Comme de l’amour séparé

Un jour, chez Erzébeth, il y a eu en commentaires un débat sur Annie Ernaux. Je m’y suis étonnée que plusieurs personnes fassent référence à La place. Ce titre ne m’avait pas particulièrement marquée. Pourquoi était-il plus lu que les autres ? Un commentaire précisait qu’il s’agissait de sa relation avec son père. Je m’en souvenais un peu, mais pas assez. J’ai donc décidé de le relire et avant cela, de l’acheter. Je suis allée sur e-bay. Personne n’a surenchéri. J’ai eu La place pour un euro. Bien sûr il a fallu ajouter des frais de port, mais pas trop. J’ai obtenu ce livre dans une collection destinée aux scolaires.  Je ne suis pas parvenue à me souvenir de l’édition dans laquelle je l’avais lu autrefois. J’ai commencé ma relecture. Et ce n’est qu’au bout de quelques pages, que cela m’est apparu comme une évidence : je n’avais jamais lu La place.

la-place

Un jour : “Les livres, la musique, c’est bon pour toi.
Moi je n’en ai pas besoin pour vivre.”

La place s’ouvre sur cette phrase : “J’ai passé les épreuves pratiques du Capes dans un lycée de Lyon, à la Croix-Rousse”. Ca commence donc comme une autobiographie professionnelle. Mais deux mois après le Capes et deux pages après le début du récit, le père d’annie Ernaux meurt soudainement. Et c’est ensuite lui, son père, leur relation, qu’elle va tenter d’écrire.

Ce n’est pas véritablement un récit. Ce sont plutôt des fragments, des bribes de souvenirs, prenant la forme de paragraphes plus ou moins courts. Elle essaie de reconstituer la vie de son père, de s’arrêter sur un geste, une parole, de commenter une photo. Elle écrit le rapport qu’il avait à l’école, aux livres, à la culture, au langage. Elle décrit la vie de ses parents, toute petite, sans désir, leur aptitude à se contenter de peu (“il y avait plus malheureux que nous”), leur infériorité admise. Elle parle de honte, d’humiliation, d’aliénation, de bonheur aussi, parfois.

“J’écris peut-être parce qu’on n’avait plus rien à se dire.”

Au lieu de commenter sa démarche, on pourrait être tenté de la citer, abondamment, car elle se commente elle-même à plusieurs reprises. Elle explique pourquoi elle n’a pas eu recours à la forme romanesque comme dans ses précédents livres, pourquoi elle a adopté “l’écriture plate”, l’épure. En la lisant, je me suis interrogée sur la place qu’il pouvait y avoir pour le lecteur dans ce texte froid, qui s’auto-analyse alors même qu’il s’écrit. Et alors qu’Annie Ernaux nous dit n’avoir eu “aucun bonheur d’écrire”, je me suis demandée s’il pouvait y avoir pour le lecteur un certain bonheur de lire.

Peut-être qu’au fond Annie Ernaux dérange, parce qu’il est de bon ton d’avoir la nostalgie de son enfance, de la réinventer, de l’enjoliver. Quant à elle, elle pense qu’il n’est pas de bon goût de se souvenir du “monde d’en bas”. Pourtant, la vision qu’elle donne du monde  d’en haut est pire encore : “Trois mots de politesse à la concierge. J’ai glissé dans cette moitié du monde pour laquelle l’autre n’est qu’un décor.” D’ailleurs la scène de fin au supermarché m’a paru d’une lucidé effroyable.

Mon édition m’étonne. Fait-on vraiment étudier ce texte aux scolaires ? En quoi peut-il intéresser des lecteurs qui n’ont eux-mêmes pas encore pris de distance par rapport à leur milieu d’origine ?

J’ai dit que ce récit était froid, pourtant il m’a touchée. J’ai lu ce livre d’une traite, dans la nuit, comme un roman qu’on ne pourrait lâcher. Bizarre, non ?

La place / Annie Ernaux, Gallimard (Folio plus), 2001, 155 p., ISBN 2-07-040010-7  

challengeabc2008 

Je vous recommande l’avis très positif de Yohan et ses liens vers les avis des autres.

21 commentaires Leave a comment.

  1. Je n’avais pas pu lâcher ce texte non plus, et sous sa dureté il m’avait semblé qu’il y avait aussi une forme de nostalgie (je peux me tromper, et ma lecture est lointaine, mais j’avais eu l’impression que l’écriture tranchante masquait l’émotion du constat : plus jamais on n’aura des rapports simples avec sa famille, on en est définitivement séparé…). Il me semble que des adolescents peuvent comprendre cette distance, même s’ils ne l’expérimentent pas sur le plan social.

  2. Moi je n’ai pas aimé cet ouvrage, je l’ai lu sur les conseils d’une prof de sociologie. Etmême après avoir pris du recul sur mes origines, alorsje suis un peu dans le même schéma qu’Annie Ernaux… Je l’ai trouvé froid, il ne m’a pas touché du tout. J’ai trouvé qu’il ne m’avait rien apporté, je l’ai trouvée hautaine. Et je n’ai pas aimé son écriture que j’ai trouvée banale. J’y vais fort mais je n’ai vraiment pas apprécié ce livre, même si ça se lit bien… mais justement, j’ai trouvé cela facile… Bref, je n’ai jamais compris pourquoi on faisait tout un plat de ce roman, j’ai été très déçue. Il faudrait peut être que je relise d’autres textes de cet auteur…

  3. Je l’ai étudié il y a très longtemps, et je me souviens juste que bof… Il est dans ma bibli, je ne sais pas si je le rouvrirais un jour.

  4. Rose, non je ne crois pas que tu te trompes, je ressens les choses pareillement. Il y a de la nostalgie, des regrets même, en tous cas une certaine tristesse et le sentiment d’avoir trahi, que révèle la citation de Jean Genet en exergue. Sur l’usage en classe de ce texte, tu as sûrement raison, moi je ne sais pas. Je n’ai fait que survoler les exercices proposés à la fin de mon édition tout en me disant : “les pauvres (élèves) !”.

    Nag, je comprends mais je ne sais pas bien comment te répondre, c’est difficile de commenter le ressenti de quelqu’un autre. Et effectivement, toute de son oeuvre fait partie des classiques de la sociologie. Je me souviens de bibliographies de fac où elle cotoyait Bourdieu et Cavanna (qu’on ne lit plus tellement, me semble-t-il).

    Lilly, allons bon ! Et si tu en ouvrais un autre d’Annie Ernaux ? Après tu y reviendras peut-être. Que dirais-tu de “Passion simple” ? Ou alors sur le même sujet de l’ascension sociale, mais traité autrement : “Les armoires vides”.

  5. Je n’arrive pas à être tentée par cet auteur, même si j’entends des avis très positifs partout. J’ai toujours l’impression que ce sera trop intellectuel pour moi …

  6. Bon, je vais me mettre à dos les profs mais ayant dépassé la soixantaine, j’avoue qu’ils ne me font enfin plus peur! Comment arriver à ne pas faire passer toute la passion, l’humanité, le respect qu’Annie Ernaux met dans ce grand petit livre à ses élèves au point qu’un tel livre provoque des “bof”. La meilleure façon de dégoûter des jeunes de la littérature c’est de la faire étudier comme on le fait en France.

    Car La Place est, pour moi, un livre fondateur de la littérature française du XXe siècle. Je me souviens de cette émission de Bernard Pivot où elle était venue et où elle ne parvenait pas à dire un mot de ce livre à part quelques borborygmes modianesques. L’éditeur François Maspéro, venu parler de son roman (Le chat?), avait renoncé à son temps de parole pour défendre lui-même le livre d’Annie Ernaux, car elle ne pouvait pas en parler elle-même. Dire l’humiliation, la honte, le déchirement, l’amour tout ce qui fait de ces vies coupées en deux des drames quotidiens.

    L’écriture choisie par l’auteur n’est pas plate, on la dit “blanche”. Elle s’en est expliqué plus tard: Ne pouvant dire toute l’émotion qui la saisissait à ces souvenirs elle a décidé d’écrire au plus près, sujet-verbe-complément, sans le moindre adjectif. Pour ne pas craquer.

    Annie Ernaux ne vit pas sa famille comme le monde d’en-bas, elle ne vit pas dans le monde d’en-haut, elle est resté à “sa” Place. Seulement les études l’ont coupé de ses racines familiales. Et alors, dans ces familles, la sienne, la mienne, on ne peut plus se parler. Mais je ne connais pas un livre qui rend un si bel hommage à son père que La Place.

  7. Comme tu as pu le mentionner, Annie Ernaux est une auteure que j’apprécie énormèment. La Place n’est pas le “roman” par lequel j’ai comméncé, le premier que j’ai lu est L’Evénement, admirable également !

    Sur ce roman, je partage tout à fait ton avis, et c’est devenu un de mes livres de chevet. Je sais qu’il amène des réactions très contrastées, mais je n’hésite pas à le conseiller, car j’ai l’impression qu’il peut bouleverser certains lecteurs.

  8. Karine, je ne crois pas qu’il y ait à avoir peur de ce texte qui n’est pas d’un abord difficile. Mais je te laisse juge, car le mieux est de le lire en en ayant envie.

    Christian Sauvage, merci pour votre passion pour ce texte qui va sûrement titiller la curiosité de ceux qui passeront par ici, beaucoup plus que mon petit billet. Quant à la célèbre formule de Roland Barthes “écriture blanche”, elle conviendrait parfaitement en effet, mais c’est Annnie Ernaux qui, dans La Place, lui préfère “écriture plate” : “L’écriture plate me vient naturellement, celle-là même que j’utilisais en écrivant autrefois à mes parents pour leur dire les nouvelles essentielles.” Et plus loin, comme une définition de cette écriture à propos des lettres échangées avec ses parents : “Je leur répondais aussi dans le ton du constat. Ils auraient ressenti toute recherche de style comme une manière de les tenir à distance.”
    Sinon j’ai bien envie de profiter de votre passage pour vous demander quelque chose : si vous jouiez avec nous au défi Blog-o-trésors, et si donc vous deviez citer 10 livres de tous les temps et tous les genres que vous aimeriez recommander, quels seraient-ils ?

    Yohan, oui beaucoup peuvent s’y retrouver et il faut reconnaître à Annie Ernaux que ce qu’elle écrit là personne ne l’avait écrit avant elle.

  9. Je n’ose rien dire.
    Ce n’est pas dû à ton billet (très bien écrit, comme toujours), mais je crois que je n’ai vraiment pas envie de lire Ernaux à nouveau. Ou alors, avec “Les armoires vides”…
    Dis-moi, sur ta jolie photo, quels sont les livres dont on aperçoit la couverture ? A droite, c’est un Queneau, non ? Mais les deux autres…?

  10. Erzébeth, ben qu’est-ce qui s’est passé, je croyais que tu avais envie de continuer à la lire !? Comme sur e-bay il vaut mieux faire des achats groupés, j’ai aussi acheté “L’occupation”, que je suis sûre de ne pas avoir lu !
    L’autre livre sur la photo c’est mon nouvel auteur en V, Vila-Matas (pour me motiver à reprendre mon ABC 2008, j’ai changé plusieurs lettres). Et sinon j’ai un faible pour les calepins avec des petits oiseaux. On en voit un, mais j’en ai d’autres, et quand j’en vois un dans une boutique, c’est plus fort que moi…

  11. Avec tout le respect que je vous dois, cher Christian :) ), il y aurait beaucoup à dire sur votre commentaire. Je ne crois pas que n’avoir pas aimé “La place” soit un cruel manque de goût et je ne ferai jamais étudier ce livre à mes élèves pour la bonne et simple raison que je ne leur fais étudier que des oeuvres que j’aime, qui me font vibrer et que donc je peux défendre passionnément afin de faire naître en eux une passion et pas un “bof”. Et de nombreux collègues sont comme moi, évitons de généraliser encore une fois sur l’enseignement. (Ce roman devait je suppose être dans les listes traitant de l’autobiographie, thème qui a dieu merci disparu des programmes du bac.) Et je ne comprends pas très bien en quoi c’est le roman fondateur de la littérature française contemporaine, ou alors ça explique peut-être pourquoi j’ai longtemps eu tant de mal avec la plupart des auteurs français contemporains. Pardon Levraoueg de répondre ici à Christian (mais il devait s’y attendre:))).

  12. Même pas peur, qu’il disait ! Mais c’est qu’on ne s’en prend pas à la profession la plus susceptible du monde en toute impunité…
    Fashion, j’espère que CS viendra te répondre, mais tu sais, bien qu’ils nous aient fait souffrir, on les aime bien quand même, les profs !

  13. Comment ne pas répondre à Fashion quand il est question de Kulture !!!
    Alors pour essayer de m’expliquer plus clairement:

    1/ On a parfaitement le droit de ne pas aimer les livres d’Annie Ernaux. Je ne suis pas près d’oublier la réponse de Salman Rushdie à qui l’on demandait ce que lui avait appris ses années d’errance caché derrière des policiers pour échapper à la terrible fatwa. C’était à la Fnac à Paris. il fit taire les murmures des “cultivés” qui trouvaient la question de la jeune étudiante en journalisme sans intérêt: “Ne réagissez pas ainsi: c’est la question la plus importante. Eh bien voilà: j’ai appris à dire ce que je pense. Par exemple, Tolstoï m’emmmmmmmerde !” Alors Ernaux…

    2/ Une des raisons qui font débat dans les livres d’Annie Ernaux, c’est la question des classes. Classes sociales et classes culturelles. “La petite Annie”, comme écrivait un critique oublié, vient du monde ouvrier, presque du lumpen-prolétariat (son père tenait, si je me souviens bien, une épicerie buvette dans une normandie très pauvre, soit un statut inférieur à celui d’ouvrier). Elle n’a pas rompu avec son milieu social auquel elle reste très attaché. Mais elle a rompu avec son milieu culturel.

    3/ Ce qui est fondateur dans le travail d’Ernaux c’est le fond et la forme. Elle me parait aborder un thème que je n’ai pas souvenir d’avoir vu traiter dans la littérature française comme elle le fait. Au-delà de l’autofiction nombriliste (“Moi, je” de X, Y, Z) elle fait du récit de sa vie dans un genre différent une oeuvre. Sans doute n’est-ce pas par hasard si dans son dernier livre, son grand livre, “Les années” elle dit “elle” et non “je” quand elle évoque ses souvenirs et “on” au lieu de “nous” quand elle évoque son époque.
    L’essentiel me parait de rappeler à cette occasion que s’il est aisé -quand on a “réussi”- de vanter ses origines populaires, il est autrement difficile de dire l’impossibilité de se parler, d’échanger quand des vies ne communiquent plus. Voilà tout ce que dit son oeuvre.
    Quant à l’écriture “blanche” ou “plate”, nous sommes d’accord. Mais lui reprocher cette écriture choisie c’est comme reprocher à Soulage de peindre des tableau tout noir (quand l’enfant qu’il fut dessinait au crayon noir sur une feuille blanche, il répondit à sa mère qui l’interrogeait que ce qu’il voulait représenter… “la neige”)

    4/ LES PROFS !!! Oui après avoir eu tant de mal a ingurgiter cet enseignement “bourgeois” que les profs distribuait comme une évidence, j’ai vu certains de mes enfants ahaner sur le décryptage de textes sans qu’il ne soit jamais fait mention de plaisir. Comme si c’était dégoûtant. Allez je vais me répéter: il y a malheureuseument deux matières où l’on ne parle jamais de plaisir à l’école: c’est la littérature et l’éducation sexuelle. Is it clear Sexy Fashion?
    :-) )))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))))

    Merci à Levraoueg pour son excellent billet (il n’a rien de petit). Et quel bonheur de pouvoir débattre de livres.

    PS Pour les dix livres ce sera une autre fois. Mais seulement dix c’est trop ou pas assez

  14. Voilà de la vraie bonne littérature : de vrais choses à dire dans un style direct, j’aime beaucoup tout ce que j’ai lu d’elle.

  15. Eh bien moi je n’ai jamais lu Annie Ernaux (shame on me!). Donc je me tais ;-)

  16. (Levraoueg, en fait, j’ai bêtement l’impression qu’Annie Ernaux fait partie des intouchables, et j’ai comme l’intuition que je ne la considérerai jamais comme ça moi-même, elle me laisse dubitative, je n’ai pas aimé la rencontre-débat que j’ai pu suivre où elle parlait de son dernier livre (c’était à ma biblio), j’ai fait l’effort de la découvrir quand même, je referai l’effort une seconde fois pour voir si mon avis se précise (positivement ou non) mais ce n’est pas un auteur qui m’emballe.)

  17. Susceptibles, les profs ? Naaan! :) )) (c’est juste qu’à écouter les gens, tout le monde a son mot à dire sur l’enseignement, c’est un petit peu agaçant:)))
    Sinon, le plaisir, nous sommes quelques-uns à essayer de le faire passer. Pas suffisamment, peut-être, certes. Mais je n’aime pas les généralisations. :) )

  18. J’ai lu et aimé “La Place” pour cette écriture très épurée. Je ne l’aurais pas étudié en œuvre intégrale au lycée, mais en choisir un extrait ne m’aurait pas déplu.

    Fashion a déjà tout dit sur les généralités énoncées par C. Sauvage. Je ne reviendrai pas là-dessus.
    Susceptible ? Oui, sans doute.

  19. Je ne vous cache pas que je suis un peu dépassée par ces réactions… mais j’essaie quand même de répondre brièvement

    Yv, et tu nous dis ça dans le même style direct ! On est d’accord !

    C. Sauvage et Erzébeth, encore heureux qu’on a le droit de pas aimer ! D’ailleurs je pense aussi que le meilleur moyen d’aimer vraiment, c’est de ne pas trop sacraliser. Et j’adore la comparaison littérature / éducation sexuelle !

    Keltia, si tu savais tout ce qu’il me reste à lire et le pire c’est que la liste ne fait que s’allonger. Quand j’en aurai marre de Levraoueg, je crois que je me rebaptiserai Danaïde, c’est pour dire !

    Fashion et Leiloona, deux profs et deux avis, tant mieux ! Fashion, peut-être que si on a tous notre mot à dire sur l’enseignement, c’est qu’on est tous allé à l’école, et que ça nous a marqués…

  20. Eh bien, contrairement à toi, j’ai trouvé que ce livre était émouvant, même si l’émotion est ici retenue, masquée, comme une pudeur de la jeune femme évoquant son amour pour le père.
    Par contre, ailleurs, je trouve qu’Ernaux est franchement glaciale.

  21. Sybilline, mais moi aussi ! Oui je sais, je ne suis pas claire…


Leave a Comment