J’aime les livres qui ont vécu

Je ne devrais pas le dire, car plus personne ne voudra jamais plus me prêter de livres, et peut-être même qu’après une confidence pareille, la bibliothèque municipale ne voudra plus de moi parmi ses adhérents, mais je dois bien l’avouer : je ne suis pas très soigneuse avec les livres. Je les emporte partout, les lis en buvant, en mangeant même parfois, j’en ai laissé se gondoler quelques uns près d’un radiateur, et surtout j’en ai tellement lu et relu certains, que leurs pages se détachent et leurs reliures se décollent.

Comme je me connais, je prends naturellement grand soin des livres empruntés et n’en ai jamais abîmé aucun. Mais quand ce sont mes livres, je m’accorde le luxe de leur faire prendre des risques. Ainsi j’ai fini mon petit Yourcenar au café, et comme il y a en ce moment une grande affluence touristique dans ma petite ville, pour s’économiser de la vaisselle, la serveuse m’a apporté mon café dans un mini gobelet en plastique. J’étais en terrasse, au bord de la mer, et tentais malgré le brouhaha ambiant de me concentrer sur les phrases alambiquées de Yourcenar. Et ce qui devait arriver est arrivé. Une rafale de vent a renversé mon petit gobelet, mon café s’est répandu sur la table bancale, et mon petit Yourcenar s’est retrouvé avec une tache marron sur la tranche. “Zut alors”, ai-je pensé, “je ne vais pas pouvoir revendre ce livre chiantissime !”. De même Akounine a voyagé dans mon sac à côté d’une petite boîte en plastique contenant une salade de fruits rouges et il porte maintenant sur sa tranche une petite tache violette (la myrtille sans doute) que j’ai, pitoyable, tenté de dissimuler à coups de blanco. “Heureusement, je n’avais pas l’intention de le revendre”, ai-je alors pensé.

De même que je revends des livres, j’en achète d’occasion et j’aime qu’ils portent la marque des lectures précédentes. Le papier jauni, l’odeur de moisi, les taches d’un autre… rien de tout cela ne me rebute.

Parfois, il m’est arrivé de me racheter un livre aimé dans une nouvelle édition. Mais jamais le dernier acquis n’a su remplacer le premier lu et relu. Beaucoup de livres de poésie dans cette catégorie (”Corps et biens” ou “Le roman inachevé” qui tombent en morceaux quand on s’en saisit sans précaution), mais aussi un petit roman, à l’origine de mon premier et dernier grand coup de foudre littéraire,  qui m’avait fait lire tous les autres livres de son auteur, puis tout ce qu’on avait écrit sur lui, puis toutes sortes d’autres choses à partir de lui…

Publié dans: on 14 juillet 2008 at 1:58
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16 commentaires Leave a comment.

  1. On 15 juillet 2008 at 9:53 Ys Said:

    C’est certainement la bibliothécaire qui parle en moi, mais un livre taché, corné… brrr ! Mais je me soigne, depuis quelques temps, j’arrive à écrire dedans, à souligner (au crayon bien sûr…)

  2. On 15 juillet 2008 at 11:15 levraoueg Said:

    Ys, je savais que mon image allait en prendre un coup avec une révélation pareille. Et si je te disais que nous faisons le même métier !?
    Mais en tous cas, sachez le tous, j’ai honte !

  3. On 16 juillet 2008 at 1:14 yueyin Said:

    ouf je me sens moins seule :-)

  4. On 16 juillet 2008 at 8:23 levraoueg Said:

    Yueyin, cet aveu est déjà bien, mais il va falloir m’en dire plus. Qu’as-tu fait subir à quel malheureux bouquin dernièrement ?

  5. On 17 juillet 2008 at 12:35 fashion Said:

    Le pire que j’ai fait subir à un ouvrage c’est de le faire tomber dans la boue en faisant de l’accrobranche, puis de le trimballer dans le sac à dos à côté des lingettes nettoyantes des enfants. Il s’agit de “Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur” et il est gondolé et… très sale! Je ne suis pas du tout soigneuse avec mes propres livres, je trouve qu’ils sont faits pour vivre (mais comme toi je fais attention à ceux des autres). Et comme toi je garde parfois des vieilles éditions par attachement (je ne prête à personne ma trèèèèèèès vieille édition folio de “Autant en emporte le vent”, lue un milliard de fois et ultra abîmée, c’est la mienne à moi et c’est tout!)

  6. On 17 juillet 2008 at 10:15 levraoueg Said:

    Alors là, Fashion tu me bats largement parce que je n’ai encore jamais balancé mes livres dans la boue. Mais c’est dans doute parce que je n’ai pas essayé l’accrobranche !

  7. On 19 juillet 2008 at 10:35 erzébeth Said:

    Que j’aime ce billet !
    (et j’étais cer-tai-ne que tu étais bibliothécaire ! Je ne sais pas d’où me venait cette idée, mais je suis ravie d’avoir vu juste !)
    Mon comportement avec les livres est très ambivalent; en général, l’objet doit rester parfait, sans pliure sur la tranche, mais dedans, j’écris, je souligne, je corne les pages… Il y a certains livres que je m’autorise à abîmer, comme s’ils obtenaient par là un statut supérieur (je suis très bizarre, je sais). J’ai ainsi un livre de Bukowski totalement malmené, mais il m’est du coup encore plus précieux.
    Et ton dernier paragraphe est si joli que j’emprunterai les yeux fermés ce roman de Pérec, que je ne connais pas encore…
    (est-ce qu’on aurait le droit de savoir dans quel coin de la terre tu vis ? ça m’intrigue !)

  8. On 19 juillet 2008 at 11:55 Levraoueg Said:

    Erzebeth, ce n’est pas un coin, c’est juste le bout, le bout du bout, la fin de la terre… Il fut un temps où on y parlait la langue de mon pseudo…
    Et attention, il n’y a pas d’accent à Perec et comme il y a beaucoup d’allumés chez les perecophiles, il y en a même qui passent leur vie à recenser les accents superfétatoires sur le nom de leur ami commun.
    Attention encore, “Un homme qui dort” n’est pas une lecture de vacances, c’est plutôt à lire en cas de petit coup de blues, mais après être allée passer tes examens, car sinon…

  9. On 19 juillet 2008 at 11:17 erzébeth Said:

    Alors tu habites dans une très belle région…!
    Je promets de désormais faire mon possible pour ne pas me mettre de perecophiles à dos… ça pourrait être gênant.
    Et je me suis renseignée un peu sur “Un homme qui dort”, effectivement, j’éviterai de le lire avant de partir passer un concours…! Mais es-tu sûre que ça remonte le moral ?

  10. On 20 juillet 2008 at 12:07 Levraoueg Said:

    Voilà comment il faut le lire à mon avis : il vaut mieux être gentiment déprimé mais pas trop, être étudiant(e), habiter une chambre de bonne ou assimilé, déambuler dans Paris ou à défaut, dans une autre ville chargée d’histoire, et laisser le temps couler…

  11. On 20 juillet 2008 at 12:09 Filmaoueg Said:

    J’ajouterai, quant à moi, qu’Un homme qui dort est aussi un film.

  12. On 20 juillet 2008 at 12:16 fashion Said:

    Si je comprends bien, je ne rentre pas du tout dans les clous pour lire ce bouquin de Perec… Tant pis pour moi… :)

  13. On 20 juillet 2008 at 11:22 levraoueg Said:

    Fashion, à moins que… tu ne possèdes cet accessoire ô combien fashion qu’est une bassine en matière plastique rose ? Sinon, il te faut t’en procurer une d’urgence, et après, seulement après, tu pourras profiter pleinement de cette lecture…

  14. On 20 juillet 2008 at 12:07 erzébeth Said:

    (Ce détail de bassine me laisse totalement perplexe)
    La mienne est bleue, mais enfin, je suis étudiante, toujours un minimum déprimée, je vis dans une boîte à chaussures, après, certes, je n’habite pas Paris mais la déambulation peut très bien fonctionner là où je suis, n’est-ce pas merveilleux de remplir tous les critères nécessaires pour lire ce livre ?

    (le film est bon ?)

  15. On 20 juillet 2008 at 1:12 levraoueg Said:

    C’est un film de Perec et Queysanne, qui prolonge admirablement le plaisir du livre (Prix Jean Vigo 1974), avec pas mal du texte en voix off, un acteur à la lèvre balafrée comme Perec, du noir et blanc (ce qui peut te permettre d’imaginer que la bassine est bleue). Je l’ai vu plusieurs fois au cinéma à Paris, où Queysanne continuait à venir le présenter de temps en temps, devant des spectateurs à l’allure étudiante. Il est sorti en DVD cette année et curieusement je me le suis pas procuré alors qu’il recèle, paraît-il, plein de merveilleux bonus. Mais d’en avoir parlé, voilà que ça me démange. Je crois donc que Filmaoueg va se charger de l’acquérir et de le chroniquer sur son futur nouveau blog.

  16. On 21 août 2008 at 4:22 lanymphette Said:

    Haha, ainsi donc, je ne suis pas la seule folle de livres à aimer les “faire vivre”. Certaisn que je trouve particulièrement beaux arrivent à obtenir mes grâces et encore, je les corne quand même. De manière générale, j’aime quand on voit sur le livre qu’il a été lu, une fois par moi puis par tous ceux que j’aime. Une grande marque d’affection réciproque!

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