Deux ans de vacances

Deux ans de vacances

Quinze enfants de 8 à 14 ans se retrouvent seuls à bord d’une goélette en plein Océan Pacifique. Le groupe, en provenance d’un pensionnat néo-zélandais, s’apprêtait à faire un voyage en mer, quand les amarres du bateau se sont mystérieuresement rompues en pleine nuit, alors que l’équipage était à terre et que les enfants dormaient dans leurs couchettes. Pris dans une tempête, ils parviennent à s’échouer sur une plage, ignorant encore s’il s’agit d’une île ou d’un continent. C’est en fait une île inhabitée dont ils vont rester prisonniers pendant deux longues années…

La pension ChairmanL’aîné du groupe, Gordon, est un américain de 15 ans. C’est le plus organisé, le plus posé. C’est aussi lui qui joue régulièrement le rôle de médiateur, tentant d’apaiser la rivalité qui oppose Doniphan à Briant. Doniphan est un anglais de 14 ans. D’une famille aisée, il passe pour être particulièrement élégant et distingué. C’est également un excellent élève parmi les plus studieux. Orgueilleux, il tient à être le meilleur en tout et ne supporte pas l’autorité. Quant à Briant, c’est un français de 14 ans. Assez paresseux, bien que très intelligent, il est à la pension un élève capable du meilleur comme du pire. Le plus audacieux, et également le plus attentionné envers les plus jeunes, il est au début de l’aventure le véritable héros de la bande de rescapés. Aux côtés de ces trois vedettes, le jeune Service, 12 ans, mérite également d’être mentionné. C’est le plus joyeux, le plus rêveur, celui qui a lu Robinson Crusoé et Robinson Suisse. Très probablement, les qualités et nationalités des jeunes gens n’ont pas été distribuées au hasard par Jules Verne, mais ne comptez pas sur moi pour ce genre de considérations !

Carte de l'îleJe les ai trouvés bien débrouillards, ces jeunes gens. Ils savent manoeuvrer un voilier, construire un abri avec une voile, fabriquer un cerf-volant et même un genre de montgolfière. Ils n’ignorent rien du rythme des marées, savent nommer les plantes et les animaux, chasser, pêcher… massacrer des phoques de la manière la plus barbare qui soit, se battre avec des fauves, puis avec des bandits. Il faut dire qu’ils ont quand même eu pas mal de chance dans leur malheur. Ils n’ont en effet rien perdu de ce que contenait leur navire. Ils se sont donc installés dans une grotte comme des pachas, avec des couchettes, une table, des fauteuils, des armoires… toutes sortes d’outils, d’armes et même une bibliothèque !   

Hélas, je crois que j’ai passé l’âge de ce genre de lecture. Je me suis pourtant bien amusée au début à découvrir le groupe d’enfants et à explorer l’île avec eux, mais ça manquait beaucoup de rebondissements, de surprises. J’ai cheminé avec ces petits personnages particulièrement héroïques vers l’inévitable happy end avec un ennui grandissant. Au bout de 380 pages, il y a tout de même enfin eu un rebondissement : une femme a surgi sur l’île ! Et trente pages plus loin, à nouveau une surprise, puis une autre encore ! Bref, tout s’est accéléré pour ma plus grande joie dans les 150 dernières pages, mais je crois que je me serais bien contentée d’un an de vacances… A recommander tout de même à de jeunes lecteurs d’une dizaine d’années !

Deux ans de vacances / Jules Verne, Le livre de poche, 2008, 508 p., ISBN 978-2-253-00537-7

Blog-o-trésorsRoman lu dans le cadre du défi Blog-o-trésors organisé par Grominou où il a été proposé par Martine (10e trésor lu !).

Challenge ABC 2009

Ombre et lumière

Anna Karénine

“Toutes les familles heureuses se ressemblent.
Chaque famille malheureuse, au contraire, l’est à sa façon.”

En Russie, dans les années 1870, une femme mariée quitte tout (mari, enfant, respectabilité sociale) pour vivre une passion tragique avec un jeune et bel officier : voilà en général ce que l’on sait du roman de Tolstoi avant même de se plonger dedans. Mais ce grand et gros roman réserve en fait bien des surprises à son lecteur…

“Tout était sens dessus dessous dans la famille Oblonskï.”

Anna Karénine n’est pas là au début du roman. En bon lecteur qui en a lu d’autres, on ne s’en étonne pas tant que cela, car Flaubert nous a déjà fait le coup (rappelez-vous le début de Madame Bovary où c’est Charles qu’on rencontre en premier). Mais chez Tolstoï l’arrivée de l’héroïne est différée d’une centaine de pages. Au début du roman, c’est avec le frère d’Anna, Stépan Oblonskï, que nous faisons connaissance. Celui-ci s’est montré infidèle envers Dolly, son épouse. Ce n’est pas la première fois mais c’est une fois de trop pour Dolly, qui envisage de quitter son mari. Anna est donc attendue pour raisonner Dolly et ainsi sauver le mariage de son frère (c’est d’ailleurs assez amusant qu’elle vienne réparer un mariage avant de détruire le sien). En l’attendant, nous faisons aussi connaissance avec Kitty, la jeune soeur de Dolly, une ravissante jeune fille de 18 ans et de ses deux prétendants : Lévine et Vronski. Mais je ne vous présente là que quelques uns des personnages principaux, car c’est en fait une multitude de personnages que nous rencontrons dans ces cent premières pages (alors même que nous ne savons pas encore reconnaître ceux qui seront vraiment importants). Et c’est bien sûr à travers eux toute une société que l’on découvre, celle des aristocrates de Moscou ou de Saint-Pétersbourg et des grands propriétaires terriens.

Anna est très différente d’Emma. Pourtant elles ont des points communs. On devine au début dans la vie conjugale d’Anna une forme d’insatisfaction. Mais il ne s’agit pas chez elle de désoeuvrement. Elle ne cherche pas à tromper l’ennui dans des aventures multiples ou de vaines distractions. Elle ne cherche rien d’ailleurs. Mais la vie lui apporte comme par surprise l’intensité qui lui manquait, les sentiments extrêmes qui conviennent à son tempérament. Elle vit une passion folle et lui sacrifie tout. Mais jamais ce n’est une passion heureuse. Dés le début de son histoire avec Vronski, Anna semble se noyer. Angoissée, cauchemardeuse, hantée par les pensées suicidaires, elle paraît perdue. C’est un très beau personnage, même si elle devient à la fin absolument insupportable.

L’histoire d’amour tragique d’Anna n’est pas la seule histoire du roman. Nous suivons particulièrement deux histoires en parallèle, celles de deux couples : Anna et son amant, Kitty et son mari. D’ailleurs Anna n’est peut-être pas le personnage principal du roman. En tous cas, elle partage la vedette avec Lévine. Celui qui nous est présenté au début comme un brave garçon débarquant de sa campagne pour demander celle qu’il aime en mariage (celui sur qui le lecteur ne parierait pas un kopeck) s’avère finalement être un personnage très attachant, sorte de porte-parole de l’auteur pour exprimer ses théories sur bien des sujets, celui avec lequel il partage sans doute une même vision de la famille et de la vie en général.

J’ai fait de ce roman une lecture égoïste, sans trop me soucier de ce qu’avait voulu écrire Tolstoï (mais je pense sincèrement que c’est ainsi qu’il faut lire). Je me suis passionnée pour les deux histoires d’amour parallèles, pour tous ces personnages dont la psychologie nous est décrite si finement, pour ces gestes minuscules, ces sourires, ces intonations sur lesquels Tolstoï s’attarde, mais je ne me suis guère intéressée aux considérations politiques et religieuses. Le pire pour moi aura été ces longs passages de réflexions agricoles de Lévine que j’ai, bien évidemment, lus en diagonale. Et pourtant j’ai adoré ce personnage de Lévine, ses questionnements sur le sens de la vie, sa recherche du bonheur… J’ai aimé aussi beaucoup la relation que Tolstoï entretient avec ses personnages. Il semble tous les comprendre, les aimer (sauf peut-être le mari d’Anna). Jamais il ne les juge. Avec lui le lecteur pénètre leurs pensées, leurs sentiments, leurs âmes (pour employer un mot cher à Tolstoï). Ce ne sont jamais des archétypes, mais des personnages complexes souvent pris au piège de leurs contradictions. Et puis ces personnages ne sont pas figés. Ils évoluent et l’idée que l’on se fait d’eux se transforme à mesure que l’on avance dans le récit. Ils sont tout simplement très humains. Enfin il y a toutes ces scènes d’anthologie : la demande en mariage refusée de Lévine, le bal où ce qui se joue entre Anna et Vronski nous est montré à travers les yeux de Kitty, la tempête de neige et de passion qui réunit Anna et Vronski sur un quai de gare, une course de chevaux à l’érotisme torride, une chandelle qui s’éteint et plonge Anna dans une hallucination suicidaire, la terrible fin d’Anna, etc. etc. Un roman à lire absolument !

Anna Karénine / Léon Tolstoï, commentaires de Marie Sémon, préface d’André Maurois, Le livre de poche (Classique), 2008, 1021 p., ISBN 978-2-253-09838-6

D’autres avis sur les blogs de lecture : Karine, Emma, Romanza, MarcF.

Challenge ABC 2009

Comme Romanza avait eu la bonne idée de proposer ce roman pour le défi Blog-o-trésors, cela me permet de faire d’une pierre deux coups !

Blog-o-trésors

Août 2009 : j’attribue à ce roman le Levraoueg d’or du classique du 19e siècle lu en 2008-2009 !

Les 4 filles du Docteur March

Les 4 filles du Dr March

Dans la famille March nous avons : Meg (16 ans, la plus jolie et la plus raisonnable), Jo (15 ans, la plus garçon manqué, douée pour l’écriture), Beth (13 ans, la plus douce et timide, douée pour la musique) et Amy (11 ans, la petite peste, douée pour le dessin). Les 4 filles vivent avec leur mère, mais leur père est parti à la guerre, car c’est en effet la Guerre de Sécession.

(Nous sommes donc aux États-Unis entre 1861 et 1865. Rappelons aux petits internautes égarés sur ce blog, que la Guerre de Sécession est une guerre civile américaine qui opposait l’Union (les États-Unis) à quelques états du Sud esclavagistes qui avaient fait sécession. Cette guerre a mis fin à l’esclavage aux États-Unis.)

Nous suivons l’histoire de la famille March pendant un an, d’un Noël à un autre. Avant la guerre, le Dr March avait perdu toute sa fortune en voulant aider un ami ruiné. Sans lui, la situation de la famille est devenue encore plus difficile. Les deux ainées travaillent donc déjà, l’une comme gouvernante d’une famille nombreuse et privilégiée, l’autre comme demoiselle de compagnie d’une grand-tante au caractère difficile. Il y a tout de même quelques distractions : la lecture, les pièces écrites par Jo que les soeurs jouent ensemble, une soirée dansante, un pique-nique… Et puis il y a un jeune garçon qui fait son apparition dans le voisinage : Laurie, 16 ans, qui va très bien s’entendra avec Jo…

N’ayant pas l’habitude de lire des romans pour la jeunesse, je ne sais pas vraiment comment évaluer celui-ci. Le personnage de Jo est le personnage principal, celui qui s’offre à l’identification de la lectrice. Ce roman est cependant à recommander à des lectrices plus jeunes que l’héroïne, disons à des petites filles de 9-10 ans. Mais bien qu’ayant largement dépassé cet âge, je me suis bien amusée à sa lecture. J’en ai suivi les péripéties au premier degré, avec toujours de la curiosité pour la suite de l’histoire dont j’ai apprécié les rebondissements. C’est un roman truffé de bons sentiments. Les 4 soeurs entretiennent entre elles et avec leur mère des relations idylliques. En dépit de leur pauvreté, elles sont d’une grande générosité, n’hésitant pas à se priver d’un repas pour nourrir une famille encore plus miséreuse, à utiliser l’argent durement gagné pour faire plaisir à leur mère, etc. Dans un roman pour adultes, tout cela m’aurait certainement agacée. Mais dans le contexte d’un roman pour la jeunesse, j’ai trouvé ça charmant. Tant qu’à apprendre quelque chose aux enfants, mieux vaut leur apprendre la générosité que le contraire, non ? J’ai tout de même trouvé ce roman très moralisateur. On y vante les vertus du travail, tandis qu’on y condamne l’oisiveté. Et Mme March enseigne à ses filles l’art d’être de bonnes petites ménagères : “Exécuter des tâches quotidiennes rend les loisirs plus doux. Et ainsi on peut avoir un foyer agréable.” On dira donc que ce roman est un petit peu daté, mais que sa lecture n’en est pas moins agréable. 

Les quatre filles du Docteur March / Louisa May Alcott, traduction nouvelle d’Anne Joba, illustrations Akos Szaho, Le livre de poche Jeunesse, 2006, 278 p., ISBN 2-01-321984-9

Louisa May Alcott (1832-1888) a écrit des pièces de théâtre, des contes, des romans, et dirigé un journal pour enfants. Elle a été infirmière pendant la guerre de Sécession. Et elle s’est inspirée de sa famille pour écrire “Les quatres filles du Docteur March” en se représentant elle-même sous les traits de Jo.

D’autres avis sur les blogs de lecture : Lilly (c’est dans les commentaires à son billet, que j’ai commencé à entrevoir l’idée que je n’avais pas lu l’édition intégrale, car il existerait en fait 4 tomes en édition jeunesse), Fée bourbonnaise et Emma.

J’ai lu ce roman dans le cadre de mon Challenge ABC 2009 et aussi dans celui du Défi Blog-o-trésors où il a été proposé par Fashion et Joëlle.

Blog-o-trésors

Quatre mariages et pas un seul enterrement

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De l’orgueil, je ne crois pas, mais des préjugés, certainement !

Il n’y a pas si longtemps, j’imaginais que les romans de Jane Austen racontaient des histoires de jolies jeunes filles enjouées à marier avec de charmants et riches jeunes hommes et cela ne m’inspirait aucune envie de lecture. Mais son succès sur la blogoboule m’a convaincue de célébrer mon premier blog-anniversaire par la lecture du roman sans doute le plus présent et le plus adulé sur les blogs à savoir “Orgueil et préjugés”. Je me suis procuré ce roman dans une ravissante reliure rose qui n’augurait rien de bon et j’ai lu la première phrase :

“C’est une vérité universellement reconnue qu’un célibataire pourvu d’une belle fortune doit avoir envie de se marier, et, si peu que l’on sache de son sentiment à cet égard, lorsqu’il arrive dans une nouvelle résidence, cette idée est si bien fixée dans l’esprit de ses voisins qu’ils le considèrent sur-le-champ comme la propriété légitime de l’une ou l’autre de leurs filles.”

Et là, quelque chose de magique s’est produit. C’est-à-dire que cette première phrase à réussi à confirmer et dissiper mes craintes dans un même mouvement. Emportée par mon élan, j’ai continué par un dialogue savoureux entre Mr et Mrs Bennet, j’ai ri dés les premières pages, et j’ai su très rapidement que j’allais me ranger du côté des amateurs de Jane Austen. Maintenant que j’ai anéanti tout suspens, je vais m’adresser à ceux qui n’ont pas encore lu ce roman, car il y en a peut-être encore…

Ce roman situe son intrigue dans une famille bourgeoise d’une petite bourgade anglaise à la fin du XVIIIe ou au tout début du XIXe siècle. Si on peine à dater l’histoire avec précision, c’est que Jane Austen ne s’intéresse absolument pas à l’actualité de son temps. Elle ne manifeste pas non plus d’intérêt pour les autres classes sociales. Seuls l’intéressent la famille Bennet et le milieu social dans lequel elle évolue. Dans cette famille, cinq soeurs sont en âge de se marier : Jane, Elizabeth, Mary, Catherine et Lydia. Le mariage est même leur seul avenir possible. En effet, elles savent que leur propriété familiale reviendra par héritage à leur cousin et qu’il leur faut donc trouver un mari du même milieu qu’elles, si elles souhaitent pouvoir conserver le même train de vie (et la même vie oisive, cela va sans dire). Mais c’est surtout leur mère, Mrs Bennet, qui voit les choses sous cet angle. Ses filles, quant à elles, n’aspirent qu’à faire un mariage d’amour et, en attendant, à s’amuser dans les bals. Au tout début du roman arrive un nouveau voisin, Mr Bingley, séduisant jeune homme qui plaira tout de suite beaucoup à Jane. Par son intermédiaire, les Bennet font aussi connaissance de Mr Darcy, beau, riche et arrogant jeune homme qui déplaira à toute la famille et particulièrement à Elizabeth, jusqu’à ce que les sentiments de chacun évoluent…

“Orgueil et préjugés” est en quelque sorte un roman de formation, puisqu’il s’intéresse à de jeunes personnages au moment où ceux-ci découvrent la vie en société et éprouvent leurs premiers sentiments amoureux. De bals en invitation à dîner, ce sont tous les codes sociaux de ce milieu que nous montre Jane Austen avec humour. Elle s’intéresse autant à la psychologie des personnages, leurs pensées et sentiments secrets, qu’à la comédie des relations sociales qui sont les leurs. Comme le père Bennet parlant de ses filles, elle se permet de malmener un peu ses personnages, de se moquer d’eux sans méchanceté. La condition féminine est dénoncée et une certaine rébellion féministe incarnée par Elizabeth. Les dialogues sont extrêmement vifs et on prend beaucoup de plaisir à leur lecture. C’est à la fois un roman sentimental et une satire de ce genre de romans, et c’est sans doute la raison pour laquelle il réconcilie tous les lecteurs.

Je pense donc poursuivre ma lecture de Jane Austen, mais il me reste tout de même une petite crainte, c’est-à-dire que je me demande maintenant si ses autres romans racontent exactement la même histoire ou si j’aurai encore des surprises… Et d’ailleurs lequel me conseillez-vous pour continuer ?

Orgueil et préjugés / Jane Austen, traduit de l’anglais par V. Leconte et Ch. Pressoir (titre original : Pride and prejudice), préface de Virginia Woolf traduite de l’anglais par Denise Getzler, note biographique établie par Jacques Roubaud, 10-18 (Domaine étranger), 2008, 379 p., ISBN 978-2-264-04883-7

Jane Austen (1775-1817) est l’auteur de Raison et sentiments (1811), Orgueil et préjugés (1813), Mansfield Park (1814), Emma (1815), Persuasion (1818), Northanger Abbey (1818).

Il y a beaucoup de billets sur “Orgueil et préjugés” sur les blogs de lecture. Alors je ne vais pas tous les citer, mais je vous recommande particulièrement les avis enthousiastes et argumentés de LillySylvie, Katell, Aelys et Gaël.

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Par ce billet, je commence (encore) un nouveau challenge (mais il n’est pas non plus tout à fait impossible que ma participation à ce challenge s’arrête où elle a commencé) ! J’ai appris l’existence de ce challenge chez Yueyin, mais on le doit paraît-il à Fashion. Un petit visuel a été préparé par Isil et Mr Kiki. Mais il paraît qu’un autre est en préparation chez Emjy. Bref, plein de blogueurs sont sur le coup ! En quoi consiste ce challenge ? Il s’agit de lire et voir tout ce qu’on peut dénicher de, sur, ou autour de Jane Austen. (Ajout du 15 mars : ca y est j’ai créé ma page du challenge)

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Evidemment ce roman fait également partie du défi Blog-o-trésors. Il a été proposé par Blogueuse cornue, Christina, Mango, Chimère, Cécile (Riestling) et Karine (et ses livres).

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La sorcière de Salem

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En 1691, Loïs Barclay, une jeune fille de dix-huit ans devenue orpheline, quitte la vieille Angleterre pour la Nouvelle. Elle s’installe alors dans la petite ville de Salem, non loin de Boston, chez son oncle, sa tante, son cousin et ses deux cousines…

Pour écrire ce roman, Elizabeth Gaskell (1810-1865) s’est inspirée d’une histoire vraie (si vous ne la connaissez pas et voulez vous en réserver la découverte par la lecture, glissez au paragraphe suivant) : en 1692, des jeunes filles au comportement étrange (probablement atteintes d’hystérie) se plaignirent d’avoir été envoûtées par des habitants de leur petite ville de Salem qu’elles accusèrent donc d’être des sorciers ou des sorcières. A l’issue d’une célèbre série de procès pour sorcellerie, un grand nombre de personnes furent emprisonnées et 25 pendues. L’originalité du roman d’Elizabeth Gaskell est de se situer en amont de l’histoire que l’on connaît et d’adopter le point de vue d’une des accusées. On y assiste à la montée de la crise de paranoïa collective qui s’empare d’une petite ville minée par les querelles religieuses et les conflits ethniques.

Ceux d’entre vous qui ne savent pas du tout de quoi il est question dans ce roman se demandent certainement qui est la sorcière annoncée par le titre et qui elle a ensorcelé. Naturellement je ne vous le dirai pas. Je vous propose plutôt un moyen de savoir si vous-même avez été ensorcelé. Pour cela, une petite question : vous arrive-t-il parfois d’avoir très envie d’un aliment particulier ? Si la réponse est oui, prenez garde, car c’est le premier symptôme. Autre question : avez-vous déjà ressenti la crispation d’un doigt, l’engourdissement d’un pied ou une crampe à la jambe ? Si la réponse est à nouveau oui, j’ai bien peur que que vous ne soyez envoûté ! Il ne vous reste alors plus qu’une question à vous poser : qui, avec l’aide de Satan, étend son pouvoir maléfique sur vous ??? 

“La sorcière de Salem” est un court roman (une novela) tout à fait réussi, dont j’ai particulièrement apprécié la fin. Mais pour être tout à fait franche, ce roman ne m’a pas réellement enthousiasmée tout au long de ma lecture (la faute probablement aux discussions religieuses qui ont le don de m’ennuyer), cependant il m’a suffisamment intéressée pour que je n’en reste pas là avec cet auteur. Merci donc à Isil de me l’avoir fait découvrir dans le cadre de la Chaîne des livres 2009 !

La sorcière de Salem / Elizabeth Gaskell, traduit de l’anglais par Roger Kann et Bertand Fillaudeau (titre original : Loïs the witch), J. Corti (Collection Romantique ; n° 73), 1999, 210 p., ISBN 2-7143-0696-9

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Un silence de mort

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“Figurez-vous un mari dont la femme, une suicidée qui s’est jetée par la fenêtre il y a quelques heures, gît devant lui sur une table. Il est bouleversé et n’a pas encore eu le temps de rassembler ses pensées. Il marche de pièce en pièce et tente de donner un sens à ce qui vient de se produire.” 

C’est ainsi que Dostoievski résume lui-même sa nouvelle “Douce” dans la note qui accompagne sa publication dans un journal en 1876. Il y a donc une femme morte et son mari qui marche en ressassant. Est-ce qu’il parle à voix haute ? Est-ce qu’il pense ? Ça ressemble en tous cas un monologue. Par instant il prend un interlocuteur imaginaire à témoin : “Notez tout cela (…) cela aussi, notez-le-bien”. Il marche, tourne en rond dans le petit deux-pièces où ils ont vécu ensemble. Et le rythme du monologue est celui de cette marche, saccadée, ininterrompue. Il se répète ou se contredit, parle, parle encore, sans parvenir à se poser, sans parvenir à dormir. Il sait que le lendemain on emportera son corps. Avant cela, il a besoin de se raconter toute l’histoire depuis le début pour tenter de se “remettre les idées dans le mille”. 

“J’attendais le matin comme un fou.”

Il raconte donc leur rencontre. Lui travaillait dans une caisse de crédit où elle venait mettre des objets en gage. Elle n’avait que quinze ans. Ses parents étaient morts trois ans plus tôt et elle vivait depuis chez ses deux tantes qui la traitaient en esclave. Puis à l’approche de ses seize ans, ses tantes avaient décidé de la marier, autrement dit de la vendre, à un épicier d’une cinquantaine d’années. C’est alors qu’elle avait commencé à mettre des objets en gage pour pouvoir passer des petites annonces. Elle espérait trouver une place de gouvernante, de garde-malade, et échapper ainsi au mariage arrangé par ses tantes. Il lui a alors offert une alternative en la demandant à son tour en mariage. Ce mariage a duré un peu plus d’un an jusqu’à son suicide. Que s’est-il passé ? Pourquoi en est-elle arrivée là ? C’est à ces questions qu’il tente de répondre.

“parce que je suis un expert pour parler du silence,
toute ma vie je l’ai parlée en silence,
j’ai vécu en silence, au fond de moi-même, des tragédies entières.”

“La douce” pourrait être l’histoire d’une jeune fille enthousiaste, joyeuse, bavarde, prête à se jeter au cou de son mari, mais qui pour son malheur a épousé un homme silencieux, taciturne, avare peut-être, parfois cruel. Il n’y a pourtant pas d’explication psychologique au suicide de la jeune femme. Toute l’histoire est racontée par le mari, selon son point de vue. Tantôt il s’accuse, tantôt il rejette sur elle la responsabilité de l’échec de leur mariage. Jamais on ne connaîtra une autre version des faits.

Je peine un peu à écrire ce que je pense de cette nouvelle, ou même à en penser quelque chose. Le lecteur est pris à parti par le narrateur, comme noyé sous un flot ininterrompu de paroles, entre douleur et folie, et se trouve à la fin du récit comme abasourdi.

Dostoïevski (1821-1881) a écrit cette nouvelle en 1876. Il avait alors déjà publié la majeure partie de son oeuvre, mis à part “Les frères Karamazov”.  A noter que la nouvelle est publiée, dans cette édition, accompagnée des notes préparatoires de l’auteur et d’un commentaire du traducteur.

La douce / Fédor Dostoïevski, traduit du russe par André Markowicz (titre original : Krotkaïa), Actes Sud (Babel), 2008, 137 p., ISBN 978-2-7427-2718-6

Pierre de lune

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“Lisez, doux ami, lisez et attendez avec patience.”

La pierre de lune est en fait un diamant jaune doté de pouvoirs magiques, qui aurait été incrusté dans le front d’un dieu hindou personnifiant la lune. La pierre est volée une première fois en 1799 par un certain Herncastle.  N’ayant pas hésité à tuer plusieurs personnes pour s’emparer du diamant, Herncastle est depuis lors porteur d’une malédiction : “La pierre de lune se vengera sur vous et sur tous les vôtres”. Et voilà qu’à sa mort, Herncastle fait léguer le diamant à une partie de sa famille avec laquelle il était brouillé. Vengeance post-mortem ? Quoiqu’il en soit, en 1848 la pierre est remise à la jeune Rachel Verinder le jour de ses 18 ans et disparaît le soir même, dérobée pendant la nuit dans le boudoir de la jeune fille. Ainsi commence une intrigue policière qui nous tient en haleine pendant plus de 500 pages.

Parce qu’il estime avoir été injustement soupçonné et pour se disculper aux yeux de Rachel dont il est amoureux, Franklin Blake demande à différentes personnes présentes dans la maison le jour du vol de lui livrer un témoignage écrit sur l’affaire de la pierre de lune. Ce sont ces témoignages qui vont constituer le coeur du roman. C’est donc un roman à plusieurs voix. Outre un prologue et un épilogue, il est composé de deux parties, la première consacrée au récit de Gabriel Betteredge, l’intendant de la maison. Et cette première partie est un pur régal. De par sa position d’intendant, Gabriel Betteredge sait  beaucoup de choses, tant sur la vie de ses patrons que sur la vie des domestiques qu’il dirige. Et il raconte tout cela avec un tel humour, apostrophant constamment le lecteur, créant ainsi une telle connivence que même sa misogynie en devient délectable. Et puis Betteredge a une petite particularité charmante. Il est lui-même lecteur, mais lecteur d’un seul livre, Robinson Crusoé, qui lui sert de consolation à la moindre contrariété et lui apporte toujours toutes les réponses qu’il attend.

Mais voilà, la première partie était si magistrale, que la deuxième ne pouvait que me décevoir (un peu). Composée de différents témoignages, d’un extrait de journal intime, d’une lettre, de rapports de police… cette deuxième partie donne au roman un côté puzzle, dont les différentes pièces ne présentent pas toutes autant d’intérêt, puzzle que le lecteur ne pourra d’ailleurs jamais totalement reconstituer.  Aucune frustration pourtant à la fin du roman, tant l’intrigue policière est en cours de lecture devenue secondaire. Et puis j’ai tellement aimé la première partie, qu’elle me suffit pour beaucoup apprécier ce roman.

Je n’avais jamais entendu parler de Wilkie Collins avant le Victorian Christmas Swap organisé par Lou et Cryssilda. C’est un auteur anglais (1824-1889) que la quatrième de couverture présente comme un “ami et rival de Dickens”. Et j’avoue avoir été d’autant plus stupéfaite par l’immense qualité du roman, que j’avais l’impression de lire un parfait inconnu. Il est en fait l’auteur d’une oeuvre monumentale (une vingtaine de romans, une cinquantaine de nouvelles, des pièces de théâtre…) et semble très connu en Grande-Bretagne. A mon tour, j’en recommande vivement la lecture.

Pierre de lune / W. Wilkie Collins, traduit de l’anglais par L. Lenob (titre original : The Moonstone), édition présentée par Charles Palliser, Phébus Libretto, 2005, 508 p., ISBN 978-2-85940-552-6

Un grand merci à Cendre du blog Ludique et fantasmagorique pour m’avoir offert ce livre dans le cadre du Victorian Christmas Swap !

Les avis de Carolyn Grey, ErzébethKeisha, Madame Charlotte.

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P.S. C’est fou ce que je lis lentement ! J’avais emporté 8 livres en vacances et je n’ai pratiquement lu que celui-ci en deux semaines. Et bien entendu je suis revenue de vacances avec deux fois plus de livres qu’à l’aller…

Le banc de la désolation

 

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Henry James (1843-1916) aurait écrit 112 contes et nouvelles. Ce recueil en réunit sept parmi les dernières qu’il a écrites, nouvelles parues dans des revues entre 1892 et 1910. On trouve beaucoup de personnages d’artistes dans ces nouvelles : des peintres (La chose authentique, La note du temps), un  sculpteur (L’arbre de la connaissance), des écrivains (La vraie chose à faire, Le gant de velours) et des personnages ayant eu des velléités artistiques avant de renoncer (un écrivain et un peintre dans L’arbre de la connaissance). Seules deux nouvelles traitent d’autres sujets : Owen Wingrave et Le banc de la désolation.

Dans La chose authentique le narrateur est peintre. Il reçoit un couple de la bonne société mais ruiné, qui cherche à poser comme modèle pour un peintre faisant des illustrations d’oeuvres littéraires. Ces nouveaux modèles ressemblent plus aux personnages à représenter que les gens du peuple que le peintre emploie d’habitude, et pourtant… Le rôle de l’artiste serait-il d’interpréter le réel plutôt que de le représenter ? Y aurait-il par la fiction moyen d’accéder à une vérité plus grande, que par la simple représentation de la réalité ? Du peintre à l’écrivain, il n’y a bien sûr qu’un pas et la nouvelle se lit comme une réflexion d’Henry James sur l’écriture. Cette nouvelle est celle qui ouvre le recueil, hélas. L’ayant lue, j’ai eu un peu peur de faire de ce recueil une lecture cérébrale, interprétant chaque récit comme une nouvelle théorie d’Henry James sur l’art en général et l’écriture en particulier. 

Et en effet, la plupart de ses nouvelles sur l’art se prêtent à ce petit jeu. Si j’en crois le dossier et la préface du recueil, Henry James s’inspirait pour ses nouvelles d’une anecdote, une histoire qu’on lui aurait racontée. Généralement l’anecdote tient en deux lignes. Il la développe, en tire une nouvelle d’une quarantaine de pages et une morale. J’exagère un peu, car la morale n’est pas explicite. Mais il y a une interprétation qui s’offre au lecteur sans difficulté à la fin de la nouvelle. Sans difficulté et en même temps sans grand enthousiasme. Parmi ces nouvelles sur l’art, l’une met en scène un personnage d’écrivain qui offre quelques ressemblances avec Henry James (Le gant de velours). C’est un auteur à succès, connu notamment pour son roman “Le coeur d’or”. Et on imagine que le rapport au succès du personnage romancier, sa relation aux quémandeurs d’autographes par exemple, est un peu celui d’Henry James, dont on apprécie alors le sens de l’autodérision. Mais là encore sans plus d’enthousiasme.

Très différente est la dernière nouvelle du recueil, qui est aussi la dernière nouvelle écrite par Henry James : Le banc de la désolation. Pas d’artiste dans cette nouvelle, mais une femme qui menace son fiancé de l’attaquer pour rupture de promesse de mariage et va ainsi gâcher leurs vies. Et puis il y a ce banc, personnage à part entière. C’est sur cette nouvelle, qu’il considère comme une des plus belles d’Henry James, que s’attarde le plus J.-B. Pontalis dans sa préface. Il est vrai que le banc est une jolie idée. Et c’est un si beau titre.

Mais pour moi, la rencontre, la vraie, a eu lieu sur La note du temps. Dans cette nouvelle, nous retrouvons un peintre qui reçoit une étrange commande. Une femme lui demande de faire un portrait, mais ce sera le portrait d’un homme qui n’existe pas. Nous savons juste qu’il doit être bel homme et que le portrait doit être patiné, porter “la note du temps”. Ne se sentant pas capable de représenter ce qu’il ne voit pas, le peintre narrateur refile sa commande à une amie peintre, qui semble avoir tout sacrifié à son art. Elle va alors puiser son inspiration dans ses douleurs les plus profondes et les plus secrètes et, par le plus étrange des hasards, rencontrer celles de sa commanditrice… Comme le personnage du peintre, le lecteur connaît les deux femmes mais est tenu à distance de leurs secrets. Alors comme le peintre, le lecteur doit imaginer ce qu’ont été leurs vies. Au-delà de l’histoire racontée, c’est toute la tendresse d’Henry James pour ses personnages abîmés par la vie qui m’est alors apparue. Et j’ai apprécié cette manière délicate qu’ont ses personnages et narrateurs de dire les choses sans trop en dire, de suggérer tout au plus, tout en respectant les mystères des êtres et des choses. Pour cette nouvelle, j’ai eu un véritable coup de foudre. Je l’ai d’ailleurs déjà relue plusieurs fois, ce qui est pour moi la  meilleure preuve d’une rencontre véritable avec un texte.

J’en suis donc là, pas totalement conquise par Henry James mais suffisamment intriguée pour me tourner maintenant vers ses romans…

Le banc de la désolation et autres nouvelles / Henry James, préface de J.-B. Pontalis, traduction de Louise Servicen, dossier de Philippe Jaudel, Folio classique, 2002, ISBN 2-07-041402-7

Cécile l’avait chroniqué en son temps.

L’amour malheureux d’un homme de trop

 

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La nouvelle “Journal d’un homme de trop”, datée de 1850, fait partie des premiers écrits d’Ivan Tourguéniev (1818-1883). Elle se présente sous la forme d’un journal intime tenu par Tchoulkatourine du 20 au 31 mars 18..

Tchoulkatourine se met à écrire alors que le médecin sort de chez lui. Il vient d’apprendre qu’il n’a plus que deux semaines à vivre et accueille la nouvelle avec philosophie, pour ne pas dire résignation : Eh quoi ? S’il faut mourir, autant mourir au printemps.” Il se met à écrire sans projet précis : “Que pourrais-je bien raconter ? Ses maladies sont un sujet dont un homme bien élevé ne parle pas ; écrire, disons un roman, n’est pas de mon ressort ; les discussions sur des sujets élevés dépassent mes capacités ; les descriptions de la réalité qui m’entoure n’arrivent même pas à m’intéresser moi-même ; mais à ne rien faire, je m’ennuie, et je n’ai pas le courage de lire. Tiens, tiens ! je m’en vais me conter à moi-même ma propre vie. Excellente idée ! A la veille de mourir, cela convient à merveille, sans pour autant vexer personne. Je commence.”

Et voilà donc que Tchoulkatourine entreprend de raconter sa vie par le commencement. Il débute son récit par le traditionnel “je suis né” et poursuit avec l’histoire de ses parents, son enfance qu’il qualifie de “pénible et morne”. Régulièrement il interrompt son récit pour retrouver le présent de l’écriture, sa vie solitaire au village de La Fontaine-aux-Moutons avec sa bonne nourrice Térentievna, la nature au début du printemps comme un écho au jardin de son enfance qu’il évoque avec une infinie nostalgie. Mais alors il se rappelle à l’ordre, ne souhaite pas se laisser aller au sentimentalisme du souvenir : “La journée d’hier a excité en moi, parfaitement hors de propos, une foule de sentiments et de souvenirs inutiles. Cela ne se reproduira plus. Les effusions sentimentales sont un peu comme des bâtons de réglisse : quand on commence à les sucer ils paraissent savoureux, mais après ils laissent dans la bouche un très mauvais goût. Je vais raconter ma vie simplement et tranquillement.”

Pourtant, à peine recentré sur son projet d’autobiographie simple et tranquille, il s’interroge : “Mais tout d’un coup je me demande : est-ce vraiment la peine de raconter ma vie ?” Et parce que son parcours n’a rien de bien original, il répond par la négative : “… je ne vais pas me mettre à raconter ma vie (…) Je tenterai plutôt de m’exposer à moi-même mon propre caractère.” C’est à cette question “quelle sorte d’homme suis-je ?” qu’il répond “un homme de trop”, “cadenassé à l’intérieur”, “la cinquième roue du carrosse”, tournant “en rond, comme un écureuil dans sa roue” : “Pendant toute la durée de ma vie, j’ai constamment trouvé ma place occupée, peut-être parce que je cherchais cette place là où je n’aurais pas dû le faire.”

Et c’est pour prouver (à qui ?) la justesse de cette définition de lui-même, que Tchoulkatourine entreprend le récit qui sera le coeur de la nouvelle, celui de son amour non partagé pour la jeune Elisabeth Kirillovna qui lui préfèrera son exact contraire, un beau prince qui ne méritait pas son amour. De promenade dans la nature avec Elisabeth, en scène de bal, puis de duel, nous suivons les illusions et désillusions de ce pauvre Tchoulkatourine. Cet épisode n’aura duré que quelques semaines, mais sera tout ce dont il trouvera la force de se souvenir à l’approche de la mort. A la fin de la nouvelle, alors qu’il sait vivre ses derniers instants “à moitié penché déjà au-dessus du gouffre béant et muet“, Tchoulkatourine écrit encore. Il écrit la peur panique qui s’empare de lui : “j’ai grand-peur (…) Comme c’est dur, pour un être vivant de quitter la vie !” Il lui reste malgré tout assez de lucidité pour analyser ce qu’il vient d’écrire : “Adieu, Lise ! A peine ai-je écrit ces deux mots que j’ai failli éclater de rire. Cette exclamation me semble livresque. On dirait que je compose une nouvelle sentimentale ou que je termine une lettre désespérée…”

Cette nouvelle est en effet tout cela à la fois, sentimentale et désespérée. A sa lecture on est ému, et parfois agacé par cet homme de trop qu’on aimerait voir sortir de lui-même au moins une fois dans sa vie ; amusé parfois aussi, notamment quand le diariste termine son entrée du jour par un touchant “à demain“. Lisant ses dernières pages, ses dernières lignes, le lecteur l’accompagne dans sa dernière épreuve qui sera aussi une délivrance : “Ma petite comédie est terminée. Le rideau tombe. En rentrant dans le néant, je cesse d’être de trop…”

Beau portrait d’un homme peu doué pour la vie…

Le journal d’un homme de trop / Ivan Tourguéniev, traduit du russe par Françoise Flament, Mercure de France (Le petit Mercure), 2007, ISBN 978-2-7152-2818-4

Illustration de couverture : Illia Répine, Au soleil (Portrait de Nadia Répina, fille de l’artiste), détail, Galerie Trétiakov, Moscou

 

Publié dans: on 21 mars 2008 at 10:30 Laisser un commentaire
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