Le complot contre la lectrice

“C’est la peur qui préside à ces Mémoires,
une peur perpétuelle. “
Ainsi commence “Le complot contre l’Amérique” de Philip Roth. Il s’agit donc de mémoires. Dés le deuxième paragraphe nous sommes propulsés en 1940. Nous apprenons rapidement que le narrateur à la première personne avait sept ans en 1940 (comme l’auteur), qu’il se prénomme Philip (comme l’auteur) et qu’il est né dans une famille juive (comme l’auteur). Cela ressemble donc à une autobiographie. A un petit détail près toutefois : cette année là, Roth imagine la victoire aux élections présidentielles américaines de Charles A. Lindbergh, l’aviateur proche des idées nazies. A partir de cette élection, l’histoire des États-Unis, l’histoire du monde et l’histoire de la famille Roth sont réécrites, mais réécrites à partir du vrai, ce qui donne un peu le vertige.
Bien sûr ce début de lecture n’est pas tout à fait réel. C’est la lecture souhaitée, proposée par l’auteur. Alors la gentille lectrice a fait semblant de croire pendant quelques pages qu’il s’agissait de mémoires. Mais bien entendu, j’ai en fait ouvert ce roman sachant déjà de quoi il s’agissait. Beaucoup considèrent Roth comme le plus grand écrivain américain contemporain. Moi j’ai manqué ma rencontre avec lui ; “Portnoy et son complexe” m’était tombé des mains. Alors je découvre son dernier roman un an après sa parution en poche grâce à un cadeau de Babelio (oui j’avais gagné un jeu, et l’expliquais ici), trois ans après la sortie de sa traduction française, 5 ans après la parution de l’édition originale. Inutile donc de préciser que j’ai déjà eu plus d’une fois l’occasion d’entendre prononcé (ou de lire) le fameux mot d’ “uchronie” pour qualifier ce roman.
Une uchronie est une réécriture de l’histoire par la modification d’un élément dont on tire de nouvelles conséquences. Il s’agit de se demander : que se serait-il passé si… ?
Je savais donc déjà un peu de quoi il était question et ça avait anéanti toute envie de lecture. Ne restait plus qu’un vague curiosité : comment Roth allait-il réussir à tenir en haleine son lecteur pendant plus de 500 pages une fois que celui-ci aurait compris de quoi il s’agissait ? Et aussi une question subsidiaire : est-ce que ce roman fonctionne également avec les lectrices ? J’ai fait des recherches sur les blogs de lecture et trouvé beaucoup d’avis masculins : “un livre incontournable” pour LVE, “un grand roman” selon Pitou, “une surprenante et terrifiante uchronie” selon Le bibliomane, “de ces romans qui marquent” pour Loïc, enfin plus modéré, “pas si mal” selon InColdBlog. Mais je n’ai pas trouvé d’avis féminin. Est-ce le sujet politique qui rebute les lectrices ? (Mais si vous êtes une lectrice et que vous l’avez lu, n’hésitez pas à vous manifester en commentaire).
Le fait est que les considérations purement politiques ne m’ont pas captivées. A partir du moment où j’avais compris que Lindbergh allait être élu, je me suis autorisée à glisser sur tout ce qui concernait sa campagne, ses discours, etc. Dés le début donc, j’ai pris l’habitude de passer tout ce qui ne concernait pas directement la famille Roth. Mon oeil glissait sur les pages et s’arrêtait quand un paragraphe commençait par “mon frère”, “mon père”, “ma mère” ou encore “je”. Mais surtout que Philip Roth ne se vexe pas ! Je ne me force jamais à lire et j’ai infligé ce traitement à bien d’autres grandes oeuvres (“L’éducation sentimentale” par exemple). Dans le cas présent, je n’avais aucune envie de lire un essai. Je voulais un roman, avec des personnages. Pour que les idées politiques m’intéressent, il fallait qu’elles soient incarnées.
Je me suis donc intéressée aux Roth. Dans cette famille, on trouve le père (39 ans, agent d’assurances), la mère (36 ans, femme au foyer), le frère (Sandy, 12 ans), le cousin (Alvin, environ 20 ans), la tante (Evelyn), et le petit Philip (7 ans, philatéliste en herbe). L’un d’eux va trahir son camp, un autre va devenir un héros, la plupart va vivre ces années noires dans la peur.
“C’était la première fois que je voyais mon père pleurer. C’est un tournant, dans une enfance, le jour où les larmes de quelqu’un d’autre vous paraissent plus insupportables que les vôtres.”
A ce jeu du “et si” que nous propose Philip Roth (et si ça s’était passé comme ça en 40), s’ajoute le jeu du lecteur qui en lisant se demande : “laquelle de ces attitudes j’adopterais si aujourd’hui ou demain…”. Car la démocratie nous a appris la résignation. Surtout quand on a pris l’habitude d’être du côté de la minorité à chaque élection importante, de voir à chaque fois le candidat qu’on n’avait pas choisi arriver au pouvoir. On accepte le résultat de l’élection malgré tout, parce que c’est la règle du jeu démocratique. Après, quand arrivent les réformes avec lesquelles on est en total désaccord, on proteste tout de même un peu : on renonce à quelques jours de salaire dont on aurait pourtant eu besoin pour aller manifester son désaccord dans les rues. Mais à part ça que fait-on ? Est-il normal qu’une élection démocratique entraîne malgré eux des Américains à faire la guerre en Irak ? Est-il normal qu’à cause d’une majorité d’électeurs qui ne connaît majoritairement rien à la situation de la justice ou de l’enseignement supérieur, on impose aux principaux concernés des mesures qu’ils désapprouvent ? Hitler a été élu démocratiquement. Et dans le roman de Roth, Lindbergh est également élu démocratiquement. Alors à partir de quand n’accepte-t-on plus la règle du jeu ?
Voilà, j’ai allègrement sauté par-dessus les pages purement politiques, mais j’ai quand même fait de ce roman une lecture politique. L’auteur était plus fort que la lectrice, alors il a gagné. Un roman qui revisite le passé pour nous faire réfléchir à notre présent et au futur, moi j’appelle ça un grand roman. Pourtant, je n’ai pas vraiment aimé ce roman. Un petit quelque chose m’a manqué pour que je sois vraiment conquise. D’abord ce roman ne m’a absolument jamais surprise. Ensuite la fin ne m’a pas paru très convaincante. Enfin, tout ça est peut-être un petit peu trop rationnel pour moi. Je ne suis donc pas tout à fait sûre que Roth soit le plus grand écrivain américain contemporain. Je ne sais pas encore qui est meilleur, mais je vais chercher…
Le complot contre l’Amérique / Philip Roth, traduit de l’américain par José Kamoun (titre original : The plot against America), Gallimard (Folio), 2007, 557 p., 978-2-07-033790-3
Dieu sait les conséquences que tu tires de tant de lectures !

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“Les derniers jours”, roman de Raymond Queneau, a commencé à me plaire vraiment au troisième chapitre, quand à Paris un personnage nommé Vincent Tuquedenne a débarqué d’un train en provenance du Havre. “Tiens, tiens !” s’est alors dit la lectrice qui a lu “Chêne et chien” ! (Je rappelle à ceux qui ne connaîtraient pas “Chêne et chien”, qu’il s’agit de l’autobiographie en vers de Raymond Queneau qui commence ainsi : “Je naquis au Havre un vingt et un février en mil neuf cent et trois”). “Tiens, tiens”, s’est donc dit la lectrice qui, à partir de là, a lu le roman obnubilée par les points communs entre Queneau et Tuquedenne. Voici comment Tuquedenne est décrit dans le roman :
“… il était timide, individualiste-anarchiste et athée. Il ne portait pas de lunettes bien qu’il fût myope, et laissait croître sa chevelure afin de témoigner de ses opinions. Tout cela lui était venu en lisant des livres, beaucoup de livres, énormément de livres.”
Tuquedenne arrive donc à Paris pour y faire ses études. Il s’inscrit en licence de lettres à la Sorbonne et loue une chambre dans un hôtel. Dés le premier soir, il s’installe à une table, prend un cahier neuf et commence un nouveau journal, le genre de journal intime qui donne bien envie de s’intéresser à celui de Queneau. Tuquedenne n’est pas très heureux, voire franchement malheureux. Il échoue à ses examens. Les filles lui restent inaccessibles. Alors il tue le temps. Il écrit des poèmes, il lit, et puis il explore Paris, d’est en ouest et du nord au sud, “en large, en long, en rond, en zigzag”. Tuquedenne se sent seul et pourtant autour de lui gravitent bon nombre de personnages, des jeunes et des vieillards, et aussi Alfred, le garçon de café astrologue qui se fait parfois narrateur à la première personne pour parler de la fin du monde.
Il est beaucoup question de la mort dans ce roman. Les vieillards vivent leurs derniers jours et Tuquedenne remue des idées noires. J’ai aimé ce roman pour Tuquedenne. J’ai aimé le reste aussi. Mais quand j’entamais un nouveau chapitre et constatais qu’il allait être consacré à d’autres personnages, j’étais un peu déçue. Je le lisais tout de même mais le plus vite possible, et c’est toujours avec plaisir que je retrouvais ensuite Tuquedenne, ses lectures, ses déambulations dans les rues de Paris, ses états d’âme.
“Dans deux mois, il allait passer son dernier certificat de licence ; sans doute serait-il reçu ; puis viendraient quatre longs mois sans espoir dont il ne savait que faire, et après ce serait fini. Un esclavage, puis un autre, puis un autre encore, et comme cela toute la vie. A moins de. A moins de quoi ? A moins d’en triompher. A moins d’en triompher ? Tuquedenne ricana diabolico-sceptiquement.”
“Les derniers jours” est donc un roman autobiographique, grave et désenchanté (mais non dénué d’humour), que je vais ranger parmi mes lectures queniennes précédentes loin de “Pierrot mon ami” et “Le Chiendent“, et plutôt du côté de “Chêne et chien” et “Un rude hiver“, bref du côté de mes préférés.
Les derniers jours / Raymond Queneau, Gallimard (Folio), 1997, 295 p., ISBN 2-07-040323-8
“Les derniers jours”, paru en 1936, est le troisième roman de Raymond Queneau, après “Le Chiendent” et “Gueule de pierre”.
Le titre de mon billet est emprunté à Stendhal (je crois qu’il provient d’”Armance”). C’est aussi une des épigraphes du journal de Tuquedenne. Je profite aussi de ce billet pour saluer les illustrations de couverture des romans de Queneau en Folio. Elles sont signées Eric Provoost. Elles collent parfaitement aux romans et m’amusent toujours.
La vie est courte mais les journées sont longues

Le héros de ce court roman à la première personne vit à Barcelone avec sa femme et son fils, entretient une liaison avec sa belle-soeur, et consacre ses journées à l’écriture. Il écrit une chronique quotidienne dans un journal et travaille à une trilogie romanesque, triptyque réaliste consacré aux gens de sa rue. Enfin, régulièrement sollicité pour donner des conférences, il en prépare une sur “la structure mythique du héros”, conférence qu’il a décidé de réorienter vers le seul sujet qui le préoccupe en cette unique journée où se déroule l’action du roman, à savoir l’analogie entre espions et écrivains.
L’essentiel du roman est consacré à l’écriture de cette conférence. Il la rêve, s’imagine la donner lui-même déguisé en espion, l’écrit pour nous au conditionnel. C’est donc une succession d’anecdotes visant à montrer comment il a passé sa vie à espionner tout le monde. Au cours de ces histoires on croise sa mère, son père, son grand-père, mais aussi Salvador Dali, Graham Greene, ou ses voisins qu’il espionne pour sa trilogie romanesque. Cela passe un peu du coq-à-l’âne, cela fait souvent sourire, mais alors même que je lisais ce sympathique roman, j’imaginais déjà que j’allais l’oublier aussi vite que je l’aurais lu.
Il m’en reste pourtant la théorie très séduisante de Vila-Matas sur les relations entre espionnage et littérature. Pour Vila-Matas en effet, l’auteur est un espion, parce qu’il épie ses voisins, écoute les conversations dans l’autobus, ne s’intéresse à la vie des autres que pour la recycler dans ses romans. Mais il est aussi l’espion de lui-même, car en écrivant il ne cesse de faire des découvertes sur son propre compte. Enfin le lecteur est également un espion, car il lit souvent en tentant de démêler le vrai du faux, en cherchant à débusquer la part d’autobiographie dans une fiction, autrement dit en espionnant l’auteur derrière son roman.
Enrique Vila-Matas (1948-….) est l’auteur notamment de “L’abrégé de littérature portative” et du génial essai-fiction “Bartleby et Cie”. “Étrange façon de vivre” serait le 2e volet d’une trilogie commencée avec “Loin de Veracruz”.
Étrange façon de vivre / Enrique Vila-Matas, traduit de l’espagnol par André Gabastoun (titre original : Extraña forma de vida), 10-18 (Domaine étranger), 2003, 158 p., ISBN 2-264-03293-6
Un silence de mort

“Figurez-vous un mari dont la femme, une suicidée qui s’est jetée par la fenêtre il y a quelques heures, gît devant lui sur une table. Il est bouleversé et n’a pas encore eu le temps de rassembler ses pensées. Il marche de pièce en pièce et tente de donner un sens à ce qui vient de se produire.”
C’est ainsi que Dostoievski résume lui-même sa nouvelle “Douce” dans la note qui accompagne sa publication dans un journal en 1876. Il y a donc une femme morte et son mari qui marche en ressassant. Est-ce qu’il parle à voix haute ? Est-ce qu’il pense ? Ça ressemble en tous cas un monologue. Par instant il prend un interlocuteur imaginaire à témoin : “Notez tout cela (…) cela aussi, notez-le-bien”. Il marche, tourne en rond dans le petit deux-pièces où ils ont vécu ensemble. Et le rythme du monologue est celui de cette marche, saccadée, ininterrompue. Il se répète ou se contredit, parle, parle encore, sans parvenir à se poser, sans parvenir à dormir. Il sait que le lendemain on emportera son corps. Avant cela, il a besoin de se raconter toute l’histoire depuis le début pour tenter de se “remettre les idées dans le mille”.
“J’attendais le matin comme un fou.”
Il raconte donc leur rencontre. Lui travaillait dans une caisse de crédit où elle venait mettre des objets en gage. Elle n’avait que quinze ans. Ses parents étaient morts trois ans plus tôt et elle vivait depuis chez ses deux tantes qui la traitaient en esclave. Puis à l’approche de ses seize ans, ses tantes avaient décidé de la marier, autrement dit de la vendre, à un épicier d’une cinquantaine d’années. C’est alors qu’elle avait commencé à mettre des objets en gage pour pouvoir passer des petites annonces. Elle espérait trouver une place de gouvernante, de garde-malade, et échapper ainsi au mariage arrangé par ses tantes. Il lui a alors offert une alternative en la demandant à son tour en mariage. Ce mariage a duré un peu plus d’un an jusqu’à son suicide. Que s’est-il passé ? Pourquoi en est-elle arrivée là ? C’est à ces questions qu’il tente de répondre.
“parce que je suis un expert pour parler du silence,
toute ma vie je l’ai parlée en silence,
j’ai vécu en silence, au fond de moi-même, des tragédies entières.”
“La douce” pourrait être l’histoire d’une jeune fille enthousiaste, joyeuse, bavarde, prête à se jeter au cou de son mari, mais qui pour son malheur a épousé un homme silencieux, taciturne, avare peut-être, parfois cruel. Il n’y a pourtant pas d’explication psychologique au suicide de la jeune femme. Toute l’histoire est racontée par le mari, selon son point de vue. Tantôt il s’accuse, tantôt il rejette sur elle la responsabilité de l’échec de leur mariage. Jamais on ne connaîtra une autre version des faits.
Je peine un peu à écrire ce que je pense de cette nouvelle, ou même à en penser quelque chose. Le lecteur est pris à parti par le narrateur, comme noyé sous un flot ininterrompu de paroles, entre douleur et folie, et se trouve à la fin du récit comme abasourdi.
Dostoïevski (1821-1881) a écrit cette nouvelle en 1876. Il avait alors déjà publié la majeure partie de son oeuvre, mis à part “Les frères Karamazov”. A noter que la nouvelle est publiée, dans cette édition, accompagnée des notes préparatoires de l’auteur et d’un commentaire du traducteur.
La douce / Fédor Dostoïevski, traduit du russe par André Markowicz (titre original : Krotkaïa), Actes Sud (Babel), 2008, 137 p., ISBN 978-2-7427-2718-6
Comme de l’amour séparé
Un jour, chez Erzébeth, il y a eu en commentaires un débat sur Annie Ernaux. Je m’y suis étonnée que plusieurs personnes fassent référence à La place. Ce titre ne m’avait pas particulièrement marquée. Pourquoi était-il plus lu que les autres ? Un commentaire précisait qu’il s’agissait de sa relation avec son père. Je m’en souvenais un peu, mais pas assez. J’ai donc décidé de le relire et avant cela, de l’acheter. Je suis allée sur e-bay. Personne n’a surenchéri. J’ai eu La place pour un euro. Bien sûr il a fallu ajouter des frais de port, mais pas trop. J’ai obtenu ce livre dans une collection destinée aux scolaires. Je ne suis pas parvenue à me souvenir de l’édition dans laquelle je l’avais lu autrefois. J’ai commencé ma relecture. Et ce n’est qu’au bout de quelques pages, que cela m’est apparu comme une évidence : je n’avais jamais lu La place.

Un jour : “Les livres, la musique, c’est bon pour toi.
Moi je n’en ai pas besoin pour vivre.”
La place s’ouvre sur cette phrase : “J’ai passé les épreuves pratiques du Capes dans un lycée de Lyon, à la Croix-Rousse”. Ca commence donc comme une autobiographie professionnelle. Mais deux mois après le Capes et deux pages après le début du récit, le père d’annie Ernaux meurt soudainement. Et c’est ensuite lui, son père, leur relation, qu’elle va tenter d’écrire.
Ce n’est pas véritablement un récit. Ce sont plutôt des fragments, des bribes de souvenirs, prenant la forme de paragraphes plus ou moins courts. Elle essaie de reconstituer la vie de son père, de s’arrêter sur un geste, une parole, de commenter une photo. Elle écrit le rapport qu’il avait à l’école, aux livres, à la culture, au langage. Elle décrit la vie de ses parents, toute petite, sans désir, leur aptitude à se contenter de peu (“il y avait plus malheureux que nous”), leur infériorité admise. Elle parle de honte, d’humiliation, d’aliénation, de bonheur aussi, parfois.
“J’écris peut-être parce qu’on n’avait plus rien à se dire.”
Au lieu de commenter sa démarche, on pourrait être tenté de la citer, abondamment, car elle se commente elle-même à plusieurs reprises. Elle explique pourquoi elle n’a pas eu recours à la forme romanesque comme dans ses précédents livres, pourquoi elle a adopté “l’écriture plate”, l’épure. En la lisant, je me suis interrogée sur la place qu’il pouvait y avoir pour le lecteur dans ce texte froid, qui s’auto-analyse alors même qu’il s’écrit. Et alors qu’Annie Ernaux nous dit n’avoir eu “aucun bonheur d’écrire”, je me suis demandée s’il pouvait y avoir pour le lecteur un certain bonheur de lire.
Peut-être qu’au fond Annie Ernaux dérange, parce qu’il est de bon ton d’avoir la nostalgie de son enfance, de la réinventer, de l’enjoliver. Quant à elle, elle pense qu’il n’est pas de bon goût de se souvenir du “monde d’en bas”. Pourtant, la vision qu’elle donne du monde d’en haut est pire encore : “Trois mots de politesse à la concierge. J’ai glissé dans cette moitié du monde pour laquelle l’autre n’est qu’un décor.” D’ailleurs la scène de fin au supermarché m’a paru d’une lucidé effroyable.
Mon édition m’étonne. Fait-on vraiment étudier ce texte aux scolaires ? En quoi peut-il intéresser des lecteurs qui n’ont eux-mêmes pas encore pris de distance par rapport à leur milieu d’origine ?
J’ai dit que ce récit était froid, pourtant il m’a touchée. J’ai lu ce livre d’une traite, dans la nuit, comme un roman qu’on ne pourrait lâcher. Bizarre, non ?
La place / Annie Ernaux, Gallimard (Folio plus), 2001, 155 p., ISBN 2-07-040010-7
Je vous recommande l’avis très positif de Yohan et ses liens vers les avis des autres.
L’homme qui ne voulait plus se lever
Trouver un auteur en L n’est pas aussi problématique que dénicher un auteur en U, mais tout de même… J’avais prévu de lire un Lermontov, mais j’ai beau aimer les livres qui ont vécu, celui-là a tellement mal vieilli que son papier est devenu d’un jaune vraiment peu engageant et son toucher tout rêche. Et puis voilà, j’avais décidé de le lire alors que j’établissais ma liste en février, or nous sommes en décembre et pour le moment l’envie n’est plus là (c’est d’ailleurs le problème des challenges de lecture au long cours). J’ai donc finalement opté pour “L’homme qui ne voulait plus se lever”, un petit recueil de six nouvelles écrites par David Lodge entre 1966 et 1992. Son format est extrêmement motivant, son papier d’une couleur tout à fait sympathique, mais j’avoue ne rien pouvoir dire de sa douceur car je l’ai lu avec des gants, une écharpe, et trois paires de chaussettes. Et comme j’écris ce billet dans le même accoutrement, vous voudrez bien être indulgents avec les fautes de frappe (eh oui j’ai passé une semaine difficile entre agonie de téléphone portable et panne de chauffage).
Ce que j’ai préféré de ce recueil, c’est la préface. Et cela ne veut pas du tout dire que les nouvelles ne sont pas bonnes. La quatrième de couverture qualifie cette préface de passionnante, mais en bonne lectrice habituée aux quatrièmes de couv. publicitaires, je n’y croyais pas. Eh bien j’avais tort. Mieux vaut tout de même la lire en dernier (d’ailleurs en tant que membre du comité de défense des postfaces, je suis farouchement opposée au principe même des préfaces, mais c’est une autre histoire). Commençons donc par présenter brièvement chacune des six nouvelles.
Sous un climat maussade raconte les timides et drôlatiques premières aventures sexuelles de quatre étudiants et étudiantes en vacances à Ibiza en 1955.
Mon premier job est le récit que fait un prof d’université à ses étudiants de son premier petit boulot imposé par son père en 1952, l’été de ses 17 ans, job à l’origine de sa conception du travail.
L‘hôtel des Paires et de l’Impair raconte le séjour d’un couple d’Anglais sur la Côte d’Azur, occasion pour l’homme, un auteur de nouvelles, de découvrir la mode des seins nus au bord de la piscine de l’hôtel…
L‘homme qui ne voulait plus se lever nous raconte l’histoire d’un homme qui n’aime plus la vie et décide un beau matin de rester au lit.
L’avare conte la triste aventure de Timothy, un petit garçon plus fourmi que cigale, qui peu après la guerre avait voulu conserver précieusement ses fusées de feu d’artifice en prévision d’une fête et qui finalement regrettera de ne pas en avoir profité plus tôt.
Pastorale se déroule à Noël dans les années 50, alors que le jeune Simon organise un spectacle sur la Nativité avec l’espoir d’embrasser la jeune fille incarnant la Sainte Vierge.
Qu’ont donc en commun ces six nouvelles ? Écrites à la première ou troisième personne, elles ont toutes pour personnage principal un personnage masculin. Elles sont toutes au passé et plusieurs se déroulent dans les années cinquante, ce qui laisse à penser qu’elles sont probablement inspirées par les souvenirs de David Lodge, ce qu’il confirme d’ailleurs dans sa préface.
Dasns cette préface, David Lodge se présente comme un romancier ayant écrit très peu de nouvelles au cours de sa vie. Il considère les quelques textes réunis dans ce recueil comme des “fragments issus de l’établi d’un romancier” (reprenant en cela la formule de Kingsley Amis). Chacune de ces nouvelles a été inspirée par un ou plusieurs épisode(s) vécu(s), mais les dénouements sont souvent imaginaires. Bien que le mot soit un peu galvaudé, on pourrait donc dire qu’il y a de l’autofiction dans ces textes (mais n’y en a-t-il pas dans toutes les oeuvres de fiction ?). Pour chacune des nouvelles, David Lodge raconte dans la préface les conditions de l’écriture et les événements qui en sont à l’origine. Et il relit ces nouvelles en les associant aux romans écrits à la même époque. Ainsi par exemple met-il en relation sa nouvelle “L’homme qui ne voulait plus se lever” avec son roman “Thérapie” et un épisode dépressif qu’il a réellement traversé. Et il fait de même pour chacune des nouvelles du recueil. Ce qui m’a surprise dans cette préface est la simplicité et la lucidité avec lesquelles finalement l’air de rien David Lodge démonte le processus de la création. Pour cette raison, même si les nouvelles bien que très agréables à lire n’ont rien d’extraordinaire, l’ensemble du recueil m’a donné très envie de refaire connaissance avec le romancier David Lodge (dont je n’ai lu qu’Un tout petit monde) et peut-être plus encore de me tourner vers ses textes critiques…

L‘homme qui ne voulait plus se lever et autres nouvelles / David Lodge, nouvelles traduites de l’anglais par Suzanne V. Mayoux, Rivages poche (Bibliothèque étrangère), 2005, 121 p., ISBN 2-7436-0194-X
Le contraire de la solitude
Si vous êtes un jeune auteur qui rêve qu’on parle de lui sur les blogs de lecture (drôle de rêve, mais bon !), inutile d’envoyer des méls à tort et à travers. Prenez plutôt un pseudonyme qui commence par la lettre U. Vous deviendrez illico un des auteurs les plus lus des participants au Challenge ABC.
“Mes peurs m’appartiennent et elles ne sont pas négociables.”
“Lâchons les chiens” publié en 1997 par Brady Udall, avant qu’il n’écrive son premier roman “Le destin miraculueux d’Edgar Mint”, est un recueil de onze nouvelles, la première donnant son titre au recueil.
Dans “La perruque”, un enfant a trouvé une perruque dans une poubelle. Il la porte contre l’avis de son père tout en mangeant ses céréales. Nous sommes dans l’ordinaire, le quotidien : un père, son fils un brin désobéissant, le petit déjeuner. D’où vient alors cette émotion qui nous saisit dés la deuxième et dernière page de la nouvelle ? Si on lit cette nouvelle en premier (j’aime bien lire les recueils de nouvelles du plus court au plus long), on se dit : il est fort ce Udall (et on ajoute immédiatement : vivent les auteurs en U et les challenges de lecture !).
Dans “Le serpent”, nous sommes à nouveau dans une maison habitée par une famille ordinaire. Survient le petit événement qui pourrait faire dérailler le quotidien : un serpent immense est entré dans la maison. Mais dans ce coin de l’Ouest américain, il n’y a rien de plus banal qu’un serpent à la recherche d’une souris. Et l’irruption du serpent n’est en fait qu’un prétexte pour nous faire découvrir une famille endeuillée, une famille d’Indiens qui ne parlent même plus l’Apache, la vie dans une réserve… Et c’est triste !!! Car chez Brady Udall, les personnages traînent avec eux le poids d’un passé lourd de malheurs. Il les portent en silence mais parfois, l’alcool ou les circonstances aidant, se laissent aller à une ou deux confidences. Et ils se rendent compte alors, que leurs malheurs sont aussi ceux des autres…
“Le jour se lève et teinte d’orange et de violet la neige sur les montagnes. Le ciel se dessine, clair et pur. Je n’en suis pas sûr, mais je crois qu’un endroit comme ça est un peu trop beau pour que Green le supporte.”
Peu importent en fait le début et la fin des nouvelles. Ce sont des instantanés, des portraits de groupe. Les personnages de ce recueil sont désespérément humains et Brady Udall porte sur eux un regard tendre, compatissant et non dénué d’humour. Nombreux sont les personnages qui ont perdu quelqu’un et qui ne s’en remettent pas (La perruque, Le serpent, Il se soûle profondément et fameusement). Nombreux aussi sont les personnages qui souffrent dans leur corps, les malades, les éclopés, les amputés (Le serpent, La beauté, Il se soûle profondément et fameusement, Raid nocturne, Buckeye le mormon, Basket à la casse, Lâchons les chiens). Certaines nouvelles prennent l’allure d’un road movie (La beauté). On y voit des paysages magnifiques et grandioses, des routes qui ne mènent nulle part. Et on y croise des Indiens (Raid nocturne, Le serpent, Basket à la casse, Vernon), des cow-boys (Il se soûle profondément et fameusement), des mormons (Buckeye le mormon, La beauté) ou des personnages gentiment fêlés, comme dans “Le contraire de la solitude”, ma nouvelle préférée (à égalité avec “La beauté”). Il n’y a pas une nouvelle de ce recueil, que je n’aie pas aimée. J’en ai aimé les chutes qui n’en sont pas, car les fins sont ouvertes. On quitte plusieurs personnages sur une route, parfois en marche vers une vie plus libre (La ballade du boulet et de la chaîne). Et une nouvelle se termine même sur un peut-être, un choix entre plusieurs suites possibles (Basket à la casse).
En conclusion, si vous cherchez un auteur en U, n’hésitez pas. En attendant, nous pouvons tous méditer cette phrase de Buckeye le mormon :
“Ton problème, c’est que tu lis trop.”
Lâchons les chiens / Brady Udall, traduit de l’américain par Michel Lederer (titre original : Letting loose the hounds), 10-18 (Domaine étranger), 247 p., ISBN2-264-02922-6
On en a parlé chez Caro[line], Fantasio, Hilde…
Haute teneur en testostérone
A quelques jours de la remise du prix Femina et de son jeune et joyeux concurrent le prix Virilo, il m’arrive encore parfois de me demander si la question du genre a vraiment un sens en littérature. C’est une question que je me suis encore posée dernièrement, en lisant un livre à haute teneur en testostérone. Un livre écrit par un homme, sur des hommes, et peut-être pour des hommes (?), à tel point que moi la lectrice, je me suis sentie comme une intruse.
De ce premier livre publié en 1964 par Hubert Selby Jr (1928-2004) je ne savais pas grand chose. Mais je le classais dans la catégorie des livres cultes. Culte pour qui exactement ? Ca je ne le savais pas. Mais il me semblait que ça avait quelque chose à voir avec la beat generation. Et puis je croyais que c’était un roman. En fait “Last exit to brooklyn” est un recueil de six nouvelles. Le sommaire quant à lui préfère parler de “parties”, comme pour signifier qu ces six nouvelles forment un tout.
Après m’être donc assurée par un rapide feuilletage qu’il s’agissait bien de nouvelles, j’ai décidé de commencer par les trois plus courtes, et tout d’abord par celle au titre le plus mystérieux : “Tralala”. Et comme j’adore me contredire, je me dois de vous préciser tout de suite que Tralala est un personnage féminin. L’histoire en deux mots ? Du sexe, de la violence, de l’alcool, des marins dépouillés de quelques billets, un déchaînement de violence gratuite, un casse, un viol… et la nouvelle s’achève sur un mélange d’urine, de sperme et de sang. C’est comme ça que, n’ayant encore lu qu’une vingtaine de pages, j’étais déjà totalement écoeurée. Et pourtant quel style ! Un style coup de poing qui bouscule le lecteur. Une manière étonnante de passer du “il”, au “je”, au “nous”. L’art de raconter une vie en quelques pages, en s’attardant sur une soirée avant d’expédier des années en une seule phrase. Un goût immodéré pour les lieux sordides, le glauque, les vies misérables. Bref, je n’avais lu qu’une nouvelle et j’étais déjà dégoûtée. Dégoûtée et épatée !
Dans “Trois avec bébé”, il est question d’un mariage prononcé quelques heures avant le baptême du bébé des mariés. Cette fois, comme pour mieux apostropher le lecteur, la nouvelle est écrite à la deuxième personne, les phrases étant ponctuées de “tu vois”, “j’te le dis”, “tu comprends”. Selby me raconte donc une histoire, celle de Tommy et Suzy le jour de leur mariage. Etant donné ce que j’avais lu avant, j’ai lu cette nouvelle en tremblant, craignant que quelque chose de terrible arrive, que la violence se déchaîne soudain au coin d’une page. Mais non, juste une petite anecdote, quelques heures de la vie des jeunes mariés qui laissent entrevoir leur vie à venir. Rien de romantique, bien au contraire, mais malgré la tristesse de la vie que se prépare Suzy (ben oui, j’suis une lectrice, alors je m’accroche au premier personnage féminin qui passe), malgré tout ça donc, j’étais soulagée d’avoir échappé à pire. J’ai néanmoins poursuivi ma lecture en tremblant…
Dans “Un dollar par jour”, la première nouvelle du recueil, j’ai retrouvé le Grec que j’avais découvert dans “Tralala”, “un troquet minable ouvert toute la nuit à côté de la base militaire de Brooklyn”. Et après la passion pour les motos de Tommy, le marié de “Trois avec bébé”, cette fois j’ai eu droit à un topo sur la passion pour les voitures des protagonistes de cette nouvelle histoire. J’ai lu en diagonale les énumérations de V8, V6 et 100 cylindres. Et puis j’ai observé, Harry, Tony et les autres, passant leurs soirées chez le Grec, à regarder passer les voitures, à cracher, boire, se battre… Et comme dans “Tralala”, des filles, des marins, des bastons, des flics… On pense que ça va mal finir, et on n’a sûrement pas tort. Mais la nouvelle ne se donne pas la peine de nous offrir une chute. C’est un simple portrait de groupe, le récit d’une seule soirée qui semble contenir une vie entière. Et la nouvelle s’achève sur des points de suspension.
Des voitures, des motos et des bastons. De toute évidence ce livre n’était pas pour moi. Et pourtant, pas une seconde il ne m’était venu à l’idée de ne pas poursuivre ma lecture. C’était trop bien ! Mais il me restait encore les trois plus longues nouvelles.
Dans “La grève”, Harry, un ouvrier syndicaliste, découvre son homosexualité à l’occasion d’une grève, ou plus exactement son goût pour les travestis, ou plutôt ce qui s’avère être finalement des pulsions pédophiles, ce qui n’est pas vraiment la même chose. Si à cet amalgame qui m’a déjà mise mal à l’aise, j’ajoute que les relations entre Harry et sa femme m’ont paru absolument insoutenables, vous comprendrez que mon enthousiasme a un peu faibli avec cette nouvelle. Le livre m’est alors tombé des mains.
Après plusieurs jours sans lecture, j’ai tenté de le retrouver avec “La reine est morte”. Dans cette nouvelle, la vedette est Georgette, un travesti. Décidément la question du genre est centrale dans ce recueil (surtout qu’il y avait déjà un personnage de travesti dans “Trois avec bébé”). Mais cette fois l’émotion était au rendez-vous, car Georgette est amoureuse de Vinnie, un des personnages récurrents du recueil et pilier de bar. N’imaginez pas une histoire romantique pour autant. L’univers est le même que dans les autres nouvelles, l’alcool, la drogue et la violence omniprésents. Avec le recul, je me demande si ce n’est pas la nouvelle la plus réussie. Pourtant je saturais. Il m’a fallu encore une pause de plusieurs jours avant d’entamer la dernière nouvelle.
Enfin dans “Bout du monde”, nous sommes dans une résidence dont nous découvrons la vie quotidienne des habitants le temps d’une page ou deux avant de passer à la famille voisine. Ces bribes de la vie de l’immeuble, entrecoupées d’avis aux habitants de la résidence, ont le mérite d’être structurées de manière originale. Mais c’est à nouveau la même misère, les mêmes relations familiales faites de violence et de cris, les problèmes d’argent, l’alcool, les bagarres de rue…
Voilà, j’ai lu un livre qui n’était pas pour moi et pendant un moment j’ai adoré ça. J’aimais la place qu’avait su me faire Selby dans ce monde si loin de moi, la relation qu’il me faisait entretenir avec ses personnages. Car jamais on ne les condamne, quoi qu’ils fassent. On a même beaucoup de compassion pour eux. Et si on lit ce livre en tremblant, c’est qu’on a peur pour eux, peur de ce que ce monde sans pitié va encore leur infliger. Pendant un moment donc, bien que sous le choc, j’ai adoré ce livre. Et puis j’ai saturé. Cet univers est devenu étouffant. Il m’a fallu aller au bout, mais je referme ce livre soulagée, bien décidée à passer à tout autre chose. Non décidément ce livre n’était pas pour moi !
Last exit to brooklyn / Hubert Selby Jr, traduit de l’américain par J. Colza, 10-18 (Domaine étranger), 2007, ISBN 978-2-264-01894-6
Nous passons comme l’éclair devant les sémaphores

“Pourtant la vie est supportable, la vie a de bons moments.”
Il m’aura fait souffrir ce roman ! J’ai même tenté de le semer, de l’oublier dans un café, mais il m’a été restitué quelques semaines plus tard. Comme j’avais déjà fait une tentative il y a quelques années et que j’avais déjà égaré ce livre, il a donc fallu que je le recommence au début pour la troisième fois. Pourtant le pire justement, c’est le début. Le pire du pire, ce sont les trois premiers chapitres. Passé ce cap, on est sauvé. Ou du moins, on est pris au piège d’une écriture qu’on aimerait ne plus quitter. Une fois charmé par le style, on pardonne tout, et particulièrement ces personnages qui n’en sont pas vraiment. Et quand on a enfin compris que ce n’est pas à eux qu’il faut s’agripper sous peine de noyade, on a alors de bonnes chances d’arriver à bon port.
Mais voilà que je m’aperçois que ce premier paragraphe pourrait laisser penser que lire ce roman est une corvée dont on ne s’acquitte qu’au prix d’un terrible effort, alors que c’est un pur bonheur, une révélation comme on en a rarement. En fait, dans ce premier paragraphe comme sur ce blog en général, je ne parle pas des livres eux-mêmes mais de ma relation à eux, de mes expériences de lecture. Et de même qu’il y a parfois des coups de foudre, il y a aussi des rendez-vous manqués, et entre les deux des histoires qui commencent mal et qui pourtant deviennent de grandes histoires. Il y a aussi la manière dont nos lectures trouvent leur place dans nos vies quotidiennes. Certains livres demandent du temps. Et si comme moi (parfois) on en lit deux pages en attendant l’autobus avant de ne lire la troisième que plusieurs heures plus tard au cours d’une pause-lecture tout aussi courte, alors on a toutes les chances de peiner à entrer dans le roman et cela surtout si le style, les personnages, tout l’univers du roman sont aussi singuliers que ceux de Virginia Woolf.
Oui mais de quoi ça parle, se demande le lecteur impatient ? Comme son titre l’indique, cela parle des vagues. Et ça attaque fort, par un de ces courts chapitres en italique que l’on retrouve ensuite un chapitre sur deux, et qui se consacrent à la description de paysages marins. Dans le premier chapitre en italique “le soleil ne s’était pas encore levé”, dans le neuvième et dernier “le soleil s’était enfin couché”. Une journée passe donc ainsi à observer la mer, mais l’intrigue quant à elle ne progresse pas d’un millimètre au cours de ces passages en italique.
Si l’on veut vraiment dire de quoi ça parle, en considérant ce livre comme un roman (et non comme une succcession de magnifiques poèmes en prose), c’est donc au reste qu’il faut s’intéresser, à ces neuf chapitres qui ne sont pas en italique et qui mettent en scène des personnages : Bernard, Suzanne, Rhoda, Neville, Louis et Jinny. Dans le premier chapitre ils sont enfants, dans le neuvième ils sont âgés. Une vie entière a donc passé.
“Combien je préfère le silence : cette tasse à café, cette table. Combien je préfère être assis dans cette salle vide, pareil à l’oiseau de mer esseulé perché sur un pieu au bord des flots. Je voudrais demeurer à jamais ici au milieu de ces simples choses, cette tasse à café, ce couteau, cette fourchette, choses en soi, et être enfin moi-même.”
“Les vagues” est un roman à six personnages, ou comme le dit joliment et justement Marguerite Yourcenar dans sa préface, reprenant en cela la métaphore de Virginia Woolf : “à six instruments plutôt, car il consiste uniquement en longs monologues intérieurs dont les courbes se succèdent, s’entrecroisent, avec une sûreté de dessin qui n’est pas sans rappeler l’Art de la fugue“. Pourtant chacun de ces instruments ne fait pas entendre une musique différente. Tous ces monologues intérieurs sont portés par une seule voix, la même que les personnages soient enfants ou plus âgés, et on ne les distingue les uns des autres que grâce aux “dit Bernard”, “dit Louis”… dont Virginia Woolf gratifie le lecteur.
Et vous voyez ce qui y arrive ? Je prétends dire de quoi ça parle et en fait je parle de la forme, parce que c’est ça ce roman : une forme avant toute chose. Quand je dis que c’est une forme avant toute chose, je veux dire que c’est ce que l’on voit d’abord (et c’est ce qui rebute un peu d’ailleurs). Mais ce n’est pas ce que l’on garde en soi une fois le livre refermé. Car en cours de lecture “Les vagues” devient tout autre chose, un roman sur la condition humaine, la petitesse des hommes devant l’immensité du monde, la brièveté d’une existence humaine au regard de l’histoire du monde. C’est un roman sur le temps, sur la destinée, et beaucoup, beaucoup, sur la solitude. C’est un roman sur les instants qui composent nos vies, des instants fugaces et pourtant gravés en nous pour toujours. C’est une interrogation sur ce qui passe et ce qui reste, sur ce qui change en nous et sur ce qui perdure, sur ce qui avec nous et au-delà de nous continue. Et comme en plus tout cela est dit magnifiquement, on en sort bouleversé.
Virginia Woolf, je vous fais une promesse solennelle : jamais je n’abandonnerai un roman en cours de lecture pour être sûre de ne jamais passer à côté de ce bonheur là. Et maintenant vous, lecteur de ce billet, si vous voulez savoir plus en détail de quoi ça parle, vous savez ce qu’il vous reste à faire.
“La vie est agréable. La vie est bonne.
Le simple fait d’être en vie est une volupté.”
Virginia Woolf (1882-1941) a publié “Les vagues” en 1931, après “La traversée des apparences” (1915), “La chambre de Jacob” (1922), “Mrs Dalloway” (1925), “La promenade au phare” (1927), “Orlando” (1928).
Les vagues / Virginia Woolf, préfacé et traduit de l’anglais par Marguerite Yourcenar (titre original : The waves), Le livre de poche (Biblio), 2005, ISBN 2-253-03057-0
Août 2009 : j’attribue à ce roman le Levraoueg d’or du classique du 20e siècle lu en 2008-2009 !

























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