Le coup de grâce à deux euros

challengeabc2008

Chiantitude infinie

Au début de ce court roman, nous sommes en 1919 à la gare de Pise, où Eric von Lhomond, un allemand d’une quarantaine d’années, blessé au pied, attend le train qui le ramènera en Allemagne. Au petit matin, au buffet de la gare, il entreprend de raconter un épisode de sa vie à deux mystérieux et silencieux auditeurs. Commence alors un récit à la première personne, beaucoup trop écrit, dans un style absolument insupportable, prétentieux et d’un autre âge, que le lecteur ne peut en aucun cas prendre pour un récit oral.

Dans une préface datée de 1962 (alors que le roman a été écrit en 1939), Marguerite Yourcenar s’en explique en nommant cela une “convention littéraire” et en s’abritant derrière “La sonate à Kreutzer” et “L’immoraliste”. Ce qui surprend malgré tout ici, c’est l’inutilité de l’introduction immédiatement suivie d’un monologue jamais interrompu par un quelconque retour à la situation initiale, pas même à la fin du roman.

Mais passons sur cette maladresse et venons en au coeur du récit. Il s’agit de prime abord de l’histoire d’une grande amitié entre Eric et Conrad. Pour vous donner une idée du style confondant de ridicule, voici comment Marguerite Yourcenar décrit Conrad, alors qu’Eric le retrouve après une séparation :

“Il avait gardé une innocence d’enfant, une douceur de jeune fille, et cette bravoure de somnambule qu’il mettait autrefois à grimper sur le dos d’un taureau ou d’une vague ; et ses soirées se passaient à commettre de mauvais vers dans le goût de Rilke.”

C’était la guerre et Eric s’était engagé dans le corps des volontaires qui participaient à la lutte antibolchevique en Estonie et en Courlande. Il y avait retrouvé Conrad et par la même occasion Sophie, soeur de Conrad. Sophie était amoureuse d’Eric, qui ne partageait pas ses sentiments (ou du moins le croyait-il) et elle se consolait dans les bras de quelques amants de passage, tandis qu’Eric lui préfèrait les prostituées. Mais c’était la guerre, et autour de nos héros une véritable hécatombe, et ce jusqu’à la fin, ô combien tragique.

Je me suis rarement autant ennuyée en lisant et ce court roman d’une centaine de pages m’a semblé durer une éternité. Est-il représentatif de l’oeuvre de Yourcenar ? J’ai appris à me méfier de cette collection (aux 4e de couverture systématiquement à côté de la plaque) qui ne publie que le plus mauvais, mais je doute de retrouver de sitôt l’envie de lire quoi que ce soit d’autre de notre académicienne.

Le coup de grâce / Marguerite Yourcenar, Folio 2€, 2007, ISBN 978-5-07-033812-2

Plus indulgente que moi, Jules y a trouvé une “intensité stimulante”.

Un long et mystérieux voyage

Léna est une grande brune comme aime à les dessiner André Juillard. Nous la découvrons dans un tramway à la périphérie de Berlin, puis en train nous l’accompagnons à Budapest, ensuite en car dans une petite ville roumaine, puis en bateau pour traverser le delta du Danube afin de gagner l’Ukraine, encore en voiture puis en cargo pour se rendre en Turquie, ensuite en Syrie en minibus et en taxi, et enfin en avion à destination de Buenos Aires où s’achève sa mystérieuse mission, avant qu’elle n’aille se faire oublier en Australie. 

Le récit ressemble à cette longue énumération et pourtant on ne s’en lasse pas un seul instant et on ne peut lâcher cet album avant de l’avoir terminé. A chaque escale, Léna rencontre une mystérieuse personne à qui elle remet un mystérieux cadeau en échange d’une nouvelle destination. Et bien sûr ce n’est qu’à la fin de l’album, que le lecteur comprend qui étaient ces gens, quelles étaient la fonction des objets remis et les motivations de Léna pour mener à bien son étrange mission.

“Le Long voyage de Léna” est en quelque sorte une bd d’espionnage, dans laquelle le lecteur retrouve les thèmes géopolitiques paraît-il chers à son scénariste Pierre Christin (pour ma part, c’est le premier album de Christin que je lis). C’est aussi l’occasion pour André Juillard de prendre visiblement infiniment de plaisir à dessiner les différentes villes et paysages traversés. Et puis, égal à lui même, le dessinateur ne nous épargne pas quelques déshabillages et séances de naturisme de sa jolie héroïne…

Petit bémol : les deux dernières pages de l’album sont franchement cucul, mais au moins la fin est ouverte. Alors, peut-être y aura-t-il une suite ?

Le long voyage de Léna / Pierre Christin et André Juillard, Dargaud, collection Long courrier, 2006, ISBN 2-205-05743-X

Les petits ruisseaux font les grands albums

Emile et Edmond sont deux petits vieux à la campagne, passant le temps entre les parties de pêche, les jours de marché, la tournée au bistrot, les chiffres et les lettres à la télé. Leur vie paraît paisible et solitaire. Mais l’un des deux, Edmond, a un double secret : il peint des nus d’après des photos de charme et il a des aventures avec des femmes rencontrées par une agence matrimoniale. A Emile qui vient de découvrir son secret, il expose ainsi sa philosophie de la vie : “Vivre seul, se lever avec le soleil, se coucher avec les poules, ça va un moment. Et puis ça mine. Moi j’ai envie de me coucher avec une poule et de me réveiller avec une poule…”. Puis Edmond meurt, subitement. Ses confidences et la vue de ses tableaux ont troublé Emile. Depuis, il a des visions : il ne peut s’empêcher d’imaginer nues toutes les femmes qu’il rencontre. Je vous laisse le plaisir de découvrir la suite…

Dans le village des “Petits ruisseaux”, la vie n’est pas toujours facile : on chôme, on érémise, on boit un peu plus que de raison. Tous s’ennuient à répéter inlassablement les mêmes tâches quotidiennes. Et les vieux semblent condamnés à ressasser de vieux souvenirs en parlant à une photo.  Mais la mort d’Edmond va être un déclic pour Emile. Et c’est à une véritable renaissance que le lecteur assiste dans cet album dominé par les couleurs printanières.  

Il y a du déspespoir dans la vieillesse d’Emile, pas loin de commettre l’irréparable. Mais il y a aussi une formidable envie de vivre et d’aimer encore.  

Un album plein de tendresse et d’humour, à s’offrir pour conjurer la peur de vieillir.

Les petits ruisseaux : sex, drug, and Rock’n roll / Rabaté, Futuropolis, 2006, ISBN 2-75480-016-6

Le cahier bleu après la pluie

Louise est une charmante québécoise vivant à Paris. Elle habite un appartement sans rideau, dans le 15e, face au métro aérien. Un jour, sortant de sa douche, elle est aperçue dans le plus simple appareil par un homme qu’une panne de métro a immobilisé face à sa fenêtre. Dans les jours suivants, elle rencontre deux hommes différents, débutant une liaison avec chacun d’eux. Mais le lecteur ne comprendra le lien entre ces deux hommes que dans la troisième et dernière partie de la BD, quand l’histoire tournera au drame…

Je me suis donnée du mal dans le résumé qui précède, pour préserver la part de mystère que recèle cette histoire de chassé-croisé amoureux. La construction du récit est intéressante, en trois parties, la deuxième étant consacrée à la lecture par Louise du journal de Victor, le fameux cahier bleu. Mais je ne vous cache pas que cette BD ne m’a pas totalement convaincue. J’ai eu un peu de mal à croire dans la psychologie des personnages, par ailleurs assez peu sympathiques. Reste le plaisir de voir Paris dessiné de manière très réaliste par André Juillard, avec des couleurs douces, un dessin fin et élégant.

Mais cet album a su en convaincre d’autres, puisqu’il a obtenu en 1995 l’Alph-art du meilleur album à Angoulême, le Prix Spécial du Jury au festival de Sierre, ainsi que le 1er Prix du Festival de Charleroi.

Le cahier bleu / André Juillard, Casterman, 1994, ISBN 2-203-38867-6

Malgré mes petites réserves sur “Le cahier bleu” (petite déception due au fait que je m’attendais à découvrir un authentique chef d’oeuvre), j’avais été suffisamment séduite par les dessins, pour avoir envie de retrouver André Juillard. C’est chose faite avec “Après la pluie”, suite au “Cahier bleu” imaginée par Juillard quatre ans après.

Hélas c’est encore une déception. En fait cet album n’a rien d’une suite. On ne retrouve Louise et Victor que pendant les 5 premières pages. Victor expose ses photos dans une galerie. Un homme prénommé Abel lui en achète une, prise à Florence, parce qu’il y a reconnu Tristan, son meilleur ami disparu un an plus tôt. Sur la photo, son ami est avec Clara, une femme dont ils étaient tous les deux tombés amoureux, et un enfant. Abel part donc mener l’enquête dans la région de Florence. Cette enquête n’aboutit bien sûr que dans les dernières pages de l’album, mais d’une manière assez artificielle, puisqu’une affaire très compliquée nous est alors révélée par le dialogue de 2 personnages. Or rien dans le récit qui précède ne préparait ces révélations, d’où une certaine frustration pour le lecteur.

Comme dans l’album précédent, les personnages sont faux et manipulateurs, et finalement assez peu sympathiques. Juillard aime toujours autant dessiner les corps, éventuellement nus, les déshabillages… Ses personnages féminins se ressemblent tous un peu. Dans cette histoire un peu compliquée, il y a de la violence, des meurtres, une tentative de viol, une scène d’amour… bref un scénario peut-être un peu trop dense pour un seul album.  Et puis surtout, pour le lecteur qui attendait une suite au “Cahier bleu”, il reste l’impression d’avoir été berné pour des raisons purement commerciales.

Après la pluie / André Juillard, Casterman, 1998, ISBN 2-203-38906-0  

Publié dans: on 26 avril 2008 at 11:00 Commentaires (2)
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Une bd pleine de charme

   

Camille Jourdy est l’auteur de livres pour la jeunesse (« Séraphine ou Le charme incertain », « Peau d’ours ») et d’une bande dessinée (« Une araignée, des tagliatelles et au lit, tu parles d’une vie »). « Une impression de déjà vu » est une bd, premier tome d’une trilogie intitulée “Rosalie Blum”.

Vincent est un trentenaire déjà un peu vieux garçon. Il a repris le salon de coiffure de son père et vit seul avec son chat dans un appartement en dessous de celui de sa mère. Un jour, face à une épicière, il ressent une impression de déjà vu inexpliquée et se met à la suivre dans ses moindres déplacements, allant même jusqu’à fouiller ses poubelles pour glaner des informations sur son compte. Rosalie devient pour lui une véritable obsession, mais le volume s’achève juste avant que la rencontre véritable n’ait lieu, laissant le lecteur dans l’attente.

Camille Jourdy croque très bien la routine d’une vie ordinaire (je recommande le réveil de Vincent et de son chat aux blogueurs amateurs de ce petit animal), mais aussi le petit grain de folie et de poésie de chacun de ses personnages : la mère qui joue à manipuler son entourage miniaturisé dans un petit théâtre de marionnettes, le cousin qui crée des figurines érotiques et vit avec des oiseaux, et puis Vincent et ses  bateaux, ses rêves et ses cauchemars. Les couleurs vives, les mises en page variées et le charme attachant des personnages et des décors rendent la lecture de cet album très très agréable.

Rosalie Blum, 1. Une impression de déjà vu / Camille Jourdy, Arles, Actes Sud Bd, 2007, ISBN 978-2-7427-7108-0

Publié dans: on 25 février 2008 at 9:07 Commentaires (0)
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Une bd un tantinet déprimée mais pas déprimante

“Désoeuvré” de Lewis Trondheim 

Dans cette bd sous-titrée “essai”, Lewis Trondheim se réinstalle à sa table à dessin après un break de 80 jours, pour nous faire partager ses doutes, ses réflexions sur ce qu’il nomme “le vieillissement de l’auteur de bande dessinée”. En effet selon lui les auteurs de bd vieillissent mal, pris au piège des séries qu’ils ont créées, condamnés à se répéter indéfiniment. 

Cet essai a la forme d’un journal intime, daté. On pourrait peut-être lui reprocher un brin de nombrilisme (son double de bd est sur presque tous les dessins), mais après tout c’est la loi du genre. Et la forme du journal colle bien à la sincérité de son propos, qu’on pourrait même qualifier de courageux (pas si facile pour un auteur, d’évoquer son manque d’inspiration). Et puis j’aime toujours autant les dessins de Trondheim, ici en noir et blanc, très épurés. J’apprécie surtout tout ce qui nous détourne de son propos : un récit de rêve,  une page où Trondheim tente de dessiner d’après nature et où les animaux prennent la parole… Mais hélas ici ces digressions sont trop rares. Il en revient toujours à des discussions entre auteurs de bd dont le lecteur se sent un peu exclu. 

Pour conclure, disons que sitôt le livre refermé, il n’en reste pas grand chose, mais que cette bd a au moins le mérite de se lire d’une traite, sans aucun ennui et même avec amusement parfois, ce qui n’est pas si mal.

Désoeuvré : essai / Lewis Trondheim, Paris, L’association (collection Éprouvette), 2005, ISBN 2-84414-162-5 

Publié dans: on 18 février 2008 at 9:38 Commentaires (0)
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