
“Et pourtant, un instant plus tôt, elle s’était crue parfaitement heureuse !”
A Saint-Cloud, près de Paris, la jeune américaine Lizzie West donne des leçons à domicile à la petite Juliette. Petit à petit elle tombe amoureuse du père de son élève, Vincent Deering. Ils ont à peine échangé quelques baisers, quand Deering perd sa femme et doit se rendre aux États-Unis pour régler ses affaires. Après quelques lettres d’amour écrites pendant son voyage, très vite il la laisse sans nouvelles. Elle continue malgré tout de lui écrire quelque temps, mais ses lettres restent sans réponse. Trois ans plus tard, alors qu’elle s’apprête à réaliser ses rêves de mariage avec un autre, Vincent réapparaît…
“Le sang faisait bourdonner aux oreilles de Lizzie la rumeur familière et confuse du ressac de la vie, mais elle s’efforça en vain d’y percevoir encore le filet de voix ténu de la raison.”
C’est le troisième texte que je lis d’Edith Wharton après Xingu (une nouvelle sur un club de lecture) et Le vice de la lecture (un article sur la lecture). Et plus que jamais, après cette troisième lecture, je suis partagée entre admiration et antipathie. Admiration parce que cette nouvelle est un véritable petit chef-d’oeuvre. Dans Xingu, nouvelle qui m’avait amusée et que j’avais bien appréciée, j’avais trouvé les sarcasmes de l’auteur un peu faciles car tous ses personnages étaient ridiculisés par le biais de la caricature. Rien de tel dans Les lettres. Nous sommes cette fois au coeur des pensées de l’héroïne, au plus près de ses sentiments. Nous ne quittons jamais son point de vue au point de douter de tout. Lizzie est elle-même en proie au doute. Elle ne sait pas exactement qui est ce Vincent sur qui elle a jeté son dévolu, ni quels sont ses sentiments pour elle. Nous lecteurs partageons ses doutes et plus encore, car nous doutons aussi de sa perception, de sa compréhension des choses. La nouvelle se lit dans une grande tension. La réalité paraît instable, le monde d’Edith Wharton inquiétant. On attend l’événement tragique, le retournement de situation, ou le point de vue de Vincent qui éclairerait l’histoire d’un jour nouveau. Et jusqu’à la dernière ligne, on ne sait absolument pas quelle sera la fin de la nouvelle. Pire encore, une fois la dernière phrase lue, il est bien difficile de dire si la nouvelle finit bien ou mal. Elle finit sans doute moins mal qu’on a pu le redouter en lisant. Mais cette fin est tellement amère ! C’est cette amertume qui me rend Edith Wharton antipathique. Son pessimisme est infini, un pessimisme plein d’aigreur. Elle semble haïr tous ses personnages. Ils sont tous faux. Leurs sentiments sont des mensonges. L’amour n’existe pas, l’amitié non plus. Toutes les vies sont des ratages, les vies solitaires comme les vies à deux. Et bien sûr l’incompréhension entre tous ces êtres est incommensurable. Les lettres est une nouvelle sur la faillite des illusions, le renoncement. On y découvre au début une jeune fille naïve et amoureuse et on laisse à la fin une femme tristement lucide et résignée, qui fait le choix de positiver le ratage dans un ultime mensonge à elle-même.
Bref, une nouvelle absolument parfaite par une auteure bien intéressante que je vais continuer à lire…
Les lettres / Edith Wharton, traduit de l’américain par Anne Rolland (titre original : The Letters), Folio 2 euros, 2003, 91 p., ISBN 2-07-030408-6
Edith Wharton (1862-1937) est l’auteur notamment de Chez les heureux du monde (1905), Ethan Frome (1911) et Le temps de l’innocence (1920).
Nouvelle lue dans le cadre du Challenge 2 euros organisé par Cynthia.


Lu dans le cadre du défi Blog-o-trésors organisé par Grominou. Il était proposé par 































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