L’amour malheureux d’un homme de trop

La nouvelle “Journal d’un homme de trop”, datée de 1850, fait partie des premiers écrits d’Ivan Tourguéniev (1818-1883). Elle se présente sous la forme d’un journal intime tenu par Tchoulkatourine du 20 au 31 mars 18..
Tchoulkatourine se met à écrire alors que le médecin sort de chez lui. Il vient d’apprendre qu’il n’a plus que deux semaines à vivre et accueille la nouvelle avec philosophie, pour ne pas dire résignation : “Eh quoi ? S’il faut mourir, autant mourir au printemps.” Il se met à écrire sans projet précis : “Que pourrais-je bien raconter ? Ses maladies sont un sujet dont un homme bien élevé ne parle pas ; écrire, disons un roman, n’est pas de mon ressort ; les discussions sur des sujets élevés dépassent mes capacités ; les descriptions de la réalité qui m’entoure n’arrivent même pas à m’intéresser moi-même ; mais à ne rien faire, je m’ennuie, et je n’ai pas le courage de lire. Tiens, tiens ! je m’en vais me conter à moi-même ma propre vie. Excellente idée ! A la veille de mourir, cela convient à merveille, sans pour autant vexer personne. Je commence.”
Et voilà donc que Tchoulkatourine entreprend de raconter sa vie par le commencement. Il débute son récit par le traditionnel “je suis né” et poursuit avec l’histoire de ses parents, son enfance qu’il qualifie de “pénible et morne”. Régulièrement il interrompt son récit pour retrouver le présent de l’écriture, sa vie solitaire au village de La Fontaine-aux-Moutons avec sa bonne nourrice Térentievna, la nature au début du printemps comme un écho au jardin de son enfance qu’il évoque avec une infinie nostalgie. Mais alors il se rappelle à l’ordre, ne souhaite pas se laisser aller au sentimentalisme du souvenir : “La journée d’hier a excité en moi, parfaitement hors de propos, une foule de sentiments et de souvenirs inutiles. Cela ne se reproduira plus. Les effusions sentimentales sont un peu comme des bâtons de réglisse : quand on commence à les sucer ils paraissent savoureux, mais après ils laissent dans la bouche un très mauvais goût. Je vais raconter ma vie simplement et tranquillement.”
Pourtant, à peine recentré sur son projet d’autobiographie simple et tranquille, il s’interroge : “Mais tout d’un coup je me demande : est-ce vraiment la peine de raconter ma vie ?” Et parce que son parcours n’a rien de bien original, il répond par la négative : “… je ne vais pas me mettre à raconter ma vie (…) Je tenterai plutôt de m’exposer à moi-même mon propre caractère.” C’est à cette question “quelle sorte d’homme suis-je ?” qu’il répond “un homme de trop”, “cadenassé à l’intérieur”, “la cinquième roue du carrosse”, tournant “en rond, comme un écureuil dans sa roue” : “Pendant toute la durée de ma vie, j’ai constamment trouvé ma place occupée, peut-être parce que je cherchais cette place là où je n’aurais pas dû le faire.”
Et c’est pour prouver (à qui ?) la justesse de cette définition de lui-même, que Tchoulkatourine entreprend le récit qui sera le coeur de la nouvelle, celui de son amour non partagé pour la jeune Elisabeth Kirillovna qui lui préfèrera son exact contraire, un beau prince qui ne méritait pas son amour. De promenade dans la nature avec Elisabeth, en scène de bal, puis de duel, nous suivons les illusions et désillusions de ce pauvre Tchoulkatourine. Cet épisode n’aura duré que quelques semaines, mais sera tout ce dont il trouvera la force de se souvenir à l’approche de la mort. A la fin de la nouvelle, alors qu’il sait vivre ses derniers instants “à moitié penché déjà au-dessus du gouffre béant et muet“, Tchoulkatourine écrit encore. Il écrit la peur panique qui s’empare de lui : “j’ai grand-peur (…) Comme c’est dur, pour un être vivant de quitter la vie !” Il lui reste malgré tout assez de lucidité pour analyser ce qu’il vient d’écrire : “Adieu, Lise ! A peine ai-je écrit ces deux mots que j’ai failli éclater de rire. Cette exclamation me semble livresque. On dirait que je compose une nouvelle sentimentale ou que je termine une lettre désespérée…”
Cette nouvelle est en effet tout cela à la fois, sentimentale et désespérée. A sa lecture on est ému, et parfois agacé par cet homme de trop qu’on aimerait voir sortir de lui-même au moins une fois dans sa vie ; amusé parfois aussi, notamment quand le diariste termine son entrée du jour par un touchant “à demain“. Lisant ses dernières pages, ses dernières lignes, le lecteur l’accompagne dans sa dernière épreuve qui sera aussi une délivrance : “Ma petite comédie est terminée. Le rideau tombe. En rentrant dans le néant, je cesse d’être de trop…”
Beau portrait d’un homme peu doué pour la vie…
Le journal d’un homme de trop / Ivan Tourguéniev, traduit du russe par Françoise Flament, Mercure de France (Le petit Mercure), 2007, ISBN 978-2-7152-2818-4
Illustration de couverture : Illia Répine, Au soleil (Portrait de Nadia Répina, fille de l’artiste), détail, Galerie Trétiakov, Moscou

