
Ça commence (et ça finit aussi) par une énumération d’images (images vouées à disparaître au début, images à sauver à la fin) qui ressemblent un peu à des “Je me souviens” auxquels il manquerait la formule magique. Puis nous entrons dans le vif du sujet (quelle est drôle cette expression pour une autobiographie !). Annie Ernaux passe en revue des images (essentiellement des photos, mais aussi des films) qui la représentent seule ou accompagnée. On feuillette l’album avec elle dans l’ordre chronologique. Sur chaque image, elle regarde celle qu’elle était alors, cette autre elle-même dont elle ne se résout pas à parler à la première personne. Elle l’observe, la décrit, s’attarde sur ses vêtements, sa posture, ce que tout cela trahit de sa façon d’alors d’habiter son corps. A partir d’elle, elle restitue l’époque, ses valeurs, son langage, son rapport à la consommation, la sexualité, la condition féminine, l’immigration, la mémoire… Dans un aller-retour incessant entre mémoire collective et mémoire individuelle, passant de “elle” à “on” ou “nous”, elle interroge celle qu’elle était. Quelle était sa façon d’appréhender l’époque ? Quel était son rapport au passé ? Comme envisageait-elle l’avenir ? Aussi le temps, bien que chronologique, se réécrit constamment. Le passé se recompose à mesure qu’on avance dans le livre, de même que l’avenir s’envisage autrement à mesure que le temps passe.
Comme ce livre est difficile à décrire ! C’est l’autobiographie totale. On parcourt la vie entière d’Annie Ernaux dont on connaît déjà les principaux événements racontés dans de précédents livres, comme si ce livre-ci les contenait tous, les remettait en perspective. Pourtant de ces livres il n’est pratiquement pas question. Le seul texte qui sert de fil rouge (un des multiples fils rouges) est celui du journal intime qu’elle semble avoir tenu toute sa vie. Elle en cite des extraits, qui donnent une folle envie de pouvoir un jour en lire la totalité.
Ces années qu’on parcourt avec elle vont de 1941 à 2006. Au début, pour peu qu’il soit plus jeune qu’Annie Ernaux, le lecteur d’aujourd’hui n’a pas connu les années racontées. Ce n’est pas comme un livre d’histoire pourtant, c’est trop proche. Ce passé là est déjà dans notre mémoire, notre mémoire héritée, composée d’images d’archives et de cinéma, mais aussi des récits des parents ou des grands-parents, tous ces contemporains qui, comme Annie Ernaux, ont connu la Libération ou Mai 68. En même temps, nous suivons un destin individuel, avec l’enfance, l’adolescence, la jeunesse, toutes ces étapes que lecteur a passé aussi, même à une autre époque. Alors dés le début de la lecture, l’histoire du lecteur se superpose à celle de l’auteur et à l’histoire collective. Mais à un moment particulier, le lecteur rencontre son année de naissance. Sa mémoire, ses souvenirs, se superposent alors autrement à ce qu’Annie Ernaux retient de l’époque en question. Puis vient le moment où le lecteur est en mesure d’anticiper. Il commence à se demander : que va-t-elle garder des années les plus récentes ? comment va-t-elle écrire le 11 septembre ? Et il confronte ses propres souvenirs à ceux de l’auteur.
Évidemment, au fil de la lecture j’ai été particulièrement attentive à la façon dont elle parlait de la génération suivante, celle de ses fils, cette génération qu’on a appelé “la bof génération”. J’ai apprécié qu’elle ne la dénigre pas, comme l’a souvent fait sa génération. J’attendais au tournant celle qui a construit sa légende sur l’ascension sociale. Allait-elle aborder la question de la régression qu’a connu la génération suivante, ce qu’on appelle souvent sa précarisation ? Eh bien oui, elle aborde tout ça. Les relations familiales sont décrites notamment au moment des repas de famille, où les relations entre générations m’ont paru particulièrement justes, comme le reste. L’autre génération en tous cas reste un mystère. A propos de ses fils, plusieurs fois elle en vient à dire qu’elle ne sait pas, jusque dans cette parenthèse : “(Elle ne sait pas si leur insouciance sociale est réelle ou feinte.)”
Le titre est emprunté à Virginia Woolf, sa conception du temps aussi, qui rappelle beaucoup “Les vagues”.
“Ce qui compte pour elle , c’est au contraire de saisir cette durée qui constitue son passage sur la terre à une époque donnée, ce temps qui l’a traversée, ce monde qu’elle a enregistré rien qu’en vivant.”
Un jour, (dans les années 80 ?), apparaît le projet d’écriture du texte que nous lisons. Mais comme le reste, il change, évolue à mesure qu’il se concrétise dans l’écriture et que nous le lisons. La fin est très émouvante. Alors qu’elle dit commencer à oublier les termes savants de sa discipline, son projet pourtant très ambitieux se dit plus simplement, se désintellectualise. Et il ne reste alors plus que l’envie de sauver (des instants, des sensations, des images…).
Je mets ce livre dans la malle pour l’île déserte, celle des livres à lire et relire à des âges différents, pour s’y lire soi-même et y lire les autres, et je vous le recommande.
Les années /Annie Ernaux, Gallimard, 2008, 241 p., ISBN 978-2-07-077922-2
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Je vous renvoie au billet de Sylvie et ses liens vers les billets des autres, parmi lesquels ceux de Rose, Yohan, Aifelle, Cathe, Dasola, Dominique, Antigone, Laurent, Thom… et Christian Sauvage (qui ne fait pas une critique mais nous raconte une histoire).
Suite à la remise du Prix de lecteurs du Télégramme 2009, j’ai attribué ici aux Années le Levraoueg d’or de l’autobiographie 2008-2009.

















Swapounet
Challenge du 1% 2008
Jeu de la PAL 2009
Je n’ai lu que la moitié, interrompue dans ma lecture car je devais rendre le livre impérativement à la biblio, et depuis un gentil blogueur me l’a prêté, j’ai hâte de m’y replonger, j’ai beaucoup aimé ce que j’ai lu, je suis d’accord avec toi, c’est à lire et à relire.
Un très beau billet pour un livre qui ne l’est pas moins, qui ouvre une réflexion sur le rapport au contemporain, et à sa propre personnalité. Et effectivement, c’est un livre à ouvrir régulièrement pour se replonger dans ces souvenirs qui ne sont pas seulement ceux d’Annie Ernaux.
Whaouh ! Il me le faut ce livre !
Sinon, la bof génération et la génération qui régresse, c’est quand ? Pour savoir si je suis bof ou arriérée ;o))
Bonjour !!
Je passe par les commentaires de ton blog car les mails de Blog-O-Book envoyés à ton adresse semblent se perdre dans les spams (2 fois que Bob t’écrit mais jamais de réponse).
Blog-O-Book souhaite te proposer un livre à lire mais a besoin d’une adresse valide pour t’envoyer la liste
J’ai lu ce livre lors de ma “pause” et finalement, j’étais bien content de ne pas avoir eu à écrire dessus car je n’aurais vraiment pas su m’y prendre.
J’ai beaucoup aimé comment de son cas personnel elle élargit à l’universel. Ce petit voyage dans le temps m’a également permis de faire un petit retour en arrière sur mon histoire personnelle.
Un grand souvenir de lecture pour moi aussi, une somme romanesque incontournable !
J’ai beaucoup aimé ce livre et j’ai eu la chance d’assister à une rencontre avec Annie Ernaux qui était très éclairante sur sa démarche. Elle ne dit pas non à une suite éventuelle et j’espère bien qu’elle la fera.
Je l’ai noté à sa sortie et je n’ai toujours pas eu l’occasion de le lire. Je crois que maintenant je vais attendre sa sortie en poche si je ne le trouve pas à la médiathèque.
Je l’ai ce livre mais il est dans une de mes PAL avec d’autres bouquins Gallimard, alors il m’attend patiemment. C’est un superbe billet
Bladelor, ils sont durs dans ta bibli dis donc ! Vivent les gentils blogueurs ! Et donc je vais guetter un petit billet sur ton blog…
Yohan, merci (venant d’un grand supporter d’Annie Ernaux, le compliment me fait plaisir) ! Un livre à relire oui, et peut-être aussi à offrir à d’autres générations…
Lilly, on va dire les deux : bof et arriérée
(pauvre Lilly !) En fait on a parlé de bof génération pour ceux qui étaient ados à peu près quand tu naissais. Mais en est-on jamais sorti ? Et par régression, je parlais de régression sociale, des enfants qui ont souvent une moins bonne situation que leurs parents, qui vivent longtemps une sorte de galère faite de petits boulots, de provisoire qui dure. Et ça aussi il me semble que c’est un phénomène qui est apparu il y a une vingtaine d’année, et qui dure encore, non ?
Madame Charlotte, bonjour ! Vraiment je suis confuse, car je me souviens en effet avoir eu ces mails et si je n’étais pas intéressée par les livres proposés (je ne me souviens plus lesquels), j’aurais au moins pu le dire en réponse, alors je ne me trouve pas d’excuse valable, si ce n’est qu’il m’est arrivé un truc inattendu : brusquement je suis entrée dans un classement de blogs qui a pour conséquence l’invasion brutale d’une messagerie jusque là bien tranquille et j’ai été un peu dépassée. Alors je profite de ton commentaire pour te remercier de tes propositions et si tu veux m’envoyer la liste dont tu parles, je l’étudierai avec attention et cette fois, je répondrai, promis !
ICB, je ne te cache pas que j’appréhendais aussi l’écriture de ce petit billet ! Et je suis bien contente que tu ais apprécié également cette lecture. Finalement je me dis que c’est l’autobiographie la moins égocentrique et la plus généreuse que j’aie lue, comme un miroir tendu au lecteur pour interroger ses propres années. C’est bien simple, quand on finit ce livre, on a envie de dire merci !
Aifelle, tu as bien de la chance d’avoir assisté à ça ! Tu me rassures pour la suite, parce que je trouvais à ce livre un petit côté “testament” qui m’inquiétait un peu. Alors suite ou pas suite, j’espère qu’elle va continuer à écrire…
Rose, je viens d’aller relire ton billet sur Les années (au moment d’écrire le mien, je n’en avais lu ou relu aucun par manque de temps et aussi pour être le moins influencée possible, mais maintenant je vais rajouter des liens). Je trouve que tu en as fait une lecture vraiment très personnelle. C’est drôle même de voir que chacun peut y trouver ce qui lui parle le plus. Et j’aime beaucoup ce que tu dis des quelques traits qu’il faut peut-être partager avec Annie Ernaux pour apprécier cette lecture… Je trouve sincèrement ton billet épatant !
Saxaoul, je ne peux pas croire qu’il ne soit pas dans ta médiathèque. Mais si vraiment il n’y est pas, je te conseille de faire une proposition d’acquisition (ça se fait dans toutes les bib) et je suis sûre que les bibliothécaires approuveront ta proposition ! Et comme ça tu feras aussi plein d’autres heureux lecteurs…
Hambre, tu as carrément une PAL par éditeur !? Là tu m’impressionnes ! Je suis sûre que tu ne seras pas déçue…
Tu en parles indéniablement bien, même si je me doute que ça n’a pas été une mince affaire de présenter cette autobiographie… Je comprends que ce soit un réel livre-compagnon, qu’on peut retrouver à de nombreux moments de sa vie…
Mais je reste réfractaire, encore et toujours. Têtue, l’Erzébeth !
ah oui, un très beau livre! un de ceux qui restent et qu’on a sans doute envie de relire…
J’ai lu ce livre l’été dernier et j’avais été ébloui par l’originalité de la démarche, par son caractère novateur, audacieux, et par cette aptitude à mêler le singulier et l’universel, l’image (comme élément déclencheur du processus de réminiscence)et le texte. J’avais d’ailleurs avec plaisir rédigé un billet de lecture très enthousiaste. Je pense vraiment que le livre “Les Années” constitue un renouveau de l’écriture dite autobiographique et marque un tournant littéraire considérable…
J’aime énormément Ernaux, et si c’est l’autobiographie la plus généreuse que tu aies lu, alors je note ce titre.
Bonjour Levraoueg, merci de parler si bien de ce récit/roman sur une époque et ceux qui l’ont vécue et qui la vive un tout petit peu encore. Merci aussi d’avoir mis mon billet en lien. Bonne après-midi.
J’ai adoré ton billet qui de manière lumineuse m’incite à noter ce titre d’un auteur que mes nombreux préjugés me conduisaient jusque là à éviter !!
Erzébeth, heureusement que je n’espérais pas te convaincre ! De toute façon je crois que le désir de lire est nécessaire pour apprécier une lecture, alors mieux vaut attendre que le désir soit là…
Sylvie, et si on se donnait rendez-vous dans dix ans pour relire ce livre ? Tiens ça me rappelle une chanson…
Fanck, eh bien ! Je ne sais que répondre devant tant d’enthousiasme. Cela dit, sans diminuer le mérite d’Annie Ernaux dont j’apprécie beaucoup la démarche, il y a eu pas mal d’autobiographies marquantes au XXe sicèle en particulier, qui ont chacune donné l’impression de renouveler le genre. En tous cas, c’est un genre que je trouve très intéressant…
Leiloona, j’en suis ravie ! La preuve :
Dasola, merci ! Et puis maintenant à nous d’écrire la suite, au moins par la pensée…
Constance, j’avoue que j’ai découvert sur la blogosphère la mauvaise image qu’a parfois AE que j’étais loin d’imaginer avant. Mais si je t’ai donné envie de la découvrir, alors ça me fait très plaisir !(sinon vu ton commentaire enthousiaste, je trouve que ton avatar ne te ressemble pas du tout !)
Il est dans ma PAL depuis un petit moment, mais mystérieusement il a du mal à atteindre le dessus!
Oui, un excellent souvenir de lecture, un grand livre, je suis d’accord…qui donne du recul !!!
Mon vote:
1. Dans la ville des veuves intrépides / James Canon
2. Les déferlantes / Claudie Gallay
3. Les annés / Annie Ernaux
4. Fleurs de tempéte / Philippe Le Guillou
5. Le soldat et le gramophone / Sasa Stanisic
Herisson08, il y a des livres qui aiment se faire attendre !
Antigone, je suis ravie qu’on soit d’accord !
Sandrine, c’est bien de nous donner ton vote, mais si tu pouvais éviter de déposer à chaque fois tes commentaires en trois exemplaires sur 3 billets différents (j’en ai détruit deux à chaque fois). Et si tu ne changeais pas de peudo à chaque fois, et si tu ne changeais pas non plus ton vote à chaque fois, tu serais plus crédible…
Un livre magnifique sur lequel j’écris mon mémoire de M2 (enfin là, j’arrive à la fin, ouf). Ton billet lui rend justice en tout cas et ce fut un plaisir de le lire.
L’écriture d’Annie Ernaux a quelque chose de profondément sincère et touchant qui fait qu’on s’y reconnaît sans difficultés (particulièrement dans Les Années, mais ça me semble valable pour le reste de son œuvre aussi). Sa démarche de mise au jour de vérités sur le monde et sur soi est à mes yeux l’une des plus belles façons de faire de la littérature.
Et je te rejoins sur l’idée que c’est un livre à lire et à relire à différents âges de la vie.
Violaine, c’est courageux de prendre pour sujet de mémoire un livre si récemment paru ! Et oui, je trouve aussi sa démarche passionnante et généreuse. Un grand livre !