“Chêne et chien” est une autobiographie en vers de Raymond Queneau, un “roman en vers” selon le sous-titre. En fait, cette autobiographie se présente comme un recueil de poèmes de formes diverses, composé de trois parties.
Le recueil commence comme la plus classique des autobiographies, par le commencement, à savoir l’enfance et d’abord la naissance. Il s’ouvre par ces vers :
“Je naquis au Havre un vingt et un février
en mil neuf cent et trois.
Ma mère était mercière et mon père mercier :
ils trépignaient de joie.”
On le voit, la mise en vers mètrés et rimés crée un petit décalage, un effet gentiment comique. Et on entre dans ce recueil le sourire aux lèvres. On y lit les premiers souvenirs : souvenirs d’école, souvenirs de la vie de famille, souvenirs des terreurs enfantines… C’est le temps des premières fois : premier voyage, premières lectures, premiers écrits… Le vocabulaire est parfois familier, les rimes sont incongrues et toujours on sourit. Le français parlé auquel on associe souvent Queneau fait irruption aux détours de vers beaucoup plus écrits. Et ce sont ces ruptures de ton qui nous font sourir. Queneau ne se prend pas au sérieux et surtout ne semble guère croire lui-même à ce “roman familial” qu’il nous propose.
Puis vient l’adolescence. Le monde est en guerre et l’humeur est plus sombre :
“J’ai maintenant treize ans – mais que fut mon enfance ?
Treize est un nombre impair
qui préside aux essais de sauver l’existence
en naviguant dans les enfers.”
Les angoisses surgissent, les doutes et les questions aussi. Le ton se fait de plus en plus mélancolique. La deuxième partie s’annonce :
“Cette brume insensée où s’agitent des ombres,
comment pourrais-je l’éclaircir ?
cette brume insensée où s’agitent des ombres,
- est-ce donc là mon avenir ?”
Et ce n’est qu’au début de la deuxième partie, qu’on comprend de quoi il s’agit. C’est le récit d’une analyse :
“Je me couchai sur un divan
et me mis à raconter ma vie,
ce que je croyais être ma vie.”
La première partie s’éclaire d’un jour nouveau. Dans la deuxième, il y a le quotidien de l’analyse et il y a l’intime. Est-ce que c’est impudique ? Oui et non. Ce le serait si tout cela était dit platement. Mais la poésie recrée la brume que le lecteur à son tour est chargé d’éclaircir. Et puis c’est émouvant. On ne sourit plus vraiment. Mais ne soyez pas inquiets, dans la troisième partie arrive la guérison.
“Chêne et chien” a été publié en 1937. Queneau était déjà poète mais n’avait encore publié que des romans : “Le chiendent” (1933), “Les derniers jours” (1936), “Odile” (1937). Il avait une trentaine d’années et était paraît-il encore en analyse. Avec “Chêne et chien”, il nous offre une autobiographie légère et grave, tantôt souriante, tantôt bouleversante, toujours distanciée, et surtout étonamment moderne.
Chêne et chien / Raymond Queneau, Gallimard (Poésie), 1997, ISBN 2-07-030231-8
Ajout du 31 août : je viens de découvrir le blog de Rose qui aime beaucoup Queneau (et comme elle aime aussi Perec, ça vaut vraiment la peine d’aller y faire un tour)





mais quel génie ce Queneau ! On ne le dira jamais assez.
Je ne connaissais pas ce roman en vers. ça a l’ait très marrant.
Euh… Loïc, “marrant” n’est peut-être pas le mot qui convient… mais “génial” oui !
ba moi, il me fait souvent rire.
Merci de ta visite, je découvre aussi ton blog avec ce bel article sur Queneau ! “Chêne et chien” donne bien le ton de son oeuvre : plaisante, mais aussi grave, si on regarde bien.
Ah ben, c’est très intéressant… Je suis un peu réticente à Queneau (que je “dois” normalement lire cette année pour mon “challenge”) mais ta présentation de ce texte (dont je découvre le contenu grâce à toi) donne envie d’y jeter un œil.
Le titre a une explication…?
En effet Erzébeth, le titre renvoie aux 2 étymologies du nom de Queneau et à deux aspects de sa personnalité qu’il oppose.
Entre mes deux challenges, j’ai vraiment pas mal de Queneau à lire cette année. Je voulais les lire dans l’ordre chronologique de leur écriture, mais je ne sais pas pourquoi “Le chiendent” me rebute un peu. Alors finalement, je vais les lire au petit bonheur la chance. Je ne me souviens pas lequel tu as à ton programme, mais je vais aller voir ça chez toi…
Merci pour tes explications, Levraoueg !
Je ne sais pas encore lequel lire, un ami m’a conseillé “Un rude hiver”, ou “Loin de Rueil” ou “Pierrot mon ami”… ce sera un des trois, alors.
Les trois sont aussi à mon programme de lecture chargé… et Les fleurs bleues également. Je ne compte pas abandonner mes challenges, mais je les continuerai certainement en 2009, voire plus loin encore…
Et j’oubliais “Les derniers jours” ! Sans compter que j’ai déjà “Le dimanche de la vie” et que “Odile” me tente assez…
Et Zazie dans le metro?
C’est super, ne l’oubliez pas…
Zazie, je n’ai pas encore lu Zazie dans le métro, mais le film qu’en a fait Louis Malle m’avait bien amusée et ça me suffit pour le moment. En tous cas j’y penserai quand j’aurais lu tout le reste (d’ailleurs tu me fais penser que ça fait un moment que j’ai délaissé Queneau, et ça n’est pas bien !). Mais j’imagine que ton pseudo est un hommage ? Et tu es une pauvre SBF, à qui on ne peut même pas rendre visite ?