
“Pourtant la vie est supportable, la vie a de bons moments.”
Il m’aura fait souffrir ce roman ! J’ai même tenté de le semer, de l’oublier dans un café, mais il m’a été restitué quelques semaines plus tard. Comme j’avais déjà fait une tentative il y a quelques années et que j’avais déjà égaré ce livre, il a donc fallu que je le recommence au début pour la troisième fois. Pourtant le pire justement, c’est le début. Le pire du pire, ce sont les trois premiers chapitres. Passé ce cap, on est sauvé. Ou du moins, on est pris au piège d’une écriture qu’on aimerait ne plus quitter. Une fois charmé par le style, on pardonne tout, et particulièrement ces personnages qui n’en sont pas vraiment. Et quand on a enfin compris que ce n’est pas à eux qu’il faut s’agripper sous peine de noyade, on a alors de bonnes chances d’arriver à bon port.
Mais voilà que je m’aperçois que ce premier paragraphe pourrait laisser penser que lire ce roman est une corvée dont on ne s’acquitte qu’au prix d’un terrible effort, alors que c’est un pur bonheur, une révélation comme on en a rarement. En fait, dans ce premier paragraphe comme sur ce blog en général, je ne parle pas des livres eux-mêmes mais de ma relation à eux, de mes expériences de lecture. Et de même qu’il y a parfois des coups de foudre, il y a aussi des rendez-vous manqués, et entre les deux des histoires qui commencent mal et qui pourtant deviennent de grandes histoires. Il y a aussi la manière dont nos lectures trouvent leur place dans nos vies quotidiennes. Certains livres demandent du temps. Et si comme moi (parfois) on en lit deux pages en attendant l’autobus avant de ne lire la troisième que plusieurs heures plus tard au cours d’une pause-lecture tout aussi courte, alors on a toutes les chances de peiner à entrer dans le roman et cela surtout si le style, les personnages, tout l’univers du roman sont aussi singuliers que ceux de Virginia Woolf.
Oui mais de quoi ça parle, se demande le lecteur impatient ? Comme son titre l’indique, cela parle des vagues. Et ça attaque fort, par un de ces courts chapitres en italique que l’on retrouve ensuite un chapitre sur deux, et qui se consacrent à la description de paysages marins. Dans le premier chapitre en italique “le soleil ne s’était pas encore levé”, dans le neuvième et dernier “le soleil s’était enfin couché”. Une journée passe donc ainsi à observer la mer, mais l’intrigue quant à elle ne progresse pas d’un millimètre au cours de ces passages en italique.
Si l’on veut vraiment dire de quoi ça parle, en considérant ce livre comme un roman (et non comme une succcession de magnifiques poèmes en prose), c’est donc au reste qu’il faut s’intéresser, à ces neuf chapitres qui ne sont pas en italique et qui mettent en scène des personnages : Bernard, Suzanne, Rhoda, Neville, Louis et Jinny. Dans le premier chapitre ils sont enfants, dans le neuvième ils sont âgés. Une vie entière a donc passé.
“Combien je préfère le silence : cette tasse à café, cette table. Combien je préfère être assis dans cette salle vide, pareil à l’oiseau de mer esseulé perché sur un pieu au bord des flots. Je voudrais demeurer à jamais ici au milieu de ces simples choses, cette tasse à café, ce couteau, cette fourchette, choses en soi, et être enfin moi-même.”
“Les vagues” est un roman à six personnages, ou comme le dit joliment et justement Marguerite Yourcenar dans sa préface, reprenant en cela la métaphore de Virginia Woolf : “à six instruments plutôt, car il consiste uniquement en longs monologues intérieurs dont les courbes se succèdent, s’entrecroisent, avec une sûreté de dessin qui n’est pas sans rappeler l’Art de la fugue“. Pourtant chacun de ces instruments ne fait pas entendre une musique différente. Tous ces monologues intérieurs sont portés par une seule voix, la même que les personnages soient enfants ou plus âgés, et on ne les distingue les uns des autres que grâce aux “dit Bernard”, “dit Louis”… dont Virginia Woolf gratifie le lecteur.
Et vous voyez ce qui y arrive ? Je prétends dire de quoi ça parle et en fait je parle de la forme, parce que c’est ça ce roman : une forme avant toute chose. Quand je dis que c’est une forme avant toute chose, je veux dire que c’est ce que l’on voit d’abord (et c’est ce qui rebute un peu d’ailleurs). Mais ce n’est pas ce que l’on garde en soi une fois le livre refermé. Car en cours de lecture “Les vagues” devient tout autre chose, un roman sur la condition humaine, la petitesse des hommes devant l’immensité du monde, la brièveté d’une existence humaine au regard de l’histoire du monde. C’est un roman sur le temps, sur la destinée, et beaucoup, beaucoup, sur la solitude. C’est un roman sur les instants qui composent nos vies, des instants fugaces et pourtant gravés en nous pour toujours. C’est une interrogation sur ce qui passe et ce qui reste, sur ce qui change en nous et sur ce qui perdure, sur ce qui avec nous et au-delà de nous continue. Et comme en plus tout cela est dit magnifiquement, on en sort bouleversé.
Virginia Woolf, je vous fais une promesse solennelle : jamais je n’abandonnerai un roman en cours de lecture pour être sûre de ne jamais passer à côté de ce bonheur là. Et maintenant vous, lecteur de ce billet, si vous voulez savoir plus en détail de quoi ça parle, vous savez ce qu’il vous reste à faire.
“La vie est agréable. La vie est bonne.
Le simple fait d’être en vie est une volupté.”
Virginia Woolf (1882-1941) a publié “Les vagues” en 1931, après “La traversée des apparences” (1915), “La chambre de Jacob” (1922), “Mrs Dalloway” (1925), “La promenade au phare” (1927), “Orlando” (1928).
Les vagues / Virginia Woolf, préfacé et traduit de l’anglais par Marguerite Yourcenar (titre original : The waves), Le livre de poche (Biblio), 2005, ISBN 2-253-03057-0
Août 2009 : j’attribue à ce roman le Levraoueg d’or du classique du 20e siècle lu en 2008-2009 !

















Swapounet
Challenge du 1% 2008
Jeu de la PAL 2009
Je n’ai toujours pas lu Virginia Woolf mais je crois que je vais en faire une de mes priorités!
J’avais acheté “Mrs Dalloway” après avoir vu le film “Les heures”… et je ne m’y suis pas tenue. Ton commentaire sur “Les vagues”, parce qu’il retrace notamment ton parcours de lectrice, me rappelle qu’il y a des auteurs qui se méritent un peu mais à côté desquels ce serait dommage de passer. Et il me donne aussi envie de lire ce livre-là, parce qu’il paraît être de ceux qu’on n’oublie pas.
En revanche, je te trouve un peu téméraire avec ta promesse in fine !!!
Virginia Woolf me fait peur. J’imagine un univers difficile à pénétrer, exigeant. Je ne sais pas si j’arriverai à dépasser ce sentiment…
Tu as écrit un très beau billet ! il m’a d’autant plus touchée que “Les vagues” est le premier roman de Woolf que j’ai essayé de lire… et je n’ai pas réussi (mais je me suis rabattue sur “La promenade au phare” car mon édition comporte tous ses romans). J’ai eu les mêmes difficultés avec “Mrs Dalloway” ; et pourtant quand enfin on entre dans l’histoire, dans l’écriture, c’est éblouissant.
“Les vagues” fait partie des livres qui me térifient. Ca a l’air lent, mais lent… Je suis plus tentée par “La promenade au phare” pour poursuivre avec Virginia Woolf
Ah mais j’en veux ! Entre Lilly et toi, ces derniers temps, la tentation Woolfienne est grande ! Et cette phrase qui ouvre ton billet, très joli choix…
Et j’aime que tu inclus ta relation avec le livre, dans tes billets – ça leur donne une nouvelle ampleur, plus personnelle… Virginia Woolf me serre le cœur. J’attends de lire “Orlando” qui est en ma possession pour ensuite continuer (ou non…?) ma découverte de cette romancière.
Keltia, excellente résolution !
Brize, j’ai justement Les heures (en livre) dans ma PAL mais je le garde pour après “Mrs Dalloway” ! Quant à ma promesse finale, en fait c’est déjà ce que je fais, car j’ai toujours peur de passer à côté de quelque chose, alors j’insiste.
Praline, je ne sais si c’est difficile, mais cela trouve mal sa place dans nos vies quotidiennes. Peut-être que c’est à lire en vacances, dans un coin reculé, au calme, avec du temps devant soi.
Rose (d’abord merci !), je suis allée voir sur ton blog, mais je suppose que tu as lu “La promenade au
phare” avant d’avoir un blog. Qu’est-ce que tu en as pensé ? Ca m’intéresse parce que ce roman m’attend sur une étagère…
Lilly, l’idéal est sûrement de faire comme toi, de commencer par son premier roman, et peut-être ensuite de les lire dans l’ordre. Ainsi tu finiras bien par arriver aux Vagues en ayant suivi l’évolution de Virginia Woolf. C’est drôle que ça te terrifie, tu n’as pourtant pas froid aux yeux en tant que lectrice d’habitude…
Erzébeth, je viens d’aller vérifier ce qui figurait à la lettre W de ton ABC et j’ai maintenant hâte de te lire… J’ai lu les échanges de commentaires sur ton billet sur Mrs Dalloway, comme je l’ai fait chez Lilly, et il semble que je sois loin d’être la seule à avoir eu du mal à entrer dans cet univers, mais il semble aussi que Virginia Woolf reste une auteure précieuse pour beaucoup de ses lectrices (a-t-elle aussi des lecteurs, d’ailleurs ?)
Et à toutes, merci de vos commentaires. Je ne savais tellement pas comment m’y prendre pour parler de ce roman, que je n’aurais pas osé espérer toutes ces réactions.
Au contraire ! Si tu savais le nombre de livres que j’ai achetés mais qui prennent la poussière parce que j’ai peur de me perdre dedans…
Sinon, je pense effectivement que lire les romans de V. Woolf dans l’ordre est une bonne idée. Pour l’instant, j’ai plein d’autres livres, mais j’y reviendrai, c’est sûr !
J’ai lu “La promenade au phare” un début d’été, il y a quelques années, et, même si je ne saurais plus te dire pourquoi, j’avais été très séduite (en tout cas, il y a une femme peintre qui m’avait beaucoup touchée) ; et dans la forme, cela devrait te paraître moins aventureux que “Les vagues”.
Tiens, pourquoi n’aurait-elle pas des lecteurs masculins ? Il doit y en avoir, certainement – mais comme il y a très peu de blogueurs hommes, on le sait sans doute un peu moins… Je crois que son écriture et son intériorité peuvent plaire à tous.
Allez, tu as gagné, je place Woolf dans mes 4-5 prochaines lectures ! (priorité aux prêts de bibliothèque, toujours…)
(je ne sais pas trop où l’écrire, alors que Virginia me pardonne… Je guette ton retour, mais en attendant, je te souhaite une pause réparatrice, prends bien soin de toi, Levraoueg !)
Merci Erzébeth, c’est gentil ! Mais à mon avis ça va durer encore un peu…
(si je puis me permettre, à ta question “comment parler des classiques ?”, j’ai envie de te dire : ce n’est pas exactement ce que tu as fait dans ce billet-ci ?)
(mais après, je comprends qu’on ne trouve parfois pas les mots, quand on est séduite par un roman…)
Ah ! Tu avais vu mon blog-it canada dry !!! Et moi qui venais de le retirer, après avoir reçu un mél extrêmement gentil… Décidément les blogueurs sont sympas ! Mais bon je vais m’abstenir d’écrire de billet sur Oscar Wilde au moins pour le moment, et reviendrai avec soit un irlandais contemporain, soit un roman policier, soit une petite bd… enfin bon, on verra bien… Merci Erzébeth d’avoir réagi à mon petit découragement passager !
C’est que les blogueurs t’apprécient, Levraoueg ! Je guettais ton retour et voir ce blog-it m’avait donné envie de réagir… j’espère que tu as repris du poil de la bête (oh la belle expression…), et que tu te sens d’attaque pour continuer à écrire des billets !