Cosmos

“Cosmos”, paru en 1964, est le dernier roman de Witold Gombrowicz (1904-1969).

De quoi s’agit-il ? Le narrateur et son ami Fuchs louent une chambre dans une pension tenue par Mme Wojtys avec son mari Léon, leur nièce Catherette, leur fille Léna, son mari Lucien et son chat Jacquot. En chemin Fuchs et le narrateur ont remarqué quelque chose d’étrange : non loin de la pension, dans la campagne, un moineau était pendu dans un arbre par un fil de fer, trop haut pour que cela soit l’oeuvre d’un enfant. Pourquoi ce moineau a-t-il été pendu et par qui ? Autre source d’interrogation pour le narrateur : les lèvres de Catherette et celles de Léna. A son arrivée à la pension, il a en effet remarqué une anomalie à la bouche de Catherette, mais voilà que dans ses pensées les lèvres de Catherette se retrouvent associées à celles de Léna pourtant bien différentes. Pourquoi cette association ? Et ce sont ces deux étranges questions que le narrateur va ressasser.

De Fuchs nous savons qu’il a deux semaines de vacances et essaie d’oublier sa mésentente avec son chef de bureau. Du narrateur nous savons qu’il est étudiant et que sa présence dans cette pension est liée à une brouille avec sa famille, à Varsovie.

Non seulement le narrateur passe son temps à ressasser deux questions absurdes, mais en plus il interprète tout ce que dit ou fait son ami Fuchs en fonction de ses problèmes relationnels avec son chef. Et surtout il porte un drôle de regard sur les choses, observant chaque détail comme s’il regardait le monde pour la première fois, s’interrogeant sur chaque ligne du plafond, les mains de Lucien, un bout de bois dans le jardin…

Difficile de raconter l’histoire de  ce roman qui se commente d’ailleurs ainsi dans le dernier chapitre :

“Il me sera difficile de raconter la suite de cette histoire. D’ailleurs je ne sais pas si c’est bien une histoire. On hésite à appeler “histoire” une telle… accumulation et dissolution… continuelle… d’éléments…”

Difficile d’apposer un discours rationnel sur une oeuvre pareille. Alors on se tourne vers l’auteur. On interroge ses propres écrits sur l’oeuvre, dont la préface nous donne des extraits. Ainsi en 1962, dans son journal, Gombrowicz écrivait : 

“Qu’est-ce qu’un roman policier ? Un essai d’organiser le chaos. C’est pourquoi mon Cosmos, que j’aime appeler “un roman sur la formation de la réalité”, sera une sorte de récit policier.”

C’est donc un roman sur la formation de la réalité. Je suis sceptique. Est-ce un roman policier ? Pas vraiment, mais il y a des meurtres. Ce roman m’échappe. Il faudrait en savoir plus, lire le reste de son oeuvre, ses propres commentaires sur elle, interroger ses influences, prendre de la distance. Mais je ne suis pas dans cette démarche analytique. Je le lis entre un roman policier et une bd. Je lis pour des raisons mystérieuses (me distraire, fuir la réalité, mieux l’appréhender, me chercher, rencontrer les autres…) mais plus pour disséquer des oeuvres qui glissent entre mes mains, devant lesquelles mon jugement vacille. “Cosmos” me renvoie à mes insuffisances.

Peut-être faudrait-il le laisser poser et le reprendre plus tard. Mais voilà il y a le blog, les challenges (c’est devenu la lettre G de mon challenge ABC). Cela fait six mois que je blogue et j’ai déjà des doutes. A quoi bon parler de ce qu’on n’aime pas (voir la lettre Y) ? A quoi bon parler de ce qui nous échappe ? Je rends compte ici de mes expériences de lecture. Or ces expériences ne sont pas toujours bonnes, ou pas toujours simples. Pour Yourcenar, tout était clair. Je n’aime pas. Yourcenar a hérité d’une langue, d’une culture. Elle campe sur son héritage, le fait fructifier sans prendre aucun risque. Et elle m’ennuie. Rien de tel ici. Gombrowicz, lui, cherche, invente, explore. Et il me déstabilise. Et plus j’y pense et plus je me dis que j’aime être déstabilisée.

Et puis il y a cette question, que je posais déjà en ouvrant ce blog : comment choisissons-nous les livres que nous lisons ? Pourquoi “Cosmos”, alors qu’il y a tant et tant à lire ? Je me souviens, j’étais à la librairie, quasiment la seule de la ville, heureusement une excellente librairie. Je furetais au rayon russe, car je suis dans une période très russe. Mais j’ai glissé en Pologne sans m’en apercevoir. Si je n’ai pas lu tous les auteurs russes, généralement je connais au moins leurs noms, à force de fréquenter ce rayon. Mais là sur cette tablette, que des noms nouveaux pour moi. C’est à ça que je me suis rendu compte, que mes yeux s’étaient égarés en Pologne. Je n’avais jamais lu d’auteur polonais, c’était une expérience à tenter. J’en ai choisi un. Pourquoi “Cosmos” ? Peut-être qu’avec un titre pareil, on croit qu’on va comprendre le monde. Peut-être la mouche sur la couverture (je venais de lire “La vie des insectes”). Peut-être Maurice Nadeau. En effet, il y a sur la quatrième de couverture une petite phrase de Maurice Nadeau. Elle ne dit rien de bien extraordinaire cette petite phrase. Elle dit juste que Maurice Nadeau a aimé, qu’il l’a relu souvent, qu’il le conseille d’une certaine façon. Et Maurice Nadeau est généralement de bon conseil (je pense à Perec et Houellebecq).

“On n’a jamais fini de le découvrir. On n’a jamais fini non plus de se découvrir à travers lui.” (Maurice Nadeau)

Si vous êtes arrivés au bout de ce billet sans queue ni tête, vous vous demandez : mais finalement elle en pense quoi de “Cosmos” ? Je ne sais pas, mais c’était bien. Je vous le prête, si ça vous tente.

Cosmos / Witold Gombrowicz, traduit du polonais par Georges Sédir, Gallimard (Folio), 2004, ISBN 2-07-036-400-3

Publié dans: on 17 juillet 2008 at 6:28 Commentaires (1)
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Le coup de grâce à deux euros

challengeabc2008

Chiantitude infinie

Au début de ce court roman, nous sommes en 1919 à la gare de Pise, où Eric von Lhomond, un allemand d’une quarantaine d’années, blessé au pied, attend le train qui le ramènera en Allemagne. Au petit matin, au buffet de la gare, il entreprend de raconter un épisode de sa vie à deux mystérieux et silencieux auditeurs. Commence alors un récit à la première personne, beaucoup trop écrit, dans un style absolument insupportable, prétentieux et d’un autre âge, que le lecteur ne peut en aucun cas prendre pour un récit oral.

Dans une préface datée de 1962 (alors que le roman a été écrit en 1939), Marguerite Yourcenar s’en explique en nommant cela une “convention littéraire” et en s’abritant derrière “La sonate à Kreutzer” et “L’immoraliste”. Ce qui surprend malgré tout ici, c’est l’inutilité de l’introduction immédiatement suivie d’un monologue jamais interrompu par un quelconque retour à la situation initiale, pas même à la fin du roman.

Mais passons sur cette maladresse et venons en au coeur du récit. Il s’agit de prime abord de l’histoire d’une grande amitié entre Eric et Conrad. Pour vous donner une idée du style confondant de ridicule, voici comment Marguerite Yourcenar décrit Conrad, alors qu’Eric le retrouve après une séparation :

“Il avait gardé une innocence d’enfant, une douceur de jeune fille, et cette bravoure de somnambule qu’il mettait autrefois à grimper sur le dos d’un taureau ou d’une vague ; et ses soirées se passaient à commettre de mauvais vers dans le goût de Rilke.”

C’était la guerre et Eric s’était engagé dans le corps des volontaires qui participaient à la lutte antibolchevique en Estonie et en Courlande. Il y avait retrouvé Conrad et par la même occasion Sophie, soeur de Conrad. Sophie était amoureuse d’Eric, qui ne partageait pas ses sentiments (ou du moins le croyait-il) et elle se consolait dans les bras de quelques amants de passage, tandis qu’Eric lui préfèrait les prostituées. Mais c’était la guerre, et autour de nos héros une véritable hécatombe, et ce jusqu’à la fin, ô combien tragique.

Je me suis rarement autant ennuyée en lisant et ce court roman d’une centaine de pages m’a semblé durer une éternité. Est-il représentatif de l’oeuvre de Yourcenar ? J’ai appris à me méfier de cette collection (aux 4e de couverture systématiquement à côté de la plaque) qui ne publie que le plus mauvais, mais je doute de retrouver de sitôt l’envie de lire quoi que ce soit d’autre de notre académicienne.

Le coup de grâce / Marguerite Yourcenar, Folio 2€, 2007, ISBN 978-5-07-033812-2

Plus indulgente que moi, Jules y a trouvé une “intensité stimulante”.

1958-2008 : ces 50 ans qui ont changé notre vie

 

Quelle déception ! Et surtout quel ennui !

Voici un ouvrage qui nous propose de parcourir les cinquante premières années de la Ve République en les regardant par le petit bout de la lorgnette, c’est-à-dire en s’intéressant à la petite histoire plutôt qu’à la grande, et en se focalisant sur ce qui a changé dans notre vie quotidienne depuis 1958. Ces intentions avaient tout pour me séduire, mais hélas…

J’ai choisi ce livre dans la liste proposée par Babelio croyant recevoir ce que dans le jargon des bibliothèques on appelle “un usuel”. J’ai en effet un faible pour ces ouvrages qui se veulent utilitaires, qui sont faits pour nous apporter une réponse à une question ponctuelle, mais dans lesquels on peut aussi entrer sans rien chercher, pour le plaisir de se perdre dans un labyrinthe de mots, de faits, de dates, d’idées… J’aime les dictionnaires, même (et surtout) les plus fantaisistes, les encyclopédies, les chronologies, les almanachs… et je m’attendais à recevoir un des ces livres aux multiples entrées et aux multiples lectures possibles. J’espérais un de ces livres inépuisables, dans lesquels on aime à se replonger encore et encore et dans lesquels on apprend énormément de choses.

Au lieu de cela, j’ai reçu un ouvrage qui ne propose aucune entrée possible, mis à part le feuilletage. Si l’ayant feuilleté une première fois, on se souvient par exemple que l’invention du minitel y figure mais qu’on en a oublié la date, on n’a même pas un index à sa disposition pour la retrouver. Si au moins des chemins de lecture nous étaient proposés à l’intérieur de l’ouvrage, on pourrait le feuilleter plusieurs fois selon des axes différents. Par exemple, ayant remarqué qu’il y avait dans ce livre des informations concernant le cinéma, on pourrait être tenté de parcourir cinquante ans d’histoire du cinéma. Mais même ça, ce n’est pas possible, les différentes rubriques n’étant pas positionnées au même endroit d’une page à l’autre. Les titres des mini-articles qui composent chaque page sont comme surlignés en jaune, en orange, en vert… mais ces couleurs sont distribuées au hasard sans qu’il soit posssible d’en suivre une d’un bout à l’autre de l’ouvrage.

Et si on fait malgré tout l’effort d’entrer dans l’une des pages de l’ouvrage pour découvrir les faits retenus pour l’année à laquelle se consacre la double page, on se rend compte que la plupart des mini-articles ne sont en fait que des énumérations, ce qui s’avère donc vite lassant, souvent même absolument illisible, et pire encore, sans aucun intérêt (car une liste qui n’est pas exhaustive n’a aucun intérêt) : liste des films sortis cette année là, liste des émissions de télé nées cette année là, liste des morts de l’année, etc. Et on comprend alors mieux pourquoi il n’y a pas d’index : tout simplement parce que celui-ci aurait été au moins aussi long que l’ouvrage proprement dit.

Comme il n’y a qu’une double page pour chaque année, l’essentiel du travail des deux auteurs a été de sélectionner les événements à recenser. Cette sélection ne pouvant qu’être subjective, on aurait pu s’attendre à ce que les auteurs assument cette part de subjectivité en adoptant un ton singulier, en portant un regard qui leur soit propre sur ces années qui, pour au moins une partie d’entre elles, sont aussi les leurs. Au lieu de cela, on a un ton d’une platitude et d’un ennui incommensurables. Car à force de vouloir donner dans le consensuel, on n’intéresse plus personne.

Comme je serais bien mauvaise, si je n’essayais pas de mettre en avant ne serait-ce qu’un point positif, je dirais que j’ai bien aimé une des rares rubriques récurrentes clairement identifiable : “Le mot de l’année”.  Et comme moi aussi j’aime les listes, voici en partant de la fin, quelques uns des mots retenus pour cette rubrique : RSA, Bravitude, Chikungunya, Sudoku, Blog, SRAS, Euro, AZF, RTT…

Mais il y a tellement mieux, si on s’intéresse aux mots de l’actualité ! Je songe à ce formidable ouvrage publié par Gallimard Jeunesse et intitulé “Les 1000 mots de l’info”. Théoriquement destiné aux adolescents, cet ouvrage peut tout à fait ravir les adultes curieux dans mon genre, mais aussi les parents de jeunes adolescents qui se trouvent souvent dépourvus face aux questions suscitées par exemple par le journal télévisé. C’est en outre un ouvrage fort bien illustré, avec un index à la fin, un mode d’emploi au début, et toutes sortes de rubriques offrant ces portes d’entrée que j’ai cherchées en vain dans “1958-2008″. Mais c’est aussi un ouvrage de 360 pages (mon édition de 2003), alors que “1958-2008″ prétend raconter 50 ans en 120 pages.

 

A qui s’adresse “1958-2008″ ? Espérant ratisser large, la quatrième de couverture nous dit “un livre pour toutes les générations”. Comme on n’y apprend pas grand chose, je dirais plutôt qu’il joue avec la nostalgie qui finit par nous gagner tous, l’âge venant. C’est donc, selon moi, un livre qui s’adresse à ceux qui ont traversé ce demi-siècle.

En conclusion, si vous connaissez quelqu’un qui a cinquante ans cette année (et que vous ne l’aimez pas beaucoup), vous pouvez toujours le lui offrir.

livres, critiques citations et bibliothèques en ligne sur Babelio.com

Publié dans: on 22 juin 2008 at 11:25 Commentaires (4)
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La mort en été

“C’était au plus haut de l’été,

il y avait de la colère dans les rayons du soleil”.

“La mort en été”  est un recueil de dix nouvelles de Mishima publié en 1943. De longueurs, de thématiques, et de styles assez différents, c’est un peu artificiellement que ces nouvelles sont réunies en recueil. Néanmoins la mort en est le thème le plus récurrent : on flirte avec l’idée du suicide (La mort en été), on pratique le seppuku, suicide rituel japonais (Patriotisme), on doit survivre au décès de ses enfants (La mort en été), ou encore on assiste à la fin d’un vieillard (Le prêtre du temple de Shiga et son amour). L’amour, dans ce qu’il a de plus passionnel et douloureux, en est également un des thèmes majeurs. Enfin les traditions séculaires subsistant dans le Japon moderne y sont également à l’honneur : les acteurs de kabuki (Onnagata), les geishas (Les sept ponts), le seppuku (Patriotisme), les coutumes funéraires (La mort en été).

De ce magnifique recueil, je retiendrai surtout trois nouvelles, la plus terrible d’une part et mes deux préférées d’autre part,  c’est-à-dire les deux nouvelles que j’ai eu envie de relire avant d’écrire ce billet, l’une grave et l’autre légère.

La plus forte et la plus marquante des nouvelles du recueil est sans aucun doute “Patriotisme. La nouvelle s’ouvre sur le suicide d’honneur du lieutenant Shinji Takeyama, immédiatement suivi de celui de Reiko, femme soumise. Comme ils étaient mariés depuis six mois, c’est cette période de bonheur que la nouvelle relate brièvement, avant d’en venir à l’épisode de la mutinerie, qui est la cause du geste du lieutenant. Mais cet événement ne nous est raconté que du point de vue de Reiko qui, seule chez elle, se prépare à mourir. Puis, après une dernière étreinte, arrive le geste final, dont aucun détail sordide ne nous est épargné. Effroyable ! D’autant plus effroyable d’ailleurs, qu’on ne peut lire cette nouvelle sans songer au seppuku que s’infligea Mishima lui-même. Je ne vous cache pas avoir lu les pires paragraphes en diagonale et je n’ai pas l’intention de relire cette nouvelle de sitôt.

Venons-en donc à mes deux nouvelles préférées. Tout d’abord, j’ai apprécié la nouvelle qui donne son titre au recueil : “La mort en été. Alors qu’elle est à la plage avec les trois jeunes enfants de son frère, une femme se noie avec les deux aînés. Malgré l’horreur de l’événement et la douleur qui doit être la sienne, le père appelé à rejoindre sa femme après le drame ne songe qu’à sauvegarder les apparences. Surtout ne trahir aucune émotion, car aux yeux de ce Japonais, il n’y a rien de pire que d’exprimer ses sentiments, rien de plus honteux que d’exposer avec impudeur sa douleur en public. “Elle glissa un regard vers son mari et fondit en larmes. Il ne tenait pas à ce que le directeur le vît poser la main sur l’épaule de sa femme pour la réconforter. Ce serait pire que de laisser surprendre les plus intimes secrets d’alcôve.“  Quant à la mère des enfants, elle ne parvient pas à dissiper le sentiment de culpabilité qui l’amène à ressasser des idées suicidaires…

J’avoue enfin avoir un faible pour la nouvelle la plus légère et la plus amusante du recueil : “La perle. Quatre amies sont invitées par une cinquième pour fêter ses 43 ans autour d’un gâteau d’anniversaire accompagné de thé. La maîtresse de maison porte une bague ornée d’une perle. Mais juste avant l’arrivée des invitées, la perle se désolidarise de la monture de la bague et se retrouve posée négligemment sur le plat de service du gâteau. Puis au cours du goûter, la perle disparaît. Une des invitées l’a-t-elle subtilisée ou avalée par mégarde ? Et surtout, comment les quatres amies, pas si amies que cela d’ailleurs, vont-elles parvenir à préserver leur réputation, si chère à leurs yeux ? Vous ne serez sans doute pas étonnés, si je vous dis que “La perle” est un petit bijou de finesse et d’humour, qui en dit long sur le savoir vivre d’une certaine bourgeoisie japonaise.

La mort en été / Yukio Mishima, traduit de l’anglais par Dominique Aury, Gallimard (Folio 1948), 2007, ISBN 978-2-07-038036-7

Ce recueil de nouvelles a été lu pour célébrer l’été dans le cadre du Challenge Vivaldi.

 Il a également été lu et apprécié par Fantasio.

Un coup d’aile à deux euros

challengeabc2008 

“Le soir, la pluie cessa de façon imprévue.

Quelqu’un s’était brusquement ravisé et avait fermé les robinets.”

Connaissez-vous les Folio 2€ ? Dans cette chaîne de magasins qui étaient autrefois des librairies et ne vendent plus aujourd’hui que quelques malheureux bouquins noyés dans un océan technologique, ils attendent souvent les LCA dans nos genres sur des présentoirs disposés près des caisses, comme les bonbons attendent les enfants dans les supermarchés. Arrivé près de la sortie avec une pile de livres déjà beaucoup plus haute que prévue, on se dit qu’on n’est plus à deux euros près, ni surtout à cent pages près, et on cède à la tentation. C’est en tous cas exactement ce qui m’est arrivé. J’y ai vu l’occasion de compléter mon challenge ABC avec les lettres Y et N qui manquaient encore. Y comme Yourcenar. Je ne l’ai jamais lue, mais je la suppose d’un classicisme ennuyeux à mourir, Alors d’accord pour lui donner une chance de me faire dire que je me suis trompée, mais pas avec un pavé. N comme Nabokov. La lettre N n’a l’air de rien comme ça, mais en fait les auteurs en N ne courent pas les rues. Alors pourquoi pas renouer avec Nabokov, pas lu depuis des années, avec deux petites nouvelles ? Et voilà comment je me suis fait avoir par cette collection. Mais on ne m’y reprendra plus.

Dans “Un coup d’aile” dans sa version à deux euros, on trouve en fait deux nouvelles : “Un coup d’aile” et “La Vénitienne”. Dans le Folio plus cher intitulé “La Vénitienne et autres nouvelles”, on trouve également ces deux nouvelles, mais aussi les autres nouvelles de jeunesse de Nabokov. Ces nouvelles (ou du moins les deux que j’ai pu lire) datent des années vingt, c’est-à-dire de l’époque où Nabokov vivait en exil à Berlin. Elles ont été écrites en russe, comme toutes les premières oeuvres de Nabokov, qui est ensuite passé à l’anglais. “Un coup d’aile”  a été publiée dans une revue russe en 1924. Mais “La Vénitienne” est restée inédite jusqu’en 1990, quand les nouvelles de jeunesse de Nabokov ont pour la première fois été réunies en recueil. Toutes ces informations figurent dans le petit Folio 2€ (et j’ose espérer qu’elles sont exactes), et ce malgré l’absence de préface ou postface, et avec au début de l’ouvrage une pauvre présentation de Nabokov pouvant convenir à n’importe quelle autre oeuvre. Ce qui est en revanche plus instructif, ce sont deux petites notes en bas de page à la fin de chacune des nouvelles, qui nous permettent de situer ces textes dans l’oeuvre de Nabokov. Il serait donc injuste de dire que l’éditeur n’a pas fait son travail. Et pourtant, l’éditeur s’est permis de publier ces textes et d’en écrire le résumé en quatrième de couverture, sans même les avoir lus. Voici en effet le résumé qui nous est proposé pour “Un coup d’aile” : “Dans les montagnes enneigées de la Suisse, Kern, un étudiant hanté par la mort, éprouve une passion impossible pour l’insaisissable Isabelle”. Or je me demande d’où est venue à l’éditeur l’idée que Kern était un étudiant. Cela n’est pas dit dans la nouvelle telle que j’ai pu la lire. Tout ce que nous savons de Kern, c’est qu’il a été marié sept ans à une femme qui s’est suicidée un an plus tôt, et qu’il a trente-cinq ans. Ce n’est certainement qu’un détail, mais révélateur à mon sens du peu de soin accordé à cette édition.

Mais venons-en aux textes eux-mêmes. Dans “Un coup d’aile”, un homme, dont on est en droit d’espérer qu’il n’est plus étudiant depuis longtemps, fait du ski en Suisse. Il rencontre une charmante Isabelle. Et ce pourrait être l’histoire d’un amour impossible, si le récit ne tournait pas au fantastique. Surgit subitement la créature ailée, sans que j’aie vraiment compris s’il s’agissait d’hallucinations de notre pauvre héros suicidaire. Je n’ai pas non plus très bien compris le retournement final, me demandant quel sens donner à tout ça. Mais qu’a donc voulu dire Nabokov ? J’en arrive à plaindre le malheureux contraint d’écrire un résumé en quatrième de couverture, pour une nouvelle qu’il a visiblement encore moins comprise que moi. Cela dit, même si le traducteur ignore qu’en français le “bouton de l’électricité” se dit “interrupteur”, il est difficile de nier que la nouvelle est joliment écrite.

Vient ensuite la nouvelle intitulée “La Vénitienne”. Etant donné le talent du rédacteur de la quatrième de couverture, autant s’en remettre à lui pour le résumé : “Lorsque Simpson voit le portrait de la Vénitienne peint par Sebastiano del Plombo, il est fasciné et tombe éperdument amoureux. Le tableau exerce sur lui une telle attirance qu’il ne peut s’empêcher de revenir le contempler jour après jour, jusqu’à ce qu’il pénètre dans la toile…” Vous remarquerez que la quatrième de couv. ne nous dit pas que Simpson est étudiant, et pourtant il l’est. Remarquez aussi les points de suspension qui laissent supposer que l’essentiel de la nouvelle se situe après l’entrée dans le tableau. Mais là encore, je n’ai pas lu la même nouvelle. J’ai attendu pendant 45 pages que l’étudiant Simpson se décide à entrer dans le tableau. Et ensuite, les huit pages finales ont fort habilement achevé une nouvelle qui avait bien mal commencé, avec beaucoup de longueurs, ce qui, avouez-le,  est le comble pour une nouvelle.

Et comme je ne vous cache rien de mes états d’âme de lectrice, sachez qu’ensuite j’ai pu relire la première nouvelle avec plus d’indulgence et apprécier l’écriture de l’angoisse et de la tentation suicidaire.

Mais je ne suis pas sûre que ces textes extirpés d’un tiroir des années après la mort de l’auteur n’aient leur place dans une collection comme celle-là. Ne vaudrait-il pas mieux les destiner aux spécialistes de Nabokov (dans les oeuvres complètes par exemple) et offrir à l’amateur désargenté une oeuvre plus aboutie ? 

Un coup d’aile suivi de La Vénitienne / Vladimir Nabokov, traduit du russe par Bernard Kreise, Gallimard, Folio 2 euros, 2007, ISBN 978-2-07-041254-9

Publié dans: on 18 juin 2008 at 12:37 Commentaires (1)
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Seul avec ses angoisses

challengeabc2008 

Zamiatine (1884-1937) est surtout connu en France pour son roman “Nous autres”, écrit en 1920 mais publié en Russie seulement en 1988, que l’on considère souvent comme la préfiguration du roman d’Orwell, “1984″. Zamiatine est cependant essentiellement un auteur de nouvelles. “Seul” est la première, écrite en 1907. 

“Seul” met en scène un étudiant arrêté pour ses activités politiques et seul dans sa cellule. Il n’est cependant pas seul dans la prison. Un jour, le prisonnier de la cellule voisine entre en contact avec lui :

“Soudain toutes les pensées se sont déchirées. Et tout est mort autour : seul le vide - et à l’intérieur tombent les bruits, effilés, étincelants. “Toc-toc ! Toc-toc-toc !” En bas… Là-bas, quelqu’un de vivant, en bas. Près du tuyau cette fois. Le coeur s’est mis à battre comme un fou et se rue à la rencontre.”

Par le tuyau qui va d’une cellule à l’autre, ils vont pouvoir communiquer en s’envoyant des bouts de papier. Ainsi son voisin se présente : il est ouvrier et se nomme Alexandre Tifléïev. L’étudiant lui répond :

“Je suis l’ex-étudiant Biélov. Je suis enfermé, seul depuis trois mois. Content de vous trouver.”

C’est par le biais des petits mots échangés par les deux détenus, que le lecteur apprend quelques éléments sur l’identité de Biélov et les raisons de sons arrestation. Le récit est écrit à la troisième personne, mais le point de vue est celui de l’étudiant dont le narrateur n’ignore aucun état d’âme. Les phrases sont courtes, le rythme saccadé, Nous sommes dans les pensées de Biélov qui ressasse. Il y a bien quelques autres personnages dans la prison, des gardiens en particulier. Mais aucun n’a d’identité propre, tous étant désignés par le pronom impersonnel “on” :

“On a éteint les lampes. Des pas ont clapoté et pataugé dans le marais pourri du couloir. Un sifflement a claqué, s’est répandu comme un filet d’eau froide. Une serrure a grincé des dents.”

Et puis un jour Biélov va se souvenir de Liélka, qui appartenait au même groupuscule révolutionnaire que lui. Dans sa solitude délirante il va imaginer qu’un sentiment amoureux était né entre eux avant son arrestation. Et par l’intermédiaire de Tifléïev qui reçoit des visites au parloir, il va lui faire parvenir des lettres et recevoir des réponses.

Par bien des aspects, “Seul” ressemble plus à un long poème en prose qu’à une nouvelle. Il n’y a pas véritablement d’histoire, pas de chute, mais juste une situation, un climat oppressant, et un style extrêmement travaillé. On en ressort un peu sonné.

Terminons donc par une citation :

“Maintenant Biélov savait ce qui l’attendait. De longues années sombres qui iraient à pas lents et lourds - dans des fers. Mais cela ne lui chuchotait plus de pensées noires - comme autrefois, et il y avait du courage et de la joie dans son âme : demain arriverait une lettre d’elle, et en elle - son amour.” 

Seul / Evguéni Zamiatine, traduit du russe par Bernard Kreise, Rivages poche (Bibliothèque étrangère), 1990, ISBN 2-86930-325-4

Elle

Ivan bounine (1870-1953) est un écrivain russe que j’ai découvert par son dernier ouvrage, le recueil de nouvelles “Les allées sombres“. Je le retrouve avec “Elle”, un roman autobiographique publié en 1938, alors qu’il vivait en exil en France. En effet, si j’en crois la quatrième de couverture, “Elle” est inspiré d’un épisode réel de la vie de Bounine : “une longue liaison qu’il considérait lui-même comme un mariage et qui n’avait jamais été régularisée, faute du consentement du père de la jeune femme”.

Le personnage principal de ce  roman à la première personne se nomme Alexis Arséniev, nom du double littéraire de Bounine, déjà utilisé par l’auteur dans son autobiographie “La vie d’Arséniev” (1933). Il est jeune, n’a pas encore fait ses études, et dit lui-même sortir tout juste d’une “adolescence monacale”. Dés le début de sa relation avec “elle”, Lika, le père de la jeune fille l’avertit : Quels que soient les sentiments qui peuvent exister entre vous et ma fille, et à quelque stade de développement qu’ils puissent se trouver, je vous le dis d’avance : elle est, bien entendu, tout à fait libre, mais s’il arrivait qu’elle veuille, par exemple, se lier avec vous de quelque solide lien et qu’elle me demande, pour ainsi dire, ma bénédiction, elle rencontrera mon refus formel.” Alexis devient malgré tout l’amant de Lika peu après cet avertissement. Il s’installe alors à Orel, où il vient de trouver un travail à la rédaction du journal “La voix”. De ce travail nous ne savons pas grand chose, si ce n’est qu’Alexis le trouve indigne de lui. Il le prend cependant pour se rapprocher d’elle, hébergée à la fameuse rédaction par l’éditrice du journal. Ainsi il peut passer toutes ses journées avec elle, et elle vient le rejoindre parfois à son hôtel. De son côté, pour pouvoir rester à Orel, elle s’est mise à étudier la musique.

Au fur et à mesure qu’évolue leur relation, Alexis se rend compte que le père de la jeune femme avait raison. Elle et lui n’ont pas beaucoup de points communs. Son travail, qu’il qualifie de misérable, ne lui permet pas de vivre décemment. Quant à elle, elle a un grand besoin de sorties, de distractions, de bals. Elle aime plaire. Le père de Lika le lui avait dit, qualifiant lui-même sa fille de jolie et assez frivole. Et Alexis souffre cruellement de jalousie.

Puis un jour, le père de Lika arrive à Orel avec Bogolov, un jeune homme riche, spirituel et cultivé, à présenter à sa fille. Pour Alexis, c’est le début d’une séparation qu’il espère provisoire. Il sombre peu à peu dans la neurasthénie : “La séparation semblait particulièrement terrifiante et stupéfiante la nuit. Me réveillant dans les ténèbres, j’étais frappé : comment vivre maintenant et pourquoi vivre ? Est-ce bien moi, celui qui est couché, sans savoir pourquoi, dans l’obscurité de cette nuit absurde, dans une ville de province peuplée de milliers de gens qui me sont étrangers jusqu’à l’invraisemblance, dans cette chambrette à l’étroite fenêtre qui, toute la nuit, se grisaille de la présence d’un diable long et muet ?”

Cette période solitaire est aussi pour Alexis l’occasion de se mettre à écrire. Il écrit et publie des textes qui ne sont pas encore à la hauteur de ses ambitions : “Former en soi de ce que donne la vie, quelque chose de vraiment digne d’être écrit, quel rare bonheur, quel effort spirituel ! Et voici que mon existence de plus en plus passa dans cette nouvelle lutte avec “l’irréalisable”, dans la recherche et la surprise de cet autre bonheur, également insaisissable, dans cette poursuite, dans cette perpétuelle méditation…”

Je ne raconterai pas la suite de l’histoire sentimentale, qui connaît pourtant quelques rebondissements, pour laisser au futur lecteur de ce texte, que vous êtes peut-être, le plaisir de la découverte. L’histoire est cependant assez mince et ne constitue pas l’intérêt principal de ce roman.  Bounine excelle à décrire la confusion de ses sentiments, ses moments de désespoir, ses instants d’allégresse, quand le paysage se charge de refléter une humeur fragile et passagère : “La nuit est déjà claire, pure. Et tout est ferme, léger, ravissant : et la neige, et la lune, et les joyeuses lanternes, et les traîneaux sémillants…” C’est encore, comme dans “Les allées sombres”, de l’amour, à la fois romantique et sensuel, mais aussi du temps qu’il est question dans “Elle”, et de la trace que laissent les sentiments perdus. Mais “Elle” est également un roman d’apprentissage, un roman de formation. A la fin du roman, Alexis est devenu un homme libre à qui, selon son expression, rien ne suffit plus.

 Elle / Ivan Bounine, traduit du russe par Maurice Parijanine, Stock, Bibliothèque cosmopolite, 1985, ISBN 2-234-01769-6 (épuisé)

Publié dans: on 4 mai 2008 at 11:45 Commentaires (0)
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Les histoires d’amour finissent mal, en général

“Les allées sombres” d’Ivan Bounine

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Ivan Bounine (1870-1953) est le premier prix Nobel russe. Il a reçu ce prix en 1933, alors qu’il vivait en exil en France depuis 1920. Avant cela, la reconnaissance lui avait déjà été accordée en Russie, où le prix Pouchkine lui avait été décerné à trois reprises avant qu’il ne soit élu à l’Académie impériale de Russie en 1909.  Il a commencé par écrire des poèmes (La chute des feuilles), s’est fait connaître par ses nouvelles (Les pommes Antonov, La nuit, Le Monsieur de San Francisco), a écrit plusieurs romans (Le village, Soukhodol, L’amour de Mitia) ainsi qu’un roman semi-autobiographique (La vie d’Arseniev). “Les allées sombres” est son dernier recueil. Il rassemble 38 nouvelles écrites de 1938 à 1944, comme autant de variations sur la passion amoureuse.

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Les nouvelles de Bounine commencent souvent dans la légèreté et s’achèvent dans le drame. Tout bascule brutalement dans les dernières lignes des nouvelles.  On meurt beaucoup dans ce recueil : assassiné (Heinrich, Le début, Le vapeur Saratov), égorgé par un loup (Ballade), “de couches prématurées” (Nathalie). On s’y suicide parfois (Le Caucase, Galia Ganskaïa, Pelage de fer, L’oratoire). Ou on meurt de mort naturelle alors qu’on venait juste d’entrevoir le bonheur (A Paris). Les ruptures sont cruelles (Stiopa, Muse). Les amants sont généralement séparés. Et quand ils parviennent à s’aimer, leur bonheur fait le malheur d’un autre (Le Caucase, Muse).

Le souci du détail, la minutie alliée à l’économie des descriptions, voilà ce que je retiens du style de Bounine. Le lecteur est souvent saisi au détour d’une phrase par la nostalgie que peut faire naître un simple paysage, la couleur d’un ciel qui en rappelle un autre.

Les nouvelles des “Allées sombres” ne sont pas autobiographiques. On devine pourtant souvent l’auteur derrière ses personnages : un homme déjà âgé, tenté par le bilan de sa vie, et qui réalise alors, que seul l’amour demeure, “cet amour que l’on garde à jamais blotti au fond du coeur” (Les cartes de visite), car “tout passe, mais on n’oublie pas tout” (Les allées sombres). Pour Bounine, l’amour n’existe jamais tant que dans le souvenir qu’on en garde, et une vie se résume parfois à un instant où tout a basculé  : “Mais finalement qu’y a-t-il eu dans ma vie ? Et je me dis : rien d’autre que cette soirée froide d’automne. A-t-elle vraiment eu lieu ? Oui, tout de même. Et c’est la seule chose qui ait existé dans ma vie ; le reste n’est qu’un rêve inutile.” (Un automne froid).

Encore un petit bout de dialogue extrait de la nouvelle “Antigone”, pour le plaisir, et parce qu’il confirme une influence littéraire très perceptible par un lecteur français :

- Et qu’est-ce que vous aimez lire ? demanda-t-il en croisant ses yeux avec un peu plus d’assurance.

- En ce moment, Maupassant, Octave Mirbeau…

- Oui, évidemment. Les femmes aiment toutes Maupassant. Il ne parle que d’amour.

- Et que peut-il y avoir de mieux que l’amour ?

J’ai dégusté ce recueil de nouvelles lentement. Je l’avais à peine terminé, que je le relisais déjà, dans un ordre différent. Et voilà que pour écrire ce modeste billet, je m’y suis replongée totalement, jusqu’à le relire encore. Je ne le conseillerais pas en cas de crise de boulimie de lecture. Ce recueil se savoure en gourmet.

Les allées sombres / Ivan Bounine ; traduit du russe par Jean-Luc Goester et François Laurent, Le livre de poche (collection Biblio), Paris, 2003, ISBN 2-253-05246-9

Publié dans: on 11 mars 2008 at 10:24 Commentaires (1)
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