L’ambivalente vie de Pahé

J’ai profité d’un petit voyage à la capitale, pour me procurer le deuxième tome de La vie de Pahé introuvable dans ma petite ville. J’avais beaucoup apprécié le premier tome de cette bd prévue en 3 volumes et me réjouissais de découvrir la suite. Mon avis sur ce deuxième tome est mitigé et je vais essayer de m’en expliquer.

Au début du deuxième tome, on retrouve Pahé exactement là où on l’avait laissé à la fin du premier, à savoir à Kinshasa dans un festival de bd. Mais après ces quelques pages situées de nos jours, c’est l’enfant Pahé que nous suivons en France à Villeneuve d’Asq en 1983. Cet épisode de sa vie avait déjà été évoqué dans le premier tome. Il s’agit de son deuxième séjour en France après la mort de sa mère, chez une autre soeur, Florence, pour sa rentrée en 6e. Malheureusement le récit de ce deuxième séjour en France ressemble beaucoup au récit du premier. C’est de nouveau la vie dans un HLM français, avec tous les petits détails visant à nous rappeler également cette époque (les chamallows, Caliméro, Dorothée et Chantal Goya). Parce qu’il n’y avait plus le plaisir de la découverte, ça m’a beaucoup moins amusée que la première fois. J’ai tout de même apprécié les rares moments où Pahé s’attarde sur les différences culturelles sans porter de jugement, sans positionner une culture au-dessus de l’autre (je pense notamment au passage sur la peur du loup des petits français, comparée à la peur du Ngongongo des petits gabonais).

Mais la plupart du temps, le regard que porte Pahé sur la France est très critique. Il dénonce par exemple la façon dont nous considérons les personnes âgées et se moque de notre passion pour les animaux domestiques. Un tour au supermarché est l’occasion pour lui de nous mettre face à notre monde à deux vitesses, avec ses magasins pour pauvres et ses magasins pour riches, les étrangers étant le plus souvent du côté des pauvres. Puis arrive justement la question principale : le racisme, celui de la police en particulier, auquel Pahé est confronté lors de son troisième séjour en France, pour ses études dans une école d’art. Le dessin de la couverture montrant un tag “La France aux français” en fait un des sujets centraux de ce deuxième volume.

Mais il n’y a pas que la France bien sûr dans cet album. En 1985, pour Pahé c’est le retour à Libreville pour redoubler sa 5e. Il y reste jusqu’à un BTS de comptabilité avorté. Ca chauffe pas mal au Gabon en 1990. Mais malheureusement Pahé nous expédie ces événements en trois vignettes qui laissent un peu le lecteur français sur sa faim. En 1993, c’est le troisième séjour en France à Paname, et puis en 1996 le retour au Gabon, où Pahé devient dessinateur de presse, dans un contexte politique où le métier de caricaturiste relève de l’art du funambule.

Ce deuxième album est beaucoup plus politique que le précédent. En cela, d’un certain point de vue il est plus intéressant. D’où vient alors le déplaisir que j’ai par moment eu à le lire ? Probablement de cette France là, celle qu’il nous a montrée dans cet album, cette France que je n’aime pas non plus et dans laquelle je ne me reconnais pas. Car moi qui ai aussi vécu en France ces années 80, je me rappelle d’abord un grand élan d’espoir provoqué par l’arrivée d’une nouvelle tendance au pouvoir, et puis je me souviens aussi de ce que Pahé semble ne même pas avoir vu, à savoir…

Enfin dans cet album, j’ai également senti poindre ici ou là un certain sexisme. Aussi j’en viens à appréhender un peu le troisième volume, que je lirai pourtant certainement, au moins par curiosité et sans doute avec intérêt, comme les précédents, mais plus nécessairement avec toute la sympathie pour son auteur que requiert pourtant la lecture d’une autobiographie.

La vie de Pahé. T.2, Paname / Pahé, Paquet, 2008, ISBN 978-2-88890-242-3

L’enthousiasmante vie de Pahé

Tout commence à Yaoundé au 21e siècle, quand Pahé, alors trentenaire, est contacté par un éditeur de BD européen qui lui propose de raconter sa vie dans une bande dessinée prévue en 3 tomes. Pahé s’installe alors à sa table à dessin et commence par le commencement. Il nous présente Bitam, la petite ville du nord du Gabon où il a vu le jour dans une famille pour le moins nombreuse, entouré des dix femmes de son père et de nombreux frères et soeurs. Peu après sa naissance, sa mère quitte son père en l’emmenant ainsi que ses 4 soeurs. Puis c’est l’entrée à l’école, toujours à Bitam, et la découverte du français, le fang étant sa langue maternelle. Arrive ensuite le premier voyage en avion, pour rendre visite à deux grandes soeurs à Libreville, puis le voyage à Tours chez sa soeur Rose, qui y poursuit des études de médecine. Il y reste plusieurs années, jusqu’à ce qu’elle décroche son diplôme et qu’ils rentrent au Gabon, à Libreville, alors qu’il vient d’avoir 7 ans. Plus tard, après la mort de sa mère, il revient en France faire sa rentrée en 6e, cette fois chez sa soeur Florence.

Pour le lecteur français, la première partie en France est un pur régal. On y découvre la France des années 70 vue par un enfant qui vient d’un autre monde. Il découvre par exemple les HLM et leur confort moderne, la nourriture en abondance, et toute une “culture” nouvelle, entre Claude François et la mère Denis. Mais après le retour au Gabon, c’est le même regard étonné et un brin étranger que Pahé porte sur son propre pays. Et c’est tout aussi réjouissant pour le lecteur. On devine qu’après ça, Pahé ne sera plus jamais vraiment chez lui nulle part. D’ailleurs, malgré l’humour et l’autodérision omniprésents, on sent que la vie a été dure pour Pahé, surtout à l’école publique gabonaise décrite comme un camp militaire, mais aussi plus tôt dans la solitude du HLM français, où plus tard à l’école mixte de Libreville fréquentée par les blancs et où il reste encore quelqu’un de différent.

Dans un style qui rappelle les bd de notre enfance, cette bd est une autobiographie qui suit la chronologie des événements. Mais de temps en temps, le récit marque une pause, à chaque coup de fil de l’éditeur. C’est ainsi, grâce aux conversations de Pahé et de son éditeur, qu’on apprend un peu de ce qui nous attend dans les tomes 2 et 3. La fin du premier tome est pourtant assez surprenante. On a retrouvé le présent de l’écriture et Pahé se rend à un festival de BD au Congo, l’occasion pour lui de nous montrer l’administration africaine et ses travers. De toute évidence, Pahé a envie de parler d’autre chose que de sa petite vie. Il aimerait aussi nous montrer l’Afrique d’aujourd’hui. Je suppose que les deux volumes à venir mêleront ces deux aspects.

Enfin, une jolie idée : à la fin de l’album quelques pages de photos nous permettent de confronter les protagonistes de cette histoire dessinée à leur image réelle.

La vie de Pahé. T.1, Bitam / Pahé, Paquet, 2006, ISBN 2-88890-133-1 

Merci à Lau(renceV) de m’avoir permis cette belle découverte en glissant cet album dans mon colis du swap Afrilire.

Le 2e volume vient de paraître ; alors bien sûr, je vais me le procurer au plus vite.