Une voix d’outre-tombe

Après une première page en forme d’avis de décès au ton très journalistique, le lecteur d’Un garçon d’Italie de Philippe Besson se trouve en présence de trois monologues intérieurs qui s’entrelacent : ceux de Luca, Anna et Leo. L’un de ces trois personnages, Luca, est celui dont la mort nous a été annoncée dés la première page. Il s’exprime donc depuis cet au-delà de la vie, pleinement conscient de son état de cadavre en décomposition, encore capable de voir, entendre, sentir tout ce qui se passe autour de lui. Les deux autres personnages, Anna et Leo, sont respectivement sa compagne et son amant. Ils ne se connaissent pas. Anna ignore même l’existence de Leo. Et chacun d’eux va devoir affronter la mort de Luca.

Luca s’est-il suicidé ? A-t-il été assassiné ? Son décès est-il accidentel ? Ces trois hypothèses sont envisagées par la police. Mais plus que d’une enquête policière, c’est d’une enquête psychologique qu’il s’agit. Au fil des monologues, on avance dans la résolution de l’enquête et le passé est reconstitué. On découvre Leo, sa vie, les conditions de sa rencontre avec Luca. Et puis on suit Anna à qui l’enquête va révéler bien des choses.

J’ai aimé ce roman.

J’ai aimé ce roman et je ne m’attendais pas à l’aimer autant. Avant de le commencer, je craignais de le lire avec l’impression agaçante de l’avoir déjà lu, comme un roman dont on aurait plus ou moins compris le sujet avant même de le lire, et dont la lecture n’ajouterait rien qu’un long développement plus ou moins habile et plus ou moins ennuyeux.  Ce n’est pas du tout ce qui s’est passé. J’ai aimé le ton de ce roman, les digressions qui n’en sont pas vraiment, la rareté des dialogues, l’absence de pathos. 

Peut-être que j’aurais encore plus aimé ce roman, si son auteur avait lâché un peu de lest, s’il s’était autorisé plus de liberté, s’il avait pris le risque de perdre un peu le contrôle. J’aurais sûrement adoré ce roman si ses contours avaient été plus flous.

Philippe Besson n’est pas comme ces auteurs publicitaires qui soignent leur première phrase et nous déçoivent dés la deuxième. Lui commence doucement, simplement et avec modestie. Il ne nous promet rien, surtout pas un chef-d’oeuvre. Mais il nous donne finalement, l’air de rien, ce qu’il ne nous avait même pas promis.

“Pourquoi mourir ? J’amais je n’ai été aussi vivant que maintenant, jamais aussi adolescent.” (Cesare Pavese, Le métier de vivre)

L’ombre de Pasolini plane sur ce roman. Et c’est Pavese et son “Métier de vivre” qui ouvre chacune de ses quatre parties. J’ai aimé ces références.

J’ai aimé la qualité de l’émotion que nous donne ce roman. Je l’ai sentie affleurer souvent, mais sans jamais se faire dégoulinante. C’est si facile d’en faire des tonnes quand il est question de la mort et du deuil. Et comme un extrait vaut mieux qu’un long discours, voici un aperçu du ton de ce roman, un paragraphe triste et mélancolique penchant dangeureusement du côté de la mort, mais immédiatement suivi d’un retour à la vie presque un peu brutal, un brin trivial, le tout par la voix de Leo :

“Puis mon regard se balade sur les tombes, au hasard des allées de ce cimetière. Et, tout d’un coup, il me semble que je reçois tout le malheur des hommes, que m’est offert tout le chagrin de ceux qui ont perdu quelqu’un. Je repère le marbre étincelant, les tournesols flétris, des photographies en noir et blanc qui pourrissent dans des médaillons ébréchés. Et c’est un cortège de désespoir que j’embrasse. J’observe la tristesse qui fait ployer les corps, qui les écrase. Et ça m’envoie valdinguer dans le décor.

Il me faut immédiatement songer à des coeurs qui palpitent, à des chairs qui frémissent, à des sexes qui gonflent sous les étoffes. Sinon, il ne reste qu’à se flinguer.” 

Que dire d’autre ? Que j’ai aimé chacun des trois personnages, que j’ai aimé la petite phrase par laquelle Leo encaisse la mort de Luca (ça c’est pour les curieux, qui vont être obligés de le lire), que j’ai aimé la fin… Enfin bref : j’ai aimé ce roman. 

“Un garçon d’Italie”, paru en 2003, est le quatrième roman de Philippe Besson (1967-….) après “En l’absence des hommes”, “Son frère” et “L’arrière-saison”.

Un garçon d’Italie / Philippe Besson, Pocket, 2006, ISBN 2-266-13606-2

Ce roman a “dérangé” Dda du Biblioblog. Sylvie l’a trouvé “touchant” et Hélène ”d’une sérénité étonnante”. En revanche Rose estime avoir perdu son temps à le lire.

Publié dans: on 5 septembre 2008 at 8:52 Commentaires (6)
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La lumière au bout du tunnel

“La poussière avait veillé sur le lieu, avant de s’ennuyer au point de se reproduire.”

Ceci est ma phrase préférée.

Profitez-en bien car je n’ai pas aimé le reste !

David Foenkinos appartient à la catégorie des auteurs publicitaires. Il a le sens du titre (”Le potentiel érotique de ma femme”), l’art de la première phrase (”Hector avait une tête de héros”) et une bonne idée de départ (un homme atteint de collectionnite aiguë délaisse les objets pour collectionner sa femme). Un roman de 178 pages plus tard, qu’y a-t-il de plus que ce projet de roman ? Rien, si ce n’est quelques bons mots, l’humour de l’auteur étant essentiellement fait d’énumérations de type “cherchez l’intrus” et de comparaisons ou métaphores saugrenues.

J’avais pourtant commencé ce roman avec les meilleures intentions du monde. Je me disais : tout est une question d’attente. Habituellement, quand j’ouvre un roman mon attente est sans limite. Avec ce roman, c’était ma détestation qui risquait d’être infinie. Je le sentais, sans pouvoir encore dire pourquoi. Mais je voulais tout de même le lire, parce qu’il m’avait été recommandé et que je voulais me faire une opinion. Il fallait donc limiter les risques en n’attendant rien d’autre qu’un moment distrayant et sympathique.

J’ai donc commencé ce roman avec l’intention d’être une gentille lectrice, une bonne camarade qui sourit gentiment devant quelques formules taillées à la hâche. Et puis très vite, je me suis laissée gagner par l’ennui. Au bout de 40 pages sur la collectionnite, je n’en pouvais plus. J’ai commencé à feuilleter la suite : la première partie prendrait fin à la page 75. Courage, plus que 35 pages. J’ai laissé glisser mon oeil sur certains paragraphes, tourné les pages un peu vite. Ouf, ça y était, Hector s’était marié. La suite allait pouvoir commencer. Page 88 : la première scène d’amour avait eu lieu et j’avais déjà lu 13 pages sur le bonheur conjugal. Y aurait-t-il une troisième partie après la deuxième ? Ah oui, plus que 27 pages. Et après il y aurait une quatrième partie et ce serait fini. Courage donc.

Ai-je passé un moment distrayant et sympathique ? Non. J’ai passé un long et ennuyeux moment devant un tunnel publicitaire. J’étais constamment dans l’attente du programme qui allait suivre. Et cet autre programme n’a vraiment commencé qu’au moment où j’ai fermé ce livre…

Le potentiel érotique de ma femme / David Foenkinos, Folio, 2008, ISBN 978-2907-030977-1

Ce roman sur les blogs de lecture :

Elles aiment 

Caro[line] adore et a fait de Foenkinos son « auteur chouchou ». Elle l’a ensuite fait découvrir à beaucoup de blogueurs, parmi lesquels Hydromielle que ce roman a bien fait rire. Tamara l’a trouvé « désopilant », « un vrai coup de cœur » et Amanda « très drôle et très caustique ». Sylire a trouvé cette lecture « amusante et divertissante » et Emeraude en a apprécié l’« humour très décalé ». Gambadou trouve que le « potentiel comique de David Foekinos mérite le détour ». Quant à Stéphanie, elle écrit : « oui j’ai aimé mais ». 

Elles aiment moins

Anne-Sophie n’a pas été conquise car elle attendait mieux. Joëlle a trouvé ce roman « moyen » et « beaucoup trop long et répétitif ». Praline l’a trouvé une peu « plat » et « lassant ». Anne a également été déçue n’ayant «  pas réussi à aller au delà de quelques esquisses de sourires ». Et Karine a dernièrement émis quelques réserves, particulièrement sur le dernier tiers du roman.

Publié dans: on 3 septembre 2008 at 9:30 Commentaires (12)
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La disparition d’une illusion épuisée

“La route est longue quand on n’a plus nulle part où aller.”

Nous sommes à Londres en 1998 et Richard Taylor a disparu laissant femme et enfant, mère, soeur, collègue, amie… Chacune d’elles va prendre la parole tour à tour. Puis d’autres femmes aussi, rencontrées par Richard après sa disparition. Et parmi toutes ces femmes Sarah Kane, à qui Arnaud Cathrine donne la parole le temps d’un chapitre.

“il semblait flotter dans un au-delà de la tristesse et du découragement.”

“La disparition de Richard Taylor” est un roman en creux, un roman du vide, du manque, de la perte du désir, de l’absence à soi-même.  

“Pourquoi sommes-nous si inégalement doués pour la vie ?” 

 Au fil des témoignages, le mystère s’obscurcit. Ironisant sur les explications psychologiques et sociologiques, Arnaud Cathrine n’apporte pas de réponse. Il nous entraîne à la suite de Richard Taylor dans une fuite qui ne lui sera même pas salutaire. Car Richard n’a pas disparu pour le lecteur. Ce dernier suit son évolution au cours des neuf années qui suivent sa disparition, ainsi que l’évolution de celles qu’il a laissées. Richard s’exprime même à plusieurs reprises dans des lettres ou des passages dialogués. Souvent cynique, inutilement cruel, toujours égoïste, parfois émouvant, et pourtant… “La disparition de Richard Taylor” est un roman troublant qui se lit d’une traite et laisse étrangement froid.

Citation en exergue :

“La mission de tout un chacun est de mener à bien le mensonge qu’il incarne, de parvenir à n’être plus qu’une illusion épuisée.” Cioran (Aveux et anathèmes)

“La disparition de Richard Taylor”, paru en 2007,  est le septième roman pour adultes d’Arnaud Cathrine (1973-….) par ailleurs auteur pour la jeunesse.

La disparition de Richard Taylor / Arnaud Cathrine, Gallimard (Folio), 2008, ISBN 978-2-07-035542-6 

Ce roman sur les blogs de lecture :

Un roman sur “nos mystères”, nous dit LVE. “Drôle, tendre et âpre”, nous dit FlorinetteLN se dit “touchée” par cette histoire “intéressante et captivante”. Marie se dit “conquise”. Laure a un avis un peu mitigé, ayant jugé le roman ”finement construit” mais “plombant”, tout comme DDA qui trouve “qu’il peut plomber un peu le moral”.  Cathulu a apprécié la structure du livre mais s’est sentie “tenue à distance par ces personnages”. Quant à Clarabel, elle considère qu’il ne faut pas le “mettre entre des mains délicates”. Enfin, Essel lui a mis une * ce qui signifie qu’elle l’a apprécié (mais pas trop quand même).

Publié dans: on 1 septembre 2008 at 9:44 Commentaires (4)
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Cette brume insensée

 

“Chêne et chien” est une autobiographie en vers de Raymond Queneau, un “roman en vers” selon le sous-titre. En fait, cette autobiographie se présente comme un recueil de poèmes de formes diverses, composé de trois parties.

Le recueil  commence comme la plus classique des autobiographies, par le commencement, à savoir l’enfance et d’abord la naissance. Il s’ouvre par ces vers :

“Je naquis au Havre un vingt et un février

en mil neuf cent et trois.

Ma mère était mercière et mon père mercier :

ils trépignaient de joie.”

On le voit, la mise en vers mètrés et rimés crée un petit décalage, un effet gentiment comique. Et on entre dans ce recueil le sourire aux lèvres. On y lit les premiers souvenirs : souvenirs d’école, souvenirs de la vie de famille, souvenirs des terreurs enfantines… C’est le temps des premières fois : premier voyage, premières lectures, premiers écrits… Le vocabulaire est parfois familier, les rimes sont incongrues et toujours on sourit. Le français parlé auquel on associe souvent Queneau fait irruption aux détours de vers beaucoup plus écrits. Et ce sont ces ruptures de ton qui nous font sourir. Queneau ne se prend pas au sérieux et surtout ne semble guère croire lui-même à ce “roman familial” qu’il nous propose. 

Puis vient l’adolescence. Le monde est en guerre et l’humeur est plus sombre :

“J’ai maintenant treize ans - mais que fut mon enfance ?

Treize est un nombre impair

qui préside aux essais de sauver l’existence

en naviguant dans les enfers.”

Les angoisses surgissent, les doutes et les questions aussi. Le ton se fait de plus en plus mélancolique. La deuxième partie s’annonce :

“Cette brume insensée où s’agitent des ombres,

comment pourrais-je l’éclaircir ?

cette brume insensée où s’agitent des ombres,

- est-ce donc là mon avenir ?”

Et ce n’est qu’au début de la deuxième partie, qu’on comprend de quoi il s’agit. C’est le récit d’une analyse :

“Je me couchai sur un divan

et me mis à raconter ma vie,

ce que je croyais être ma vie.”

La première partie s’éclaire d’un jour nouveau. Dans la deuxième, il y a le quotidien de l’analyse et il y a l’intime.  Est-ce que c’est impudique ? Oui et non. Ce le serait si tout cela était dit platement. Mais la poésie recrée la brume que le lecteur à son tour est chargé d’éclaircir.  Et puis c’est émouvant. On ne sourit plus vraiment. Mais ne soyez pas inquiets, dans la troisième partie arrive la guérison.

“Chêne et chien”  a été publié en 1937. Queneau était déjà poète mais n’avait encore publié que des romans : “Le chiendent” (1933), “Les derniers jours” (1936), “Odile” (1937). Il avait une trentaine d’années et était paraît-il encore en analyse. Avec “Chêne et chien”, il nous offre une autobiographie légère et grave, tantôt souriante, tantôt bouleversante, toujours distanciée, et surtout étonamment moderne.

Chêne et chien / Raymond Queneau, Gallimard (Poésie), 1997, ISBN 2-07-030231-8

Ajout du 31 août : je viens de découvrir le blog de Rose qui aime beaucoup Queneau (et comme elle aime aussi Perec, ça vaut vraiment la peine d’aller y faire un tour) 

Le coup de grâce à deux euros

challengeabc2008

Chiantitude infinie

Au début de ce court roman, nous sommes en 1919 à la gare de Pise, où Eric von Lhomond, un allemand d’une quarantaine d’années, blessé au pied, attend le train qui le ramènera en Allemagne. Au petit matin, au buffet de la gare, il entreprend de raconter un épisode de sa vie à deux mystérieux et silencieux auditeurs. Commence alors un récit à la première personne, beaucoup trop écrit, dans un style absolument insupportable, prétentieux et d’un autre âge, que le lecteur ne peut en aucun cas prendre pour un récit oral.

Dans une préface datée de 1962 (alors que le roman a été écrit en 1939), Marguerite Yourcenar s’en explique en nommant cela une “convention littéraire” et en s’abritant derrière “La sonate à Kreutzer” et “L’immoraliste”. Ce qui surprend malgré tout ici, c’est l’inutilité de l’introduction immédiatement suivie d’un monologue jamais interrompu par un quelconque retour à la situation initiale, pas même à la fin du roman.

Mais passons sur cette maladresse et venons en au coeur du récit. Il s’agit de prime abord de l’histoire d’une grande amitié entre Eric et Conrad. Pour vous donner une idée du style confondant de ridicule, voici comment Marguerite Yourcenar décrit Conrad, alors qu’Eric le retrouve après une séparation :

“Il avait gardé une innocence d’enfant, une douceur de jeune fille, et cette bravoure de somnambule qu’il mettait autrefois à grimper sur le dos d’un taureau ou d’une vague ; et ses soirées se passaient à commettre de mauvais vers dans le goût de Rilke.”

C’était la guerre et Eric s’était engagé dans le corps des volontaires qui participaient à la lutte antibolchevique en Estonie et en Courlande. Il y avait retrouvé Conrad et par la même occasion Sophie, soeur de Conrad. Sophie était amoureuse d’Eric, qui ne partageait pas ses sentiments (ou du moins le croyait-il) et elle se consolait dans les bras de quelques amants de passage, tandis qu’Eric lui préférait les prostituées. Mais c’était la guerre, et autour de nos héros une véritable hécatombe, et ce jusqu’à la fin, ô combien tragique.

Je me suis rarement autant ennuyée en lisant et ce court roman d’une centaine de pages m’a semblé durer une éternité. Est-il représentatif de l’oeuvre de Yourcenar ? J’ai appris à me méfier de cette collection (aux 4e de couverture systématiquement à côté de la plaque) qui ne publie que le plus mauvais, mais je doute de retrouver de sitôt l’envie de lire quoi que ce soit d’autre de notre académicienne.

Le coup de grâce / Marguerite Yourcenar, Folio 2€, 2007, ISBN 978-5-07-033812-2

Plus indulgente que moi, Jules y a trouvé une “intensité stimulante”.

Un long et mystérieux voyage

Léna est une grande brune comme aime à les dessiner André Juillard. Nous la découvrons dans un tramway à la périphérie de Berlin, puis en train nous l’accompagnons à Budapest, ensuite en car dans une petite ville roumaine, puis en bateau pour traverser le delta du Danube afin de gagner l’Ukraine, encore en voiture puis en cargo pour se rendre en Turquie, ensuite en Syrie en minibus et en taxi, et enfin en avion à destination de Buenos Aires où s’achève sa mystérieuse mission, avant qu’elle n’aille se faire oublier en Australie. 

Le récit ressemble à cette longue énumération et pourtant on ne s’en lasse pas un seul instant et on ne peut lâcher cet album avant de l’avoir terminé. A chaque escale, Léna rencontre une mystérieuse personne à qui elle remet un mystérieux cadeau en échange d’une nouvelle destination. Et bien sûr ce n’est qu’à la fin de l’album, que le lecteur comprend qui étaient ces gens, quelles étaient la fonction des objets remis et les motivations de Léna pour mener à bien son étrange mission.

“Le Long voyage de Léna” est en quelque sorte une bd d’espionnage, dans laquelle le lecteur retrouve les thèmes géopolitiques paraît-il chers à son scénariste Pierre Christin (pour ma part, c’est le premier album de Christin que je lis). C’est aussi l’occasion pour André Juillard de prendre visiblement infiniment de plaisir à dessiner les différentes villes et paysages traversés. Et puis, égal à lui même, le dessinateur ne nous épargne pas quelques déshabillages et séances de naturisme de sa jolie héroïne…

Petit bémol : les deux dernières pages de l’album sont franchement cucul, mais au moins la fin est ouverte. Alors, peut-être y aura-t-il une suite ?

Le long voyage de Léna / Pierre Christin et André Juillard, Dargaud, collection Long courrier, 2006, ISBN 2-205-05743-X

Les petits ruisseaux font les grands albums

Emile et Edmond sont deux petits vieux à la campagne, passant le temps entre les parties de pêche, les jours de marché, la tournée au bistrot, les chiffres et les lettres à la télé. Leur vie paraît paisible et solitaire. Mais l’un des deux, Edmond, a un double secret : il peint des nus d’après des photos de charme et il a des aventures avec des femmes rencontrées par une agence matrimoniale. A Emile qui vient de découvrir son secret, il expose ainsi sa philosophie de la vie : “Vivre seul, se lever avec le soleil, se coucher avec les poules, ça va un moment. Et puis ça mine. Moi j’ai envie de me coucher avec une poule et de me réveiller avec une poule…”. Puis Edmond meurt, subitement. Ses confidences et la vue de ses tableaux ont troublé Emile. Depuis, il a des visions : il ne peut s’empêcher d’imaginer nues toutes les femmes qu’il rencontre. Je vous laisse le plaisir de découvrir la suite…

Dans le village des “Petits ruisseaux”, la vie n’est pas toujours facile : on chôme, on érémise, on boit un peu plus que de raison. Tous s’ennuient à répéter inlassablement les mêmes tâches quotidiennes. Et les vieux semblent condamnés à ressasser de vieux souvenirs en parlant à une photo.  Mais la mort d’Edmond va être un déclic pour Emile. Et c’est à une véritable renaissance que le lecteur assiste dans cet album dominé par les couleurs printanières.  

Il y a du déspespoir dans la vieillesse d’Emile, pas loin de commettre l’irréparable. Mais il y a aussi une formidable envie de vivre et d’aimer encore.  

Un album plein de tendresse et d’humour, à s’offrir pour conjurer la peur de vieillir.

Les petits ruisseaux : sex, drug, and Rock’n roll / Rabaté, Futuropolis, 2006, ISBN 2-75480-016-6

Le cahier bleu après la pluie

Louise est une charmante québécoise vivant à Paris. Elle habite un appartement sans rideau, dans le 15e, face au métro aérien. Un jour, sortant de sa douche, elle est aperçue dans le plus simple appareil par un homme qu’une panne de métro a immobilisé face à sa fenêtre. Dans les jours suivants, elle rencontre deux hommes différents, débutant une liaison avec chacun d’eux. Mais le lecteur ne comprendra le lien entre ces deux hommes que dans la troisième et dernière partie de la BD, quand l’histoire tournera au drame…

Je me suis donnée du mal dans le résumé qui précède, pour préserver la part de mystère que recèle cette histoire de chassé-croisé amoureux. La construction du récit est intéressante, en trois parties, la deuxième étant consacrée à la lecture par Louise du journal de Victor, le fameux cahier bleu. Mais je ne vous cache pas que cette BD ne m’a pas totalement convaincue. J’ai eu un peu de mal à croire dans la psychologie des personnages, par ailleurs assez peu sympathiques. Reste le plaisir de voir Paris dessiné de manière très réaliste par André Juillard, avec des couleurs douces, un dessin fin et élégant.

Mais cet album a su en convaincre d’autres, puisqu’il a obtenu en 1995 l’Alph-art du meilleur album à Angoulême, le Prix Spécial du Jury au festival de Sierre, ainsi que le 1er Prix du Festival de Charleroi.

Le cahier bleu / André Juillard, Casterman, 1994, ISBN 2-203-38867-6

Malgré mes petites réserves sur “Le cahier bleu” (petite déception due au fait que je m’attendais à découvrir un authentique chef d’oeuvre), j’avais été suffisamment séduite par les dessins, pour avoir envie de retrouver André Juillard. C’est chose faite avec “Après la pluie”, suite au “Cahier bleu” imaginée par Juillard quatre ans après.

Hélas c’est encore une déception. En fait cet album n’a rien d’une suite. On ne retrouve Louise et Victor que pendant les 5 premières pages. Victor expose ses photos dans une galerie. Un homme prénommé Abel lui en achète une, prise à Florence, parce qu’il y a reconnu Tristan, son meilleur ami disparu un an plus tôt. Sur la photo, son ami est avec Clara, une femme dont ils étaient tous les deux tombés amoureux, et un enfant. Abel part donc mener l’enquête dans la région de Florence. Cette enquête n’aboutit bien sûr que dans les dernières pages de l’album, mais d’une manière assez artificielle, puisqu’une affaire très compliquée nous est alors révélée par le dialogue de 2 personnages. Or rien dans le récit qui précède ne préparait ces révélations, d’où une certaine frustration pour le lecteur.

Comme dans l’album précédent, les personnages sont faux et manipulateurs, et finalement assez peu sympathiques. Juillard aime toujours autant dessiner les corps, éventuellement nus, les déshabillages… Ses personnages féminins se ressemblent tous un peu. Dans cette histoire un peu compliquée, il y a de la violence, des meurtres, une tentative de viol, une scène d’amour… bref un scénario peut-être un peu trop dense pour un seul album.  Et puis surtout, pour le lecteur qui attendait une suite au “Cahier bleu”, il reste l’impression d’avoir été berné pour des raisons purement commerciales.

Après la pluie / André Juillard, Casterman, 1998, ISBN 2-203-38906-0  

Publié dans: on 26 avril 2008 at 11:00 Commentaires (2)
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Une bd pleine de charme

   

Camille Jourdy est l’auteur de livres pour la jeunesse (« Séraphine ou Le charme incertain », « Peau d’ours ») et d’une bande dessinée (« Une araignée, des tagliatelles et au lit, tu parles d’une vie »). « Une impression de déjà vu » est une bd, premier tome d’une trilogie intitulée “Rosalie Blum”.

Vincent est un trentenaire déjà un peu vieux garçon. Il a repris le salon de coiffure de son père et vit seul avec son chat dans un appartement en dessous de celui de sa mère. Un jour, face à une épicière, il ressent une impression de déjà vu inexpliquée et se met à la suivre dans ses moindres déplacements, allant même jusqu’à fouiller ses poubelles pour glaner des informations sur son compte. Rosalie devient pour lui une véritable obsession, mais le volume s’achève juste avant que la rencontre véritable n’ait lieu, laissant le lecteur dans l’attente.

Camille Jourdy croque très bien la routine d’une vie ordinaire (je recommande le réveil de Vincent et de son chat aux blogueurs amateurs de ce petit animal), mais aussi le petit grain de folie et de poésie de chacun de ses personnages : la mère qui joue à manipuler son entourage miniaturisé dans un petit théâtre de marionnettes, le cousin qui crée des figurines érotiques et vit avec des oiseaux, et puis Vincent et ses  bateaux, ses rêves et ses cauchemars. Les couleurs vives, les mises en page variées et le charme attachant des personnages et des décors rendent la lecture de cet album très très agréable.

Rosalie Blum, 1. Une impression de déjà vu / Camille Jourdy, Arles, Actes Sud Bd, 2007, ISBN 978-2-7427-7108-0

Publié dans: on 25 février 2008 at 9:07 Commentaires (1)
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Une bd un tantinet déprimée mais pas déprimante

“Désoeuvré” de Lewis Trondheim 

Dans cette bd sous-titrée “essai”, Lewis Trondheim se réinstalle à sa table à dessin après un break de 80 jours, pour nous faire partager ses doutes, ses réflexions sur ce qu’il nomme “le vieillissement de l’auteur de bande dessinée”. En effet selon lui les auteurs de bd vieillissent mal, pris au piège des séries qu’ils ont créées, condamnés à se répéter indéfiniment. 

Cet essai a la forme d’un journal intime, daté. On pourrait peut-être lui reprocher un brin de nombrilisme (son double de bd est sur presque tous les dessins), mais après tout c’est la loi du genre. Et la forme du journal colle bien à la sincérité de son propos, qu’on pourrait même qualifier de courageux (pas si facile pour un auteur, d’évoquer son manque d’inspiration). Et puis j’aime toujours autant les dessins de Trondheim, ici en noir et blanc, très épurés. J’apprécie surtout tout ce qui nous détourne de son propos : un récit de rêve,  une page où Trondheim tente de dessiner d’après nature et où les animaux prennent la parole… Mais hélas ici ces digressions sont trop rares. Il en revient toujours à des discussions entre auteurs de bd dont le lecteur se sent un peu exclu. 

Pour conclure, disons que sitôt le livre refermé, il n’en reste pas grand chose, mais que cette bd a au moins le mérite de se lire d’une traite, sans aucun ennui et même avec amusement parfois, ce qui n’est pas si mal.

Désoeuvré : essai / Lewis Trondheim, Paris, L’association (collection Éprouvette), 2005, ISBN 2-84414-162-5 

Publié dans: on 18 février 2008 at 9:38 Commentaires (0)
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