne fasse pas partie intégrante de la BD. Il me semble que le retour à la réalité après le détour par la fiction aurait pu se faire en bd, tout comme la conclusion sur ce qu’a représenté pour lui ce voyage de jeunesse : un “éveil à la politique”. 

Cela reste une excellente bd, qui allie l’humanité du témoignage vécu à la force de la fiction et qui, après Un homme est mort, confirme Kris en auteur de bd engagé.

Coupures irlandaises / Kris et Vincent Bailly, Futuropolis, 2008, ISBN 978-2-7548–029-7

C’est également un coup de coeur de La liseuse.

Publié dans: on 13 juillet 2008 at 6:22 Commentaires (4)
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Le coup de grâce à deux euros

challengeabc2008

Chiantitude infinie

Au début de ce court roman, nous sommes en 1919 à la gare de Pise, où Eric von Lhomond, un allemand d’une quarantaine d’années, blessé au pied, attend le train qui le ramènera en Allemagne. Au petit matin, au buffet de la gare, il entreprend de raconter un épisode de sa vie à deux mystérieux et silencieux auditeurs. Commence alors un récit à la première personne, beaucoup trop écrit, dans un style absolument insupportable, prétentieux et d’un autre âge, que le lecteur ne peut en aucun cas prendre pour un récit oral.

Dans une préface datée de 1962 (alors que le roman a été écrit en 1939), Marguerite Yourcenar s’en explique en nommant cela une “convention littéraire” et en s’abritant derrière “La sonate à Kreutzer” et “L’immoraliste”. Ce qui surprend malgré tout ici, c’est l’inutilité de l’introduction immédiatement suivie d’un monologue jamais interrompu par un quelconque retour à la situation initiale, pas même à la fin du roman.

Mais passons sur cette maladresse et venons en au coeur du récit. Il s’agit de prime abord de l’histoire d’une grande amitié entre Eric et Conrad. Pour vous donner une idée du style confondant de ridicule, voici comment Marguerite Yourcenar décrit Conrad, alors qu’Eric le retrouve après une séparation :

“Il avait gardé une innocence d’enfant, une douceur de jeune fille, et cette bravoure de somnambule qu’il mettait autrefois à grimper sur le dos d’un taureau ou d’une vague ; et ses soirées se passaient à commettre de mauvais vers dans le goût de Rilke.”

C’était la guerre et Eric s’était engagé dans le corps des volontaires qui participaient à la lutte antibolchevique en Estonie et en Courlande. Il y avait retrouvé Conrad et par la même occasion Sophie, soeur de Conrad. Sophie était amoureuse d’Eric, qui ne partageait pas ses sentiments (ou du moins le croyait-il) et elle se consolait dans les bras de quelques amants de passage, tandis qu’Eric lui préférait les prostituées. Mais c’était la guerre, et autour de nos héros une véritable hécatombe, et ce jusqu’à la fin, ô combien tragique.

Je me suis rarement autant ennuyée en lisant et ce court roman d’une centaine de pages m’a semblé durer une éternité. Est-il représentatif de l’oeuvre de Yourcenar ? J’ai appris à me méfier de cette collection (aux 4e de couverture systématiquement à côté de la plaque) qui ne publie que le plus mauvais, mais je doute de retrouver de sitôt l’envie de lire quoi que ce soit d’autre de notre académicienne.

Le coup de grâce / Marguerite Yourcenar, Folio 2€, 2007, ISBN 978-5-07-033812-2

Plus indulgente que moi, Jules y a trouvé une “intensité stimulante”.