Le banc de la désolation

 

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Henry James (1843-1916) aurait écrit 112 contes et nouvelles. Ce recueil en réunit sept parmi les dernières qu’il a écrites, nouvelles parues dans des revues entre 1892 et 1910. On trouve beaucoup de personnages d’artistes dans ces nouvelles : des peintres (La chose authentique, La note du temps), un  sculpteur (L’arbre de la connaissance), des écrivains (La vraie chose à faire, Le gant de velours) et des personnages ayant eu des velléités artistiques avant de renoncer (un écrivain et un peintre dans L’arbre de la connaissance). Seules deux nouvelles traitent d’autres sujets : Owen Wingrave et Le banc de la désolation.

Dans La chose authentique le narrateur est peintre. Il reçoit un couple de la bonne société mais ruiné, qui cherche à poser comme modèle pour un peintre faisant des illustrations d’oeuvres littéraires. Ces nouveaux modèles ressemblent plus aux personnages à représenter que les gens du peuple que le peintre emploie d’habitude, et pourtant… Le rôle de l’artiste serait-il d’interpréter le réel plutôt que de le représenter ? Y aurait-il par la fiction moyen d’accéder à une vérité plus grande, que par la simple représentation de la réalité ? Du peintre à l’écrivain, il n’y a bien sûr qu’un pas et la nouvelle se lit comme une réflexion d’Henry James sur l’écriture. Cette nouvelle est celle qui ouvre le recueil, hélas. L’ayant lue, j’ai eu un peu peur de faire de ce recueil une lecture cérébrale, interprétant chaque récit comme une nouvelle théorie d’Henry James sur l’art en général et l’écriture en particulier. 

Et en effet, la plupart de ses nouvelles sur l’art se prêtent à ce petit jeu. Si j’en crois le dossier et la préface du recueil, Henry James s’inspirait pour ses nouvelles d’une anecdote, une histoire qu’on lui aurait racontée. Généralement l’anecdote tient en deux lignes. Il la développe, en tire une nouvelle d’une quarantaine de pages et une morale. J’exagère un peu, car la morale n’est pas explicite. Mais il y a une interprétation qui s’offre au lecteur sans difficulté à la fin de la nouvelle. Sans difficulté et en même temps sans grand enthousiasme. Parmi ces nouvelles sur l’art, l’une met en scène un personnage d’écrivain qui offre quelques ressemblances avec Henry James (Le gant de velours). C’est un auteur à succès, connu notamment pour son roman “Le coeur d’or”. Et on imagine que le rapport au succès du personnage romancier, sa relation aux quémandeurs d’autographes par exemple, est un peu celui d’Henry James, dont on apprécie alors le sens de l’autodérision. Mais là encore sans plus d’enthousiasme.

Très différente est la dernière nouvelle du recueil, qui est aussi la dernière nouvelle écrite par Henry James : Le banc de la désolation. Pas d’artiste dans cette nouvelle, mais une femme qui menace son fiancé de l’attaquer pour rupture de promesse de mariage et va ainsi gâcher leurs vies. Et puis il y a ce banc, personnage à part entière. C’est sur cette nouvelle, qu’il considère comme une des plus belles d’Henry James, que s’attarde le plus J.-B. Pontalis dans sa préface. Il est vrai que le banc est une jolie idée. Et c’est un si beau titre.

Mais pour moi, la rencontre, la vraie, a eu lieu sur La note du temps. Dans cette nouvelle, nous retrouvons un peintre qui reçoit une étrange commande. Une femme lui demande de faire un portrait, mais ce sera le portrait d’un homme qui n’existe pas. Nous savons juste qu’il doit être bel homme et que le portrait doit être patiné, porter “la note du temps”. Ne se sentant pas capable de représenter ce qu’il ne voit pas, le peintre narrateur refile sa commande à une amie peintre, qui semble avoir tout sacrifié à son art. Elle va alors puiser son inspiration dans ses douleurs les plus profondes et les plus secrètes et, par le plus étrange des hasards, rencontrer celles de sa commanditrice… Comme le personnage du peintre, le lecteur connaît les deux femmes mais est tenu à distance de leurs secrets. Alors comme le peintre, le lecteur doit imaginer ce qu’ont été leurs vies. Au-delà de l’histoire racontée, c’est toute la tendresse d’Henry James pour ses personnages abîmés par la vie qui m’est alors apparue. Et j’ai apprécié cette manière délicate qu’ont ses personnages et narrateurs de dire les choses sans trop en dire, de suggérer tout au plus, tout en respectant les mystères des êtres et des choses. Pour cette nouvelle, j’ai eu un véritable coup de foudre. Je l’ai d’ailleurs déjà relue plusieurs fois, ce qui est pour moi la  meilleure preuve d’une rencontre véritable avec un texte.

J’en suis donc là, pas totalement conquise par Henry James mais suffisamment intriguée pour me tourner maintenant vers ses romans…

Le banc de la désolation et autres nouvelles / Henry James, préface de J.-B. Pontalis, traduction de Louise Servicen, dossier de Philippe Jaudel, Folio classique, 2002, ISBN 2-07-041402-7

Cécile l’avait chroniqué en son temps.

Une belle satire sociale

 

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 “Une touche d’amour” de Jonathan Coe

Jonathan Coe (1961-…) est un écrivain britannique auteur de romans et de biographies, surtout connu à l’étranger depuis son quatrième roman « Testament à l’anglaise », le premier à avoir été traduit en français. Sept romans ont à ce jour été publiés en France :

-          La femme de hasard (1987)

-          Une touche d’amour (1989)

-          Les nains de la mort (1990)

-          Testament à l’anglaise (1994) a reçu le Femina étranger en 1995

-          La maison du sommeil (1997) a reçu le Médicis étranger en 1998

-          Bienvenue au club (2001)

-          Le cercle fermé (2004) suite de Bienvenue au club

L’action  du roman « Une touche d’amour » se déroule à Coventry en 1986. Le personnage principal, Robin Grant, est un étudiant en lettres, en cours de doctorat depuis quatre ans.  Il traverse une période de doute, de dépression. Il a le sentiment que sa vie jusqu’alors n’a été qu’une successions de ratages, ne se voit pas d’avenir. Il vit presque reclus dans un appartement crasseux et lit « La pesanteur et la grâce » de Simone Weil, œuvre dans laquelle il retrouve ses propres questionnements identitaires. Sa vie tourne au drame le jour où il se voit soupçonné de s’être exhibé devant un petit garçon et est accusé à tort d’outrage à la pudeur.

Le roman est composé de quatre parties, chacune organisée autour d’une nouvelle écrite par Robin : « Une communion d’esprits », « Le chanceux », « Une dispute d’amoureux », « Le malchanceux ». La construction, sans être extrêmement originale, est assez élaborée : voix et points de vue multiples, adresses au lecteur, romans dans le roman… L’intrigue quant à elle est assez mince. Plusieurs histoires secondaires sont à peine esquissées, laissant au lecteur un goût d’inachevé. Mais au-delà de l’histoire prétexte, on retient surtout du roman le regard sans concession que Jonathan Coe porte sur la société britannique de la fin du XXe siècle.  Dépression, crise conjugale, isolement social, trahison amicale, racisme, homophobie et préjugés en tous genres : ce serait tout à fait déprimant, s’il n’y avait l’humour grinçant de l’auteur (la description qu’il fait de l’université vaut son pesant de cacahuètes). On cherche en vain la touche d’amour annoncée par le titre, mais on trouve finalement une belle satire sociale.

Une touche d’amour / Jonathan Coe ; traduit de l’anglais par Jean Pavans, Paris, Gallimard (collection Folio), 2004, ISBN 2-07-042812-5

Publié dans: on 24 février 2008 at 11:54 Commentaires (4)
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