Un classique inédit et sublime

Le voyage dans le passé

“Tout est comme autrefois, sauf nous, sauf nous !”

Louis, jeune homme pauvre, est tombé amoureux de la femme de son riche bienfaiteur. Les sentiments sont réciproques, mais l’histoire d’amour impossible. Parti en mission au Mexique pour quelques mois, Louis ne peut finalement revenir que neuf ans plus tard. Elle est devenue veuve et lui s’est marié. Il croit pouvoir la revoir comme on revoit une vieille amie, mais dés le premier regard, l’amour qu’il croyait éteint semble renaître de ses cendres. Mais s’agit-il vraiment de l’amour ou de l’illusion de l’amour ?

Cette nouvelle est inédite, je ne l’avais donc jamais lue. Pourtant le plaisir que j’ai eu à la lire est un plaisir de relecture. Car elle n’est pas très surprenante cette nouvelle, pour qui connaît déjà Zweig. Elle nous offre au contraire le plaisir de retrouver un univers et un style que l’on connaît déjà et que l’on apprécie.

Zweig excelle à refléter les états d’âme des personnages jusque dans les décors qu’il décrit. Ainsi chez le Conseiller chez qui Louis doit s’installer pour devenir son secrétaire particulier, Louis est saisi, et le lecteur avec lui, par “l’oppressante odeur de la richesse”, tandis que son unique redingote se balance “comme un pendu, dans l’armoire énorme” et que lui, Louis, se tient “dans cette pièce fermée comme un cambrioleur pris sur le fait”. Ensuite, quand il fait connaissance de la femme du Conseiller, ce sont de tout petits détails, un regard, un geste, une attention… qui vont trahir la naissance des sentiments. Tout d’un coup les lieux se décrivent autrement, ne révèlant plus le malaise de Louis mais au contraire son bonheur de vivre dans la même maison qu’elle.

Dans le paragraphe précédent, je n’ai fait allusion qu’à un petit passage choisi au début de cette nouvelle dont je ne voudrais pas trop dévoiler l’histoire, pour tenter de dire l’admiration qu’on ne peut qu’éprouver devant le style de Zweig, la justesse des sentiments décrits, leur subtilité. Comme ses personnages sont peu doués pour le bonheur ! Il l’aime. Elle l’aime. Tout devrait être si simple. Certes, ils ne sont pas seuls. Il y a le mari. Et puis il y a la guerre, la Première guerre mondiale, qui va les séparer. Neuf ans plus tard, quand ils se retrouveront et qu’une deuxième chance leur sera offerte, les sentiments qu’ils voudront croire éprouver ne seront plus que l’imitation, l’ombre de l’amour passé :

“Ils ne croisaient personne, seules leurs ombres glissaient en silence devant eux. Et chaque fois qu’un réverbère éclairait leurs silhouettes à l’oblique, leurs ombres se mêlaient, comme si elles s’embrassaient ; elles s’allongeaient, comme aspirées l’une vers l’autre, deux corps formant une même silhouette, se détachaient encore, pour s’étreindre à nouveau, tandis qu’eux-mêmes marchaient, las et distants.” 

Aux thèmes de l’amour, du temps qui nous change, s’ajoutent celui de l’ascension social d’un anti-Rastignac et celui de la guerre, de la violence de l’histoire et de son incidence sur les destins individuels. Parfois les fonds de tiroir ne révèlent que des oeuvres bien décevantes. Ce n’est pas du tout le cas ici ! 

Zweig

 P.S. Dans le dernier numéro du Magazine littéraire qui consacre son dossier à Stefan Zweig, on apprend notamment que Grasset prévoit la parution d’un nouvel inédit en novembre 2009 : “Était-il cela ?” (“War er es ?”).

Le voyage dans le passé / Stefan Zweig, traduction de Baptiste Touverey suivie du texte original allemand (titre original : Widerstand der Wirklichkeit), B. Grasset, 2008, 172 p., ISBN 978-2-246-74821-2

D’autres avis sur les blogs de lecture : Leiloona, Fashion, Lilly, AlwennCatherine, Anna Blume

Et comme c’est une nouveauté d’octobre 2008, il entre dans le cadre du :

Challenge du 1% littéraire 2008

C’est aujourd’hui le jour le plus court de l’année

 

“Je ne suis pas malheureux.
Je ne suis pas heureux, ce n’est pas la même chose.”

Nous sommes au Havre en 1916. Voilà treize ans que Bernard Lehameau vit en hiver, depuis qu’un incendie a fait mourir sa femme. Il a trente trois ans et a été blessé à la guerre. La guerre continue. Quand sa jambe ira mieux, il y retournera. Dans l’incendie, il a perdu sa femme donc, mais aussi sa mère et sa belle-soeur. Son frère s’est remarié, pas lui. Jour après jour, il traîne sa mélancolie dans les rues du Havre. Il se promène lentement, en boîtant légèrement, selon des itinéraires immuables. Tous les dimanches, il déjeune chez son frère. Dans chacun des lieux qu’il fréquente, il rencontre des femmes : Amélie la petite bonne, Mme Dutertre la libraire, Thérèse sa belle-soeur, Mlle Duplanchet l’invitée de son frère. Il y a surtout Helena, une jeune militaire anglaise rencontrée dans la rue, avec qui Lehameau aura un petit “fleurte”. Et puis il y a Annette rencontrée dans le tram. Elle n’a que 14 ans, nous est présentée comme une petite fille, mais elle a troublé Lehameau…

“Il se sentit malade de désir.”

Dans ce roman, comme dans d’autres textes de Queneau, on retrouve les jeux avec le langage qu’il affectionne, les mots d’argot glissés dans des phrases plus soutenues, l’écriture phonétique quand Lehameau essaie de parler anglais (aïe laï-ke zatt). Je ne raffole pas de ces effets de style ; ça m’agace même un peu. Mais dans ce roman, cet enrobage humoristique devenait pudeur pour dire la mélancolie du personnage principal. En cela, ça m’a paru tout de même assez joli.

Les considérations météorologiques sont omniprésentes. Il pleut, le vent souffle, la mer gronde :

Il s’arrêta soudain pour mesurer le fracas des vagues. saisi par le tragique de l’Océan. Comme quoi la mer est tragique : elle l’avait tiré brusquement par le bras ; en braillant. Mais il ne pouvait trouver en lui que de médiocres échos de ces déchaînements, quelques vulgaires traversées de moins d’un jour agrémentées de vomissures, quelques trempettes jusqu’au genou, car il ne savait pas nager. Ce n’est que dans les livres de son enfance qu’il avait rencontré tempêtes et naufrages, cyclones et orages, et le calme plat sous un ciel de plomb ; et dans sa propre vie, l’incendie.”

Il ne se passe pas grand chose dans ce roman : quelques balades, quelques repas, l’ennui des jours qui passent et un homme qui tout doucement sort d’un trop long hiver. J’aime bien ! 

Un rude hiver / Raymond Queneau, Gallimard (L’Imaginaire), 2003, ISBN 2-07-029648-2

“Un rude hiver” est le sixième roman de Raymond Queneau publié en 1939. A noter qu’il est le premier titre de la collection “L’Imaginaire”, collection de semi-poches créée en 1977 par Antoine Gallimard pour faire revivre des textes du fonds Gallimard quelque peu oubliés. Il est publié brut, sans commentaire, avec seulement une quatrième de couverture signée Georges Perec, qui laisse voir que Perec et Queneau ne sont pas aussi éloignés l’un de l’autre qu’ils le paraissent de prime abord et qu’ils partagent notamment une même manière d’encrypter des éléments  autobiographiques. 

Les avis de Tirui et Rose

saisons1

Le coup de grâce à deux euros

challengeabc2008

Chiantitude infinie

Au début de ce court roman, nous sommes en 1919 à la gare de Pise, où Eric von Lhomond, un allemand d’une quarantaine d’années, blessé au pied, attend le train qui le ramènera en Allemagne. Au petit matin, au buffet de la gare, il entreprend de raconter un épisode de sa vie à deux mystérieux et silencieux auditeurs. Commence alors un récit à la première personne, beaucoup trop écrit, dans un style absolument insupportable, prétentieux et d’un autre âge, que le lecteur ne peut en aucun cas prendre pour un récit oral.

Dans une préface datée de 1962 (alors que le roman a été écrit en 1939), Marguerite Yourcenar s’en explique en nommant cela une “convention littéraire” et en s’abritant derrière “La sonate à Kreutzer” et “L’immoraliste”. Ce qui surprend malgré tout ici, c’est l’inutilité de l’introduction immédiatement suivie d’un monologue jamais interrompu par un quelconque retour à la situation initiale, pas même à la fin du roman.

Mais passons sur cette maladresse et venons en au coeur du récit. Il s’agit de prime abord de l’histoire d’une grande amitié entre Eric et Conrad. Pour vous donner une idée du style confondant de ridicule, voici comment Marguerite Yourcenar décrit Conrad, alors qu’Eric le retrouve après une séparation :

“Il avait gardé une innocence d’enfant, une douceur de jeune fille, et cette bravoure de somnambule qu’il mettait autrefois à grimper sur le dos d’un taureau ou d’une vague ; et ses soirées se passaient à commettre de mauvais vers dans le goût de Rilke.”

C’était la guerre et Eric s’était engagé dans le corps des volontaires qui participaient à la lutte antibolchevique en Estonie et en Courlande. Il y avait retrouvé Conrad et par la même occasion Sophie, soeur de Conrad. Sophie était amoureuse d’Eric, qui ne partageait pas ses sentiments (ou du moins le croyait-il) et elle se consolait dans les bras de quelques amants de passage, tandis qu’Eric lui préférait les prostituées. Mais c’était la guerre, et autour de nos héros une véritable hécatombe, et ce jusqu’à la fin, ô combien tragique.

Je me suis rarement autant ennuyée en lisant et ce court roman d’une centaine de pages m’a semblé durer une éternité. Est-il représentatif de l’oeuvre de Yourcenar ? J’ai appris à me méfier de cette collection (aux 4e de couverture systématiquement à côté de la plaque) qui ne publie que le plus mauvais, mais je doute de retrouver de sitôt l’envie de lire quoi que ce soit d’autre de notre académicienne.

Le coup de grâce / Marguerite Yourcenar, Folio 2€, 2007, ISBN 978-5-07-033812-2

Plus indulgente que moi, Jules y a trouvé une “intensité stimulante”.