Anna Karénine / Clarence Brown (1935)

Anna Karenine de Clarence Brown

La première scène de cette adaptation d’Anna Karénine par Clarence Brown est extrêmement surprenante. Le film s’ouvre en effet sur un travelling qui n’en finit pas de finir dévoilant petit à petit une table de plusieurs kilomètres de long couverte de victuailles. Oblonsky (le frère d’Anna) et Vronsky (son futur amant) sont à une soirée où le caviar comme la vodka coulent à flots et où les hommes roulent sous les tables, tandis que les chants et les costumes participant au decorum de la soirée m’ont paru donner de la Russie une vision très folklorique (une vision sans doute très américaine). Le lendemain nous retrouvons les deux hommes à la gare, l’un venu chercher sa soeur, l’autre sa mère. Nous reconnaissons alors le roman dans cette scène de rencontre. Anna apparaît dans un nuage de vapeur et pour Vronsky, c’est le coup de foudre ! Puis nous voici déjà au bal, mais un bal très différent de celui du roman. Anna et Vronsky dansent ensemble et Kitty sanglote dans la pièce voisine…

Anna et Vronsky

Il ne faudrait voir les adaptations que des livres que l’on a pas lus ! Sinon c’est l’inévitable déception. Mais où est passée la scène de la patinoire ? Et la demande en mariage de Lévine ? On visionne l’adaptation et on se sent grugé. Ce n’est pas le film que l’on avait en tête en lisant le roman. Devant une adaptation, le lecteur-spectateur est contraint d’accepter le parti pris du réalisateur. Cela peut prendre quelques scènes. Le début du film est inévitablement déstabilisant. Ces décors, ces costumes, ces visages, ce n’est jamais ce qu’on avait imaginé. Parfois il faut même revoir le film pour l’apprécier vraiment, une fois acceptée l’idée que le film est une oeuvre à part entière, bien distincte du roman.

Anna Karénine (1935)Dans cette adaptation, Clarence Brown a pris le parti de ne s’intéresser qu’à l’histoire d’Anna et Vronsky. Notre cher Lévine (Gyles Isham) ne fait donc qu’une apparition au début du film (juste le temps pour la spectatrice que je suis de le trouver plus séduisant que Vronsky, cruelle erreur de casting, mais Fredric March était apparemment une grande vedette à l’époque) pour ne réapparaître qu’à la fin du film lors d’une rencontre avec Anna (la rencontre qui n’a jamais vraiment lieu dans le roman !). L’actrice jouant Kitty m’avait pourtant l’air parfaite (Maureen O’Sullivan). Dommage !

Anna Karenine par Greta GarboClarence Brown a donc fait le film d’une passion tragique entre une femme mariée et un homme célibataire qui se retrouvent tous deux en marge de la société. Greta Garbo est dans ce film absolument merveilleuse. Définitivement pour moi elle est et restera Anna Karénine (j’avais pourtant bien aimé Vivien Leigh, mais Greta Garbo la surpasse (c’est un peu étrange de dire ça, car l’interprétation de Greta Garbo est antérieure, mais voyant les films dans l’ordre inverse de la chronologie, je constate seulement aujourd’hui que le film de Duvivier n’apporte pas grand chose par rapport à celui de Clarence Brown)). Fredric March dans le rôle de Vronsky m’a moins enthousiasmée. J’ai trouvé qu’il faisait prendre un sacré coup de vieux à Vronsky que j’imaginais beaucoup plus jeune et séducteur. La famille d’Anna est très présente. Il s’agit bien pour Clarence Brown d’une histoire d’adultère. Le petit garçon est particulièrement épatant (Freddie Bartholomew).

Ce n’est donc pas mon Anna Karénine qu’a réalisé Clarence Brown, mais c’est un très beau film, plus beau que celui de Duvivier, qui m’a en plus donné le plaisir de retrouver les ombres et lumières qui m’avaient tant frappée chez Tolstoï.

Leon Tolstoï

Ce n’est que maintenant, ayant visionné trois adaptations du roman de Tolstoï, que je prends pleinement conscience des qualités immenses du film de Bernard Rose. C’est vraiment le seul à rendre compte du roman dans sa globalité. Je garderais donc de ce film la vision qu’a Bernard Rose du roman, avec la voix off de Lévine et la musique de Tchaikovsky. Je garderais aussi les interprètes de Lévine (Alfred Molina) et de la charmante Kitty (Mia Kirshner). J’ajouterais Greta Garbo dans le rôle d’Anna. Je lui laisserais ses robes et lui offrirais celles de Vivien Leigh (oui ma société de production aurait les moyens). Je lui laisserais aussi son petit garçon (Freddie Bartholomew). Comme aucun interprète de Vronsky ne m’a convaincue, je suggère d’engager Laurence Ollivier (Greta Garbo ne serait peut-être pas d’accord, mais on ne lui demanderait pas son avis. Cela dit je pourrais consentir à faire faire des essais à John Gilbert, si elle me le demandait gentiment). Je garderais les trains de Julien Duvivier, car ceux de Bernard Rose, bien qu’avançant à la vitesse d’un TGV, m’ont paradoxalement paru moins menaçants. Enfin j’envelopperais le tout dans les lumières et les ombres de Clarence Brown, pour tenter d’apporter au film de Bernard Rose la magie qui lui manque. Et j’espère obtenir ainsi le film parfait !

Anna Karenine / d’après Tolstoï, réalisé par Clarence Brown, avec Greta Garbo (Anna Karénine), Fredric March (Vronsky), Freddie Bartholomew (Sergeï), Basil Rathbone (Alexeï Karénine), Maureen O’Sullivan (Kitty), Gyles Isham (Levine), Reginald Owen (Stiva Oblonski), Phoebe Foster (Dolly), MGM 1935

Publié dans:  on 12 juillet 2009 at 8:16 Commentaires (9)
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Anna Karénine / Julien Duvivier (1948)

Anna-Karenina

Après l’adaptation de Bernard Rose (1997), je poursuis le visionnage des adaptations du roman de Tolstoï par celle de Julien Duvivier (1948).

Anna Karenine par Julien DuvivierLe film s’ouvre sur l’image de la première page d’Anna Karénine dont nous pouvons alors lire les deux premières phrases. Nous sommes donc bien devant une adaptation (pour ceux qui en douteraient). Juste après, l’un des serviteurs d’Oblonski ramasse un à un tous les vêtements qui traînent dans le bureau de Stepan, illustrant ainsi combien “tout était sens dessus dessous chez les Oblonski”. Un début assez amusant !

Affiche Anna Karénine 1948Quand nous voyons Anna Karénine (Vivien Leigh) pour la première fois, elle est dans le train qui l’amène de Saint-Pétersbourg à Moscou. Elle regarde dehors et semble alors d’une infinie tristesse. Puis le train entre en gare. Vronsky est sur le quai et aperçoit Anna derrière une vitre couverte de givre. C’est alors le coup de foudre, que Kieron Moore joue avec de grands yeux ahuris et la bouche ouverte.

Avant de voir le film, je craignais que Vivien Leigh ne soit pas l’interprète idéale pour Anna Karénine. Je trouve en effet à son visage un air spirituel, un côté mutin, qui ne me semblaient pas convenir à la dimension tragique d’Anna Karénine. Je craignais également qu’elle ait trop de retenue, de distance pour jouer l’abandon d’Anna Karénine à la passion, et qu’il y ait en elle trop de force, pour incarner la fragilité, la part d’ombre d’Anna Karénine. Je l’ai finalement trouvée merveilleuse. Elle est absolument magnifique dans ce rôle. Portant des robes sublimes, des fourrures, des bijoux, elle incarne Anna Karénine avec beaucoup de classe. A tel point qu’elle paraît beaucoup trop bien pour ce grand benêt de Vronsky.

Anna KarŽnine

Son mari Alexeï (Ralph Richardson), son frère Stepan, Levine et Kitty, tous sont parfaits et fidèles à ce que j’imaginais. Julien Duvivier montre bien la haute société russe, les ragots, les médisances, qui semblent être la seule occupation des femmes de ce milieu, malveillance dont Anna fera les frais. Malheureusement, centrant le film sur Anna et Vronsky, il a beaucoup délaissé Lévine, réduisant Anna Karénine à une histoire d’adultère et de mise au ban de la société.

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Julien Duvivier filme très bien les trains, les locomotives arrivant face caméra, menaçantes. Enfin il y a quelques tentatives appréciables de mise en images des cauchemars, hallucinations d’Anna et quelques jeux d’ombres et de lumière pour la scène finale rendant assez bien l’atmosphère du roman de Tolstoï. Un bon film !

Anna à la gare

Anna Karénine / d’après Tolstoï, adapté par Jean Anouilh, Julien Duvivier, Guy Morgan, réalisé par Julien Duvivier, avec Vivien Leigh (Anna), Kieron Moore (Vronsky), Ralph Richardson (Alexeï Karenine), Niall MacGinnis (Levine), Sally Ann Howes (Kitty), Hugh Dempster (Stepan Oblonski), Mary Kerridge (Dolly), 1948

Publié dans:  on 11 juillet 2009 at 10:10 Commentaires (7)
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Anna Karénine / Bernard Rose (1997)

Anna Karenine par Bernard Rose

A peine la lecture d’Anna Karénine achevée, j’ai visonné la dernière adaptation cinématographique du roman, celle de Bernard Rose avec Sophie Marceau dans le rôle d’Anna. Je m’étais préparée à être déçue et plutôt critique, car j’imaginais bien qu’un film ne pouvait qu’appauvrir un roman de cette dimension (“dimension” étant à prendre dans tous les sens du mot). Mais j’ai finalement été agréablement surprise.

 Anna et Vronski au bal

Malheureusement pour moi, mon DVD d’occasion est couvert de rayures et saute justement au moment de la rencontre entre Anna et Vronski (Grrrr…). Impossible donc de capturer leur premier échange de regards ! Je n’ai pas grand chose à dire des interprètes. Je dois confesser que jamais je n’ai apprécié Sophie Marceau dans aucun de ses rôles. Elle ne m’est pas du tout antipathique, mais je trouve qu’elle parle faux, qu’elle ne se laisse pas oublier derrière les personnages qu’elle incarne. Je ne l’ai donc pas non plus appréciée ici. Comme Anna est un personnage très mystérieux, je crois que j’aurais préféré une actrice encore inconnue pour l’incarner. Quant aux autres interprètes, s’ils ne sont pas inconnus, ils l’étaient de moi, et je les ai tous trouvés très bien.

Anna et son mari  Alexis au champ de courses

Les décors et les costumes du film m’on paru parfaits (mais je ne suis pas capable de juger s’ils sont fidèles à la réalité de l’époque). Les demeures sont de vrais palais, aux escaliers monumentaux, aux dorures impressionnantes… C’est un peu chargé, mais au moins on prend pleinement conscience du mileu dans lequel évoluent Anna et Vronski. La musique de Tchaïkovski me paraît aussi plutôt bien choisie (sauf peut-être sur le générique de fin, qui sort le spectateur de sa rêverie de manière un peu brutale, après une fin qui se veut ouverte comme dans le roman). Il n’y a pas vraiment de plans inoubliables, à part un peut-être, celui de la tempête de neige au coeur de laquelle se retrouvent Anna et Vronski en descendant du train. Bernard Rose n’y va pas de main morte avec la vapeur et la neige. Il en fait même des tonnes, mais j’avoue que j’ai plutôt aimé ça. Et il me semble que pour une illustrer une passion, un peu de démesure ne nuit pas.

Anna sur un quai de gare

Enfin, il y a dans ce film quelques partis pris très intéressants et fidèles beaucoup plus à l’esprit du roman qu’à sa forme. Par exemple le début est très surprenant, car le film s’ouvre sur un cauchemar de Lévine, faisant de lui non pas le personnage le plus important, car l’histoire d’Anna et Vronski est ensuite beaucoup plus développée, mais un personnage central, sorte de pilier du film. Très suprenante également cette voix off qui est celle de Lévine s’exprimant à la 1ère personne. Dans le roman, Lévine est un personnage dont nous suivons le parcours grâce au narrateur omniscient. Mais il peut difficilement échapper au lecteur que Lévine porte la voix de l’auteur. Aussi cette trouvaille de la voix off me semble une excellente idée. Là où Bernard Rose va un peu loin à mon sens, c’est en assimilant totalement Lévine à Tolstoï, en lui faisant signer le roman à la fin du film. C’est assez malin car la signature de Tolstoï laisse apparaître la ressemblance entre son prénom et le début du nom de Lévine, mais c’est aussi un peu exagéré, car cela tend à laisser penser qu’il s’agit simplement d’un roman autobiographique.

Levine et Kitty à la patinoire

Je me demande quand même un peu ce que parvient à saisir de ce film le spectateur qui n’aurait pas lu le roman. Mais pour celui qui l’a lu, c’est un excellent moyen de prolonger le plaisir de lecture !

Anna Karénine / d’après Léon Tolstoï, réalisé par Bernard Rose, avec Sophie Marceau (Anna Karénine), Sean Bean (Vronsky), Alfred Molina (Lévine), Mia Kirshner (Kitty), James Fox (Alexeï Karénine), 1997, 1 DVD TF1 vidéo, 2000.

Ombre et lumière

Anna Karénine

“Toutes les familles heureuses se ressemblent.
Chaque famille malheureuse, au contraire, l’est à sa façon.”

En Russie, dans les années 1870, une femme mariée quitte tout (mari, enfant, respectabilité sociale) pour vivre une passion tragique avec un jeune et bel officier : voilà en général ce que l’on sait du roman de Tolstoi avant même de se plonger dedans. Mais ce grand et gros roman réserve en fait bien des surprises à son lecteur…

“Tout était sens dessus dessous dans la famille Oblonskï.”

Anna Karénine n’est pas là au début du roman. En bon lecteur qui en a lu d’autres, on ne s’en étonne pas tant que cela, car Flaubert nous a déjà fait le coup (rappelez-vous le début de Madame Bovary où c’est Charles qu’on rencontre en premier). Mais chez Tolstoï l’arrivée de l’héroïne est différée d’une centaine de pages. Au début du roman, c’est avec le frère d’Anna, Stépan Oblonskï, que nous faisons connaissance. Celui-ci s’est montré infidèle envers Dolly, son épouse. Ce n’est pas la première fois mais c’est une fois de trop pour Dolly, qui envisage de quitter son mari. Anna est donc attendue pour raisonner Dolly et ainsi sauver le mariage de son frère (c’est d’ailleurs assez amusant qu’elle vienne réparer un mariage avant de détruire le sien). En l’attendant, nous faisons aussi connaissance avec Kitty, la jeune soeur de Dolly, une ravissante jeune fille de 18 ans et de ses deux prétendants : Lévine et Vronski. Mais je ne vous présente là que quelques uns des personnages principaux, car c’est en fait une multitude de personnages que nous rencontrons dans ces cent premières pages (alors même que nous ne savons pas encore reconnaître ceux qui seront vraiment importants). Et c’est bien sûr à travers eux toute une société que l’on découvre, celle des aristocrates de Moscou ou de Saint-Pétersbourg et des grands propriétaires terriens.

Anna est très différente d’Emma. Pourtant elles ont des points communs. On devine au début dans la vie conjugale d’Anna une forme d’insatisfaction. Mais il ne s’agit pas chez elle de désoeuvrement. Elle ne cherche pas à tromper l’ennui dans des aventures multiples ou de vaines distractions. Elle ne cherche rien d’ailleurs. Mais la vie lui apporte comme par surprise l’intensité qui lui manquait, les sentiments extrêmes qui conviennent à son tempérament. Elle vit une passion folle et lui sacrifie tout. Mais jamais ce n’est une passion heureuse. Dés le début de son histoire avec Vronski, Anna semble se noyer. Angoissée, cauchemardeuse, hantée par les pensées suicidaires, elle paraît perdue. C’est un très beau personnage, même si elle devient à la fin absolument insupportable.

L’histoire d’amour tragique d’Anna n’est pas la seule histoire du roman. Nous suivons particulièrement deux histoires en parallèle, celles de deux couples : Anna et son amant, Kitty et son mari. D’ailleurs Anna n’est peut-être pas le personnage principal du roman. En tous cas, elle partage la vedette avec Lévine. Celui qui nous est présenté au début comme un brave garçon débarquant de sa campagne pour demander celle qu’il aime en mariage (celui sur qui le lecteur ne parierait pas un kopeck) s’avère finalement être un personnage très attachant, sorte de porte-parole de l’auteur pour exprimer ses théories sur bien des sujets, celui avec lequel il partage sans doute une même vision de la famille et de la vie en général.

J’ai fait de ce roman une lecture égoïste, sans trop me soucier de ce qu’avait voulu écrire Tolstoï (mais je pense sincèrement que c’est ainsi qu’il faut lire). Je me suis passionnée pour les deux histoires d’amour parallèles, pour tous ces personnages dont la psychologie nous est décrite si finement, pour ces gestes minuscules, ces sourires, ces intonations sur lesquels Tolstoï s’attarde, mais je ne me suis guère intéressée aux considérations politiques et religieuses. Le pire pour moi aura été ces longs passages de réflexions agricoles de Lévine que j’ai, bien évidemment, lus en diagonale. Et pourtant j’ai adoré ce personnage de Lévine, ses questionnements sur le sens de la vie, sa recherche du bonheur… J’ai aimé aussi beaucoup la relation que Tolstoï entretient avec ses personnages. Il semble tous les comprendre, les aimer (sauf peut-être le mari d’Anna). Jamais il ne les juge. Avec lui le lecteur pénètre leurs pensées, leurs sentiments, leurs âmes (pour employer un mot cher à Tolstoï). Ce ne sont jamais des archétypes, mais des personnages complexes souvent pris au piège de leurs contradictions. Et puis ces personnages ne sont pas figés. Ils évoluent et l’idée que l’on se fait d’eux se transforme à mesure que l’on avance dans le récit. Ils sont tout simplement très humains. Enfin il y a toutes ces scènes d’anthologie : la demande en mariage refusée de Lévine, le bal où ce qui se joue entre Anna et Vronski nous est montré à travers les yeux de Kitty, la tempête de neige et de passion qui réunit Anna et Vronski sur un quai de gare, une course de chevaux à l’érotisme torride, une chandelle qui s’éteint et plonge Anna dans une hallucination suicidaire, la terrible fin d’Anna, etc. etc. Un roman à lire absolument !

Anna Karénine / Léon Tolstoï, commentaires de Marie Sémon, préface d’André Maurois, Le livre de poche (Classique), 2008, 1021 p., ISBN 978-2-253-09838-6

D’autres avis sur les blogs de lecture : Karine, Emma, Romanza, MarcF.

Challenge ABC 2009

Comme Romanza avait eu la bonne idée de proposer ce roman pour le défi Blog-o-trésors, cela me permet de faire d’une pierre deux coups !

Blog-o-trésors

Août 2009 : j’attribue à ce roman le Levraoueg d’or du classique du 19e siècle lu en 2008-2009 !

Un silence de mort

 la-douce

challengeabc2008 

“Figurez-vous un mari dont la femme, une suicidée qui s’est jetée par la fenêtre il y a quelques heures, gît devant lui sur une table. Il est bouleversé et n’a pas encore eu le temps de rassembler ses pensées. Il marche de pièce en pièce et tente de donner un sens à ce qui vient de se produire.” 

C’est ainsi que Dostoievski résume lui-même sa nouvelle “Douce” dans la note qui accompagne sa publication dans un journal en 1876. Il y a donc une femme morte et son mari qui marche en ressassant. Est-ce qu’il parle à voix haute ? Est-ce qu’il pense ? Ça ressemble en tous cas un monologue. Par instant il prend un interlocuteur imaginaire à témoin : “Notez tout cela (…) cela aussi, notez-le-bien”. Il marche, tourne en rond dans le petit deux-pièces où ils ont vécu ensemble. Et le rythme du monologue est celui de cette marche, saccadée, ininterrompue. Il se répète ou se contredit, parle, parle encore, sans parvenir à se poser, sans parvenir à dormir. Il sait que le lendemain on emportera son corps. Avant cela, il a besoin de se raconter toute l’histoire depuis le début pour tenter de se “remettre les idées dans le mille”. 

“J’attendais le matin comme un fou.”

Il raconte donc leur rencontre. Lui travaillait dans une caisse de crédit où elle venait mettre des objets en gage. Elle n’avait que quinze ans. Ses parents étaient morts trois ans plus tôt et elle vivait depuis chez ses deux tantes qui la traitaient en esclave. Puis à l’approche de ses seize ans, ses tantes avaient décidé de la marier, autrement dit de la vendre, à un épicier d’une cinquantaine d’années. C’est alors qu’elle avait commencé à mettre des objets en gage pour pouvoir passer des petites annonces. Elle espérait trouver une place de gouvernante, de garde-malade, et échapper ainsi au mariage arrangé par ses tantes. Il lui a alors offert une alternative en la demandant à son tour en mariage. Ce mariage a duré un peu plus d’un an jusqu’à son suicide. Que s’est-il passé ? Pourquoi en est-elle arrivée là ? C’est à ces questions qu’il tente de répondre.

“parce que je suis un expert pour parler du silence,
toute ma vie je l’ai parlée en silence,
j’ai vécu en silence, au fond de moi-même, des tragédies entières.”

“La douce” pourrait être l’histoire d’une jeune fille enthousiaste, joyeuse, bavarde, prête à se jeter au cou de son mari, mais qui pour son malheur a épousé un homme silencieux, taciturne, avare peut-être, parfois cruel. Il n’y a pourtant pas d’explication psychologique au suicide de la jeune femme. Toute l’histoire est racontée par le mari, selon son point de vue. Tantôt il s’accuse, tantôt il rejette sur elle la responsabilité de l’échec de leur mariage. Jamais on ne connaîtra une autre version des faits.

Je peine un peu à écrire ce que je pense de cette nouvelle, ou même à en penser quelque chose. Le lecteur est pris à parti par le narrateur, comme noyé sous un flot ininterrompu de paroles, entre douleur et folie, et se trouve à la fin du récit comme abasourdi.

Dostoïevski (1821-1881) a écrit cette nouvelle en 1876. Il avait alors déjà publié la majeure partie de son oeuvre, mis à part “Les frères Karamazov”.  A noter que la nouvelle est publiée, dans cette édition, accompagnée des notes préparatoires de l’auteur et d’un commentaire du traducteur.

La douce / Fédor Dostoïevski, traduit du russe par André Markowicz (titre original : Krotkaïa), Actes Sud (Babel), 2008, 137 p., ISBN 978-2-7427-2718-6

Le caméléon : un roman d’aventure

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“La vie est toujours plus intéressante que la mort.”

Tout commence au printemps 1997, quand Nicolaï Sotnikov achète un studio au centre de Kiev. Il accepte alors de reprendre à ses anciens propriétaires une étagère remplie de livres. Parmi ceux-ci, il trouve un recueil de poèmes abondamment annoté. Il part alors à la recherche du mystérieux annotateur et de fil en aiguille se retrouve au Kazakhstan à la recherche d’un trésor…

Quel amateur de livres de seconde main n’a pas rêvé de vivre une histoire pareille ? Le héros de Kourkov est un Monsieur Tout le monde auquel il est facile de s’identifier. Il a quitté son métier d’enseignant pour un travail de vigile. Sa vie l’ennuie. Il est donc prêt à se jeter tête baissée dans la première aventure qui se présentera. Et c’est un livre qui lui offrira cette évasion…

“Et qu’est la grande littérature, selon vous ? Juste des mots et des métaphores ? C’est le moyen de transmission de l’énergie spirituelle, comme un fil conducteur. Vous voulez vous charger d’une énergie sombre et profonde ? Lisez Dostoievski. Vous cherchez à vous purifier et à passer un moment dans un état de grâce ? Prenez Tourgueniev.”

Je pourrais ne pas en dire plus, et si vous ne voulez rien savoir d’autre de l’histoire, je vous recommande de sauter tout de suite au dernier paragraphe de mon billet. Pour les autres, sans dévoiler toute l’intrigue, je vais vous raconter une petite histoire qui arrive dans la première moitié du roman. Notre héros a perdu connaissance dans le désert kazakh. Quand il se réveille, il se trouve dans une yourte chez l’homme qui l’a recueilli et ses deux filles. L’une est très jolie (Goulia), l’autre moins (Natacha). Un soir, Natacha prend une mandoline et se met à chanter. “Le chant parle d’un voyageur sauvé par une chamelle qui le conduit dans une maison où vivent deux jeunes filles (…) Le père des deux jeunes filles lui propose de choisir celle qui l’accompagnera dans son voyage. L’une des filles est belle et l’autre non. L’une ne l’aimera jamais, l’autre l’aimera et se souviendra toujours de lui. Mais il choisit celle qui ne l’aimera pas et part avec elle…” Natacha arrête là sa chanson. Notre héros aurait pourtant bien aimé connaître la suite, mais le père des jeunes filles lui explique que Natacha a improvisé sa chanson et ajoute : “Elle n’a pas terminé son chant, parce que les vraies histoires finissent mal ou ne finissent pas du tout. Un bon aède évite souvent de chanter la fin des histoires qui finissent mal, même quand ce sont des histoires que chacun connaît…” Naturellement le père des jeunes filles propose ensuite à Nicolaï de choisir une de ses filles et de partir avec elle. Alors laquelle choisira-t-il et comment tout cela finira-t-il ? Si vous voulez le savoir, précipitez-vous dans votre bibliothèque ou librairie préférée !

Les romans de Kourkov sont décidément très séduisants. Sans prétention, avec beaucoup d’humour, de fantaisie, d’aventure, de suspens, d’amour… avec juste ce qu’il faut de mélancolie souriante, ils ne cherchent qu’une chose : le plaisir du lecteur. Moi, j’adore ! Pas vous ?

Le caméléon / Andreï Kourkov, traduit du russe par Christine Zeytounian-Beloüs (titre original : Dobryï anghel smerti = Le bon ange de la mort), Seuil (Points), 2002, 286 p., ISBN 2-02-051183-5

Andreï Kourkov, né à Saint-Pétersbourg en Russie en 1961, vit aujourd’hui à Kiev en Ukraine. Il est l’auteur de “Le pingouin”, “L’ami du défunt“, “Les pingouins n’ont jamais froid”, “Le dernier amour du président”.

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P.S. du 13/12/08 : Je me rends compte que je n’ai rien dit du titre du roman, titre qui mérite pourtant une petite explication. Au début de ma lecture, ayant lu le titre original et sa traduction littérale “Le bon ange de la mort”, j’étais un peu contrariée par le titre français, me demandant si c’était une idée du traducteur ou une idée de l’éditeur qui aurait jugé ce titre plus vendeur. De tels procédés m’agacent toujours un peu. Je n’étais alors même pas sûre que le titre français trouverait une explication. Mais au bout d’une centaine de pages, un véritable caméléon est apparu dans le désert kazakh. J’étais donc un peu rassurée. Ce titre n’était pas totalement insensé, mais je ne savais pas encore si le caméléon méritait le premier rôle. Finalement, à l’issue de l’aventure de notre héros dans le désert, une légende nous est racontée. Depuis le début de son voyage, Nicolaï avait remarqué des traces de pas dans le sable, comme s’il était suivi. Un Kazakh finit par le rassurer en lui disant : “C’est Azra, le bon ange de la mort (…). L’ange de la mort accompagne les voyageurs solitaires et leur apparaît parfois sous la forme d’un scorpion ou d’un caméléon. (…) Pas un mais une ange. Une femme-ange qui suit le voyageur et décide si elle va l’aider ou le tuer.  Si le voyageur lui déplaît, elle lui envoie un scorpion et il meurt. S’il lui plaît, elle lui envoie un caméléon et le voyageur reste en vie. Le caméléon est un animal qui porte chance. (…) On raconte qu’elle peut apparaître sous l’aspect d’une femme amoureuse“…

Publié dans:  on 11 décembre 2008 at 8:33 Commentaires (8)
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Deux romans en un et une collection de limericks

 

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Un roman policier historique et contemporain

“Altyn Tolobas” est le premier tome de la nouvelle série policière de Boris Akounine. Son nouveau héros, Nicholas Fandorine, n’est autre que le petit-fils d’Eraste Fandorine, à qui Akounine a auparavant consacré une série de 12 romans se déroulant en Russie à la période fin du XIXe-début du XXe siècles. Il entame donc maintenant, avec ce titre, une série de romans policiers situés à l’époque contemporaine. C’est en tous cas croyant cela, que j’ai choisi ce roman, n’étant pas très friande des romans historiques. 

Quand le roman commence, Nicholas est dans un train à l’approche de la frontière russe. Nicholas a toujours vécu en Angleterre. Mais à la mort de son père, il hérite d’un mystérieux coffret ayant appartenu à sa grand-mère. Parmi différentes reliques, il trouve dans ce coffret la moitié du testament de Cornélius Von Dorn, fondateur de la lignée des Fandorine en Russie. Nicholas est alors un jeune historien en quête d’un sujet de recherche qui lui permettrait de gagner l’estime de ses pairs. Ayant appris que l’autre moitié du testament se trouvait en Russie, il part à la recherche du parchemin, et en même temps à la découverte du pays de ses ancêtres.

C’est du moins ainsi que nous découvrons la situation dans le premier chapitre. Mais au deuxième chapitre, nous voilà transportés au XVIIe siècle où nous découvrons alors l’histoire de Cornélius, avant de retrouver Nicholas au troisième chapitre, Cornélius au quatrième, etc. Mais voilà : je ne suis pas une lectrice très disciplinée. Et puis à la fin du 3e chapitre, le pauvre Nicholas était laissé pour mort. Comment vouliez-vous dans ces conditions que j’attende le cinquième chapitre pour prendre de ses nouvelles ? J’ai donc allègrement sauté par dessus le quatrième chapitre, puis au-dessus du sixième, etc., ne faisant ainsi qu’opter pour l’un des parcours de lecture gentiment proposés par l’auteur. Mais bien sûr, arrivée à la fin de ce roman avec lequel je serais bien restée un peu plus longtemps, je me suis offert le plaisir de lire cette fois le roman historique dans la continuité, comprenant alors seulement l’intérêt du dispositif d’Akounine.

Le nouveau héros d’Akounine est un jeune homme grand, blond, parlant parfaitement russe mais pourtant immédiatement identifié comme étant britannique, sans doute grâce à sa bonne éducation qui détonne en Russie (aux dires d’Akounine). Comme la langue russe qu’il possède est un peu littéraire, Nicholas consigne dans un calepin nommé “carnet folklorique” toutes les expressions à la mode du russe parlé. Et c’est grâce à la maîtrise de différents niveaux de langue, qu’il parvient à s’adapter à ses interlocuteurs et à se sortir de situations délicates. Et puis Nicholas a une particularité bien séduisante : il compose des limericks. Il en ressent le besoin impérieux quand il se trouve en grande difficulté ou quand il est de méchante humeur. Et Akounine prend un malin plaisir à faire languir son lecteur, lui annonçant l’écriture d’un nouveau limerick par Nicholas, mais différant à chaque fois la divulgation du poème, qui ne manque jamais de faire sourire.

Quel régal que ce romanS, qui réussit à être intelligent sans se prendre au sérieux, et sans jamais perdre de vue le plaisir du lecteur. Pour le lecteur étranger, l’identification avec Nicholas qui découvre la Russie opère particulièrement bien. Et on est captivé par l’histoire de ce “héros malgré lui” pris dans une chasse au trésor, échappant à la mort à plusieurs reprises… et rencontrant l’amour au passage. Bien évidemment, j’apporte cette dernière précision pour tenter les lectrices romantiques, mais romantiques ou pas, vous pouvez vous laisser tenter sans crainte. Quant à moi, j’attends le deuxième tome.

Altyn Tolobas / Boris Akounine, traduit du russe par Odette Chevalot, 10-18 (Grands détectives), 2006, ISBN 2-264-04185-4

Un coup d’aile à deux euros

challengeabc2008 

“Le soir, la pluie cessa de façon imprévue.

Quelqu’un s’était brusquement ravisé et avait fermé les robinets.”

Connaissez-vous les Folio 2€ ? Dans cette chaîne de magasins qui étaient autrefois des librairies et ne vendent plus aujourd’hui que quelques malheureux bouquins noyés dans un océan technologique, ils attendent souvent les LCA dans nos genres sur des présentoirs disposés près des caisses, comme les bonbons attendent les enfants dans les supermarchés. Arrivé près de la sortie avec une pile de livres déjà beaucoup plus haute que prévue, on se dit qu’on n’est plus à deux euros près, ni surtout à cent pages près, et on cède à la tentation. C’est en tous cas exactement ce qui m’est arrivé. J’y ai vu l’occasion de compléter mon challenge ABC avec les lettres Y et N qui manquaient encore. Y comme Yourcenar. Je ne l’ai jamais lue, mais je la suppose d’un classicisme ennuyeux à mourir, Alors d’accord pour lui donner une chance de me faire dire que je me suis trompée, mais pas avec un pavé. N comme Nabokov. La lettre N n’a l’air de rien comme ça, mais en fait les auteurs en N ne courent pas les rues. Alors pourquoi pas renouer avec Nabokov, pas lu depuis des années, avec deux petites nouvelles ? Et voilà comment je me suis fait avoir par cette collection. Mais on ne m’y reprendra plus.

Dans “Un coup d’aile” dans sa version à deux euros, on trouve en fait deux nouvelles : “Un coup d’aile” et “La Vénitienne”. Dans le Folio plus cher intitulé “La Vénitienne et autres nouvelles”, on trouve également ces deux nouvelles, mais aussi les autres nouvelles de jeunesse de Nabokov. Ces nouvelles (ou du moins les deux que j’ai pu lire) datent des années vingt, c’est-à-dire de l’époque où Nabokov vivait en exil à Berlin. Elles ont été écrites en russe, comme toutes les premières oeuvres de Nabokov, qui est ensuite passé à l’anglais. “Un coup d’aile”  a été publiée dans une revue russe en 1924. Mais “La Vénitienne” est restée inédite jusqu’en 1990, quand les nouvelles de jeunesse de Nabokov ont pour la première fois été réunies en recueil. Toutes ces informations figurent dans le petit Folio 2€ (et j’ose espérer qu’elles sont exactes), et ce malgré l’absence de préface ou postface, et avec au début de l’ouvrage une pauvre présentation de Nabokov pouvant convenir à n’importe quelle autre oeuvre. Ce qui est en revanche plus instructif, ce sont deux petites notes en bas de page à la fin de chacune des nouvelles, qui nous permettent de situer ces textes dans l’oeuvre de Nabokov. Il serait donc injuste de dire que l’éditeur n’a pas fait son travail. Et pourtant, l’éditeur s’est permis de publier ces textes et d’en écrire le résumé en quatrième de couverture, sans même les avoir lus. Voici en effet le résumé qui nous est proposé pour “Un coup d’aile” : “Dans les montagnes enneigées de la Suisse, Kern, un étudiant hanté par la mort, éprouve une passion impossible pour l’insaisissable Isabelle”. Or je me demande d’où est venue à l’éditeur l’idée que Kern était un étudiant. Cela n’est pas dit dans la nouvelle telle que j’ai pu la lire. Tout ce que nous savons de Kern, c’est qu’il a été marié sept ans à une femme qui s’est suicidée un an plus tôt, et qu’il a trente-cinq ans. Ce n’est certainement qu’un détail, mais révélateur à mon sens du peu de soin accordé à cette édition.

Mais venons-en aux textes eux-mêmes. Dans “Un coup d’aile”, un homme, dont on est en droit d’espérer qu’il n’est plus étudiant depuis longtemps, fait du ski en Suisse. Il rencontre une charmante Isabelle. Et ce pourrait être l’histoire d’un amour impossible, si le récit ne tournait pas au fantastique. Surgit subitement la créature ailée, sans que j’aie vraiment compris s’il s’agissait d’hallucinations de notre pauvre héros suicidaire. Je n’ai pas non plus très bien compris le retournement final, me demandant quel sens donner à tout ça. Mais qu’a donc voulu dire Nabokov ? J’en arrive à plaindre le malheureux contraint d’écrire un résumé en quatrième de couverture, pour une nouvelle qu’il a visiblement encore moins comprise que moi. Cela dit, même si le traducteur ignore qu’en français le “bouton de l’électricité” se dit “interrupteur”, il est difficile de nier que la nouvelle est joliment écrite.

Vient ensuite la nouvelle intitulée “La Vénitienne”. Etant donné le talent du rédacteur de la quatrième de couverture, autant s’en remettre à lui pour le résumé : “Lorsque Simpson voit le portrait de la Vénitienne peint par Sebastiano del Plombo, il est fasciné et tombe éperdument amoureux. Le tableau exerce sur lui une telle attirance qu’il ne peut s’empêcher de revenir le contempler jour après jour, jusqu’à ce qu’il pénètre dans la toile…” Vous remarquerez que la quatrième de couverture ne nous dit pas que Simpson est étudiant, et pourtant il l’est. Remarquez aussi les points de suspension qui laissent supposer que l’essentiel de la nouvelle se situe après l’entrée dans le tableau. Mais là encore, je n’ai pas lu la même nouvelle. J’ai attendu pendant 45 pages que l’étudiant Simpson se décide à entrer dans le tableau. Et ensuite, les huit pages finales ont fort habilement achevé une nouvelle qui avait bien mal commencé, avec beaucoup de longueurs, ce qui, avouez-le,  est le comble pour une nouvelle.

Et comme je ne vous cache rien de mes états d’âme de lectrice, sachez qu’ensuite j’ai pu relire la première nouvelle avec plus d’indulgence et apprécier l’écriture de l’angoisse et de la tentation suicidaire.

Mais je ne suis pas sûre que ces textes extirpés d’un tiroir des années après la mort de l’auteur n’aient leur place dans une collection comme celle-là. Ne vaudrait-il pas mieux les destiner aux spécialistes de Nabokov (dans les oeuvres complètes par exemple) et offrir à l’amateur désargenté une oeuvre plus aboutie ? 

Un coup d’aile suivi de La Vénitienne / Vladimir Nabokov, traduit du russe par Bernard Kreise, Gallimard, Folio 2 euros, 2007, ISBN 978-2-07-041254-9

La vie des insectes, objet littéraire non identifié

challengeabc2008

Fidèle à ce qui est déjà devenu une habitude, je commence mon billet par une image de la couverture de mon édition. Et pourtant je n’aime pas du tout cette illustration (aquarelle de Michael Mathias Prechtl). Non seulement celle-ci ne me plaît pas, mais surtout elle bride mon imagination pourtant grandement et délicieusement sollicitée par le roman de Pelevine.

De quoi s’agit-il dans cet étrange roman ? D’un centre de vacances, dans une station balnéaire de Crimée. Dans le premier chapitre, nous rencontrons Sam, Arthur et Arnold, trois hommes discutant sur un balcon. Leur conversation est étrange. Ils évaluent le centre de vacances en terme de taux de vitamines, glucose, hémoglobine, et même insecticide. Puis ils décident d’aller boire un coup, pour fêter l’arrivée de Sam. Ils se jettent dans le vide, s’envolent et s’en vont pomper le sang d’un vacancier. Car Sam, Arthur et Arnold sont des moustiques. Mais ils sont aussi des hommes, et mènent en quelque sorte une double vie, une existence d’homme et une existence d’insecte en parallèle. Et c’est aussi le cas de tous les autres personnages de ce curieux roman : Marina, fourmi ailée aux escarpins rouges, Mitia l’homme-phalène, Natacha la mouche verte, Serioja le cafard, etc.

Pelevine prend un malin plaisir à nous décrire ces bestioles qui parfois nous répugnent en insistant sur le charme d’une mandibule ou d’une patte velue. Voici pour preuve la description qu’il nous offre de Natacha, la mouche verte :

“Elle était toute jeune et sa peau verte élastique brillait gaiement sous le soleil. Sam pensa que son nom anglais Greenbottle fly lui allait très bien. Ses pattes étaient couvertes de petits poils foncés et se terminaient par de tendres ventouses roses, comme si deux bouches s’entrouvraient en une invite silencieuse sur chacune de ses paumes. Sa taille était tellement fine qu’un léger souffle de vent semblait pouvoir la briser. Quant à ses ailes, comme deux feuilles de mica, elles tremblaient timidement et brillaient de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.”  

Pelevine s’est fait plaisir, mais son plaisir est communicatif. Il s’en donne visiblement à coeur joie à multiplier les espèces d’insectes et s’attarder sur leurs particularités physiques et comportementales. Et parce qu’ils sont aussi des hommes, c’est tout naturellement que leur destin d’insecte se lit en parallèle du nôtre, mettant ainsi en lumière l’absurdité de nos existences.

Si je devais faire un reproche à ce roman, je dirais que le procédé est au début un peu répétitif. Pelevine est paraît-il un auteur de nouvelles, et en cours de lecture, je me suis demandée si une nouvelle axée sur l’un de ces nombreux personnages ne m’aurait pas suffi. Mais ce n’était encore que le début du roman, où chaque nouveau chapitre nous fait découvrir un nouveau personnage et une nouvelle espèce. Et puis tout ce petit monde va se rencontrer, se fréquenter, s’accoupler, s’entre-dévorer… faisant de “La vie des insectes” un roman jubilatoire, magnifiquement écrit, avec une précision d’entomologiste, et une imagination débordante.

La vie des insectes / Viktor Pelevine, traduit du russe  par Galia Ackerman et Pierre Lorrain, Points, ISBN 2-02-032446-6

Seul avec ses angoisses

challengeabc2008 

Zamiatine (1884-1937) est surtout connu en France pour son roman “Nous autres”, écrit en 1920 mais publié en Russie seulement en 1988, que l’on considère souvent comme la préfiguration du roman d’Orwell, “1984″. Zamiatine est cependant essentiellement un auteur de nouvelles. “Seul” est la première, écrite en 1907. 

“Seul” met en scène un étudiant arrêté pour ses activités politiques et seul dans sa cellule. Il n’est cependant pas seul dans la prison. Un jour, le prisonnier de la cellule voisine entre en contact avec lui :

“Soudain toutes les pensées se sont déchirées. Et tout est mort autour : seul le vide – et à l’intérieur tombent les bruits, effilés, étincelants. “Toc-toc ! Toc-toc-toc !” En bas… Là-bas, quelqu’un de vivant, en bas. Près du tuyau cette fois. Le coeur s’est mis à battre comme un fou et se rue à la rencontre.”

Par le tuyau qui va d’une cellule à l’autre, ils vont pouvoir communiquer en s’envoyant des bouts de papier. Ainsi son voisin se présente : il est ouvrier et se nomme Alexandre Tifléïev. L’étudiant lui répond :

“Je suis l’ex-étudiant Biélov. Je suis enfermé, seul depuis trois mois. Content de vous trouver.”

C’est par le biais des petits mots échangés par les deux détenus, que le lecteur apprend quelques éléments sur l’identité de Biélov et les raisons de sons arrestation. Le récit est écrit à la troisième personne, mais le point de vue est celui de l’étudiant dont le narrateur n’ignore aucun état d’âme. Les phrases sont courtes, le rythme saccadé, Nous sommes dans les pensées de Biélov qui ressasse. Il y a bien quelques autres personnages dans la prison, des gardiens en particulier. Mais aucun n’a d’identité propre, tous étant désignés par le pronom (im)personnel “on” :

“On a éteint les lampes. Des pas ont clapoté et pataugé dans le marais pourri du couloir. Un sifflement a claqué, s’est répandu comme un filet d’eau froide. Une serrure a grincé des dents.”

Et puis un jour Biélov va se souvenir de Liélka, qui appartenait au même groupuscule révolutionnaire que lui. Dans sa solitude délirante il va imaginer qu’un sentiment amoureux était né entre eux avant son arrestation. Et par l’intermédiaire de Tifléïev qui reçoit des visites au parloir, il va lui faire parvenir des lettres et recevoir des réponses.

Par bien des aspects, “Seul” ressemble plus à un long poème en prose qu’à une nouvelle. Il n’y a pas véritablement d’histoire, pas de chute, mais juste une situation, un climat oppressant, et un style extrêmement travaillé. On en ressort un peu sonné.

Terminons donc par une citation :

“Maintenant Biélov savait ce qui l’attendait. De longues années sombres qui iraient à pas lents et lourds – dans des fers. Mais cela ne lui chuchotait plus de pensées noires – comme autrefois, et il y avait du courage et de la joie dans son âme : demain arriverait une lettre d’elle, et en elle – son amour.” 

Seul / Evguéni Zamiatine, traduit du russe par Bernard Kreise, Rivages poche (Bibliothèque étrangère), 1990, ISBN 2-86930-325-4