L’amour c’est du pipeau

Les lettres

“Et pourtant, un instant plus tôt, elle s’était crue parfaitement heureuse !”

A Saint-Cloud, près de Paris, la jeune américaine Lizzie West donne des leçons à domicile à la petite Juliette. Petit à petit elle tombe amoureuse du père de son élève, Vincent Deering. Ils ont à peine échangé quelques baisers, quand Deering perd sa femme et doit se rendre aux États-Unis pour régler ses affaires.  Après quelques lettres d’amour écrites pendant son voyage, très vite il la laisse sans nouvelles. Elle continue malgré tout de lui écrire quelque temps,  mais  ses lettres restent sans réponse. Trois ans plus tard, alors qu’elle s’apprête à réaliser ses rêves de mariage avec un autre, Vincent réapparaît…

“Le sang faisait bourdonner aux oreilles de Lizzie la rumeur familière et confuse du ressac de la vie, mais elle s’efforça en vain d’y percevoir encore le filet de voix ténu de la raison.”

C’est le troisième texte que je lis d’Edith Wharton après Xingu (une nouvelle sur un club de lecture) et  Le vice de la lecture (un article sur la lecture). Et plus que jamais, après cette troisième lecture, je suis partagée entre admiration et antipathie. Admiration parce que cette nouvelle est un véritable petit chef-d’oeuvre. Dans Xingu, nouvelle qui m’avait amusée et que j’avais bien appréciée, j’avais trouvé les sarcasmes de l’auteur un peu faciles car tous ses personnages étaient ridiculisés par le biais de la caricature. Rien de tel dans Les lettres. Nous sommes cette fois au coeur des pensées de l’héroïne, au plus près de ses sentiments. Nous ne quittons jamais son point de vue au point de douter de tout. Lizzie est elle-même en proie au doute. Elle ne sait pas exactement qui est ce Vincent sur qui elle a jeté son dévolu, ni quels sont ses sentiments pour elle. Nous lecteurs partageons ses doutes et plus encore, car nous doutons aussi de sa perception, de sa compréhension des choses. La nouvelle se lit dans une grande tension. La réalité paraît instable, le monde d’Edith Wharton inquiétant. On attend l’événement tragique, le retournement de situation, ou le point de vue de Vincent qui éclairerait l’histoire d’un jour nouveau. Et jusqu’à la dernière ligne, on ne sait absolument pas quelle sera la fin de la nouvelle. Pire encore, une fois la dernière phrase lue, il est bien difficile de dire si la nouvelle finit bien ou mal. Elle finit sans doute moins mal qu’on a pu le redouter en lisant. Mais cette fin est tellement amère ! C’est cette amertume qui me rend Edith Wharton antipathique. Son pessimisme est infini, un pessimisme plein d’aigreur. Elle semble haïr tous ses personnages. Ils sont tous faux. Leurs sentiments sont des mensonges. L’amour n’existe pas, l’amitié non plus. Toutes les vies sont des ratages, les vies solitaires comme les vies à deux. Et bien sûr l’incompréhension entre tous ces êtres est incommensurable. Les lettres est une nouvelle sur la faillite des illusions,  le renoncement. On y découvre au début une jeune fille naïve et amoureuse et on laisse à la fin une femme tristement lucide et résignée, qui fait le choix de positiver le ratage dans un ultime mensonge à elle-même.

Bref, une nouvelle absolument parfaite par une auteure bien intéressante que je vais continuer à lire…

Les lettres / Edith Wharton, traduit de l’américain par Anne Rolland (titre original : The Letters), Folio 2 euros, 2003, 91 p., ISBN 2-07-030408-6

Edith Wharton (1862-1937) est l’auteur notamment de Chez les heureux du monde (1905), Ethan Frome (1911) et Le temps de l’innocence (1920).

Challenge 2 eurosNouvelle lue dans le cadre du Challenge 2 euros organisé par Cynthia.

Un noyau d’ombre en forme de coin

La promenade au phare

La famille Ramsay est en vacances en Écosse dans sa maison des îles Hébrides. James Ramsay, le petit garçon de six ans, aimerait bien faire une promenade au phare le lendemain. Mais fera-t-il assez beau ? Non, la promenade au phare ne se fera pas. En tous cas, pas tout de suite. Et dans dix ans, quand le temps permettra enfin cette promenade, le désir ne sera peut-être plus au rendez-vous…

La première partie du roman, la plus longue, dure à peine quelques heures. La deuxième, la plus courte, laisse s’écouler dix ans. Enfin la troisième et dernière dure le temps d’une promenade.

Si le temps est élastique chez Virginia Woolf, c’est qu’aux actes des personnages, aux menus faits qui occupent une soirée, elle superpose les pensées, les souvenirs, les rêves d’avenir de chacun. Plus qu’elle ne les superpose, elle les fait s’entrelacer avec les actes et les dialogues.

« Car maintenant elle n’avait plus besoin de songer à personne. Elle pouvait être elle-même, à elle-même. Et c’était de cela maintenant qu’elle éprouvait souvent le besoin : penser, non pas même penser, se taire, être seule. Tout l’être, toute l’action avec ce qu’il y a en eux d’expansif, de scintillant, de vocal s’évaporent et l’on se réduit, avec un sentiment de solennité, à n’être plus que soi, un noyau d’ombre en forme de coin, quelque chose d’invisible aux autres. »

On découvre les personnages petit à petit dans la première partie, sans qu’ils nous soient réellement présentés. Pas vraiment décrits, ils sont esquissés plutôt par petites touches, par une accumulation de détails qui finit par donner une vue d’ensemble de la maison et de ses occupants à instant donné. Dans cette maison, on trouve la famille Ramsay composée des parents et des huit enfants, et puis les amis qui tournent autour de la famille. Parmi eux, je retiendrai surtout Lily Briscoe, personnage très intéressant et très touchant, qui peint comme Virginia Woolf écrit.

La deuxième partie du roman est magnifique. Dix ans s’écoulent. Mrs Ramsay décède soudainement. Sa fille meurt en couches. Et la guerre de 14-18 emporte un des fils. La maison est inhabitée, elle se détériore, hantée par le souvenir de ceux qui ont disparu.

Il ne se passe rien finalement dans ce roman. C’est juste la vie qui passe, et la mort avec. L’art de Virginia Woolf est plus proche sans doute de la musique ou de l’art abstrait que du roman proprement dit. On dira que c’est de la littérature abstraite. Mais bien que l’écriture soit absolument sublime, le plaisir n’est pas qu’esthétique. Il y a une émotion vraie, intense, parfois violente. L’expérience de lecture est passionnante et délicieuse, émouvante, troublante… C’est un moment de lecture à passer ailleurs, hors du temps présent, dans une autre dimension.

La promenade au phare / Virginia Woolf, taduit de l’anglais par M. Lanoire (titre original : To the Lighthouse), Le livre de poche Biblio, 2006, 277 p., ISBN 978-2-253-03153-6

“La promenade au phare” ou “Vers le phare” (1927) est le cinquième roman de Virginia Woolf après “La traversée des apparences” (1915), “Nuit et jour” (1919), “La chambre de Jacob” (1922), “Mrs Dalloway” (1925). Pour ce roman, elle obtint le prix Fémina-Vie heureuse Anglais en 1928. Plus tard dans “Les vagues” (1931), elle écrira la même histoire, filant la même métaphore maritime, mais poussant encore l’abstraction un peu plus loin.

Les avis de LillyFab, Dominique, Les Rats de Biblio-net

Publié dans: on 29 août 2009 at 12:00 Commentaires (9)
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Inconnu à cette adresse

Inconnu à cette adresse

Max et Martin sont deux amis d’origine allemande qui tiennent ensemble une galerie d’art à San Francisco. Martin retourne vivre en Allemagne fin 1932 et une correspondance s’établit alors entre les deux amis. Max, qui est juif, va assister depuis les États-Unis à l’arrivée d’Hitler au pouvoir, tandis que sa relation avec Martin se trouvera considérablement affectée par leur divergence d’opinions…

Ce qui surprend le plus dans cette nouvelle, c’est sa date de parution : 1938. Quand Griselle, la soeur de Max qui est juive, se rend en Allemagne, nous ne sommes encore qu’en 1933. Max écrit alors : “Cette enfant ne se rend pas compte du risque qu’elle prend.” Bien sûr nous, lecteurs d’aujourd’hui, avons pleinement conscience de ce risque, mais Max en 1933… Et quand le titre du roman est justifié une première fois alors qu’une lettre destinée à Griselle renvient à son envoyeur, une vraie émotion passe, un petit frisson d’horrreur. Mais en 1938 ce n’était encore que le début de l’horreur. Alors que Katherine Kressmann Taylor depuis les États-Unis ait pris clairement la mesure du danger, quand tant d’autres disaient ne pas savoir, cela fait froid dans le dos.

Ce très court roman épistolaire est avant tout l’histoire d’une vengeance. C’est d’une grande efficacité, mais d’une froideur et d’une sécheresse inouies. Rien de véritablement littéraire dans cette nouvelle qui m’a fait toutefois une forte impression.

Inconnu à cette adresse / Kressmann Taylor, traduit de l’américain par Michèle Lévy-Bram (titre original : Address unknown), postface par par Whit Burnett, Le livre de poche, 2008, 89 p., ISBN 978-2-253-10826-9

Dautres avis sur les blogs : Lilly et ses bémols, Lucile qui pose les questions à lire entre les lettres, InColdBlog et son slogan publicitaire…

Blog-o-trésorsLu dans le cadre du défi Blog-o-trésors organisé par Grominou. Il était proposé par Fleur, Marie et Soie.

Leur adolescence brillait trop fort

La traversée de l'été

“Un silence suivit, volant bas comme un oiseau blessé.”

A New York dans les années 40, Grady Mc Neil, une jeune fille de bonne famille de 17 ans, renonce à un voyage en Europe en famille, pour vivre le temps d’un été une histoire d’amour avec Clyde Manzer, un jeune gardien de parking…

“Grady sentit un rire irrépressible monter en elle, une joyeuse agitation qui semblait envahir la blancheur du ciel d’été étendu devant elle comme une toile vierge sur laquelle elle pouvait dessiner les premiers élans imparables de la liberté.”

Quelques mots d’abord sur l’édition de ce texte :

Commencé en 1943 alors que Truman Capote n’avait que 19 ans, repris en 1949, après publication d’un roman (Les domaines hantés) et d’un recueil de nouvelles (Un arbre de nuit), puis de nouveau abandonné et considéré inachevé par son auteur, ce court roman a été redécouvert dans une vente aux enchères en 2005. La petite histoire dit même que Capote aurait voulu détruire ce texte, qu’il croyait l’avoir fait, mais que celui-ci a en fait été conservé par son concierge.

L’édition française au Livre de poche comporte une préface de Charles Dantzig qui a le mérite de situer Capote dans son temps, de nous faire croiser Harper Lee, Carson McCullers et Norman Mailer, mais une préface au ton horripilant. Charles Dantzig y raconte la vie de Truman Capote en émaillant son récit de réflexions amères, sans qu’on sache s’il les attribue à Truman Capote ou s’il ne s’agit pas plutôt de considérations personnelles. Un exemple : “A la fin de l’année, il n’a plus d’amies à New York, elles sont allées se marier ailleurs, l’une avec William Saroyan, l’autre avec Charlie Chaplin : l’amitié des femmes avec les homosexuels cesse avec leur mariage, pour reprendre une fois qu’elles ont élevé leurs enfants et ont besoin d’un animal de compagnie qui parle pour faire des courses ou prendre le thé.” (j’ai trouvé ça agaçant, mais en même temps je dois dire que le ton biographique me paraît souvent extrêmement chiant, ce qui n’est pas du tout le cas ici !)

Quant à la postface, signée Alan U. Schwartz, l’avocat de Capote, elle apporte un éclairage sur la fin de sa vie et sur les conditions dans lesquelles ont été édités les textes posthumes.

Ce que j’ai pensé du roman :

Tour d’abord, il ne s’agit pas véritablement d’un roman inachevé. Il a un début, un milieu, une fin, une histoire qui se tient. Si quelque chose était inachevé, c’était la relecture de Truman Capote et sa réécriture. Ensuite, il ne s’agit pas d’un fond de tiroir destiné aux seuls fanatiques de Capote, mais d’un court roman qui mérite tout à fait d’être lu par tout un chacun.

“Les plus petits détails de la cuisine sautèrent soudain aux yeux de Grady, une horloge invisible égrena chaque seconde, un fil rouge monta dans le thermomètre, des taches de lumière pareilles à des araignées grouillèrent sur le rideau, une goutte d’eau parfaitement immobile demeura suspendue au robinet de l’évier.”

L’histoire de Grady et Kyle est vouée à l’échec. L’accent est mis sur la différence sociale, sur la liberté qu’il faut à Grady pour choisir ce garçon qui déplaira à sa famille, mais c’est surtout sur le profil psychologique de Grady qu’insiste Capote (un peu trop peut-être ?), sur ses relations difficiles à sa mère, sur son destin d’enfant non désirée, tout juste bonne à remplacer un frère mort, lui-même substitut d’un oncle décédé. Mais à mesure qu’on avance dans le récit, que la canicule s’abat sur New York, un vertige s’empare de Grady, Clyde laisse apparaître ses propres fêlures, et la suite de l’histoire ne se laisse pas deviner si facilement. Il y a une réelle montée dramatique, de superbes accélérations soudaines du récit, un style riche, très chargé en métaphores (un peu trop peut-être ?), qui crée une atmosphère de manière particulièrement convaincante. Bref, ce texte n’est peut-être pas parfait mais il se lit avec un réel plaisir (accompagné de la voix de Billie Holiday) et peut même servir de porte d’entrée à l’oeuvre de Capote. Justement, comme c’était pour moi une première rencontre avec cet auteur, je crois que je vais être mainteant obligée de lire ses livres suivants dans l’ordre chronologique !

La traversée de l’été / Truman Capote, traduit de l’anglais par Gabrielle Rolin titre original : Summer crossing), préface de Charles Dantzig, postface de Alan U. Schwartz, Le livre de poche, 2008, 151 p., ISBN 978-2-253-12112-1

D’autres avis chez Lilly, ErzébethKathel, Karine,  Laurence, Uncoindeblogles ratsdebiblio, LauAgnès, Papillon

saisons

Vous ne pensiez quand même pas que j’en avais fini avec le Challenge Vivaldi !? Le mouvement des saisons est un éternel recommencement et ce challenge est destiné à durer, durer, durer… 

Un classique inédit et sublime

Le voyage dans le passé

“Tout est comme autrefois, sauf nous, sauf nous !”

Louis, jeune homme pauvre, est tombé amoureux de la femme de son riche bienfaiteur. Les sentiments sont réciproques, mais l’histoire d’amour impossible. Parti en mission au Mexique pour quelques mois, Louis ne peut finalement revenir que neuf ans plus tard. Elle est devenue veuve et lui s’est marié. Il croit pouvoir la revoir comme on revoit une vieille amie, mais dés le premier regard, l’amour qu’il croyait éteint semble renaître de ses cendres. Mais s’agit-il vraiment de l’amour ou de l’illusion de l’amour ?

Cette nouvelle est inédite, je ne l’avais donc jamais lue. Pourtant le plaisir que j’ai eu à la lire est un plaisir de relecture. Car elle n’est pas très surprenante cette nouvelle, pour qui connaît déjà Zweig. Elle nous offre au contraire le plaisir de retrouver un univers et un style que l’on connaît déjà et que l’on apprécie.

Zweig excelle à refléter les états d’âme des personnages jusque dans les décors qu’il décrit. Ainsi chez le Conseiller chez qui Louis doit s’installer pour devenir son secrétaire particulier, Louis est saisi, et le lecteur avec lui, par “l’oppressante odeur de la richesse”, tandis que son unique redingote se balance “comme un pendu, dans l’armoire énorme” et que lui, Louis, se tient “dans cette pièce fermée comme un cambrioleur pris sur le fait”. Ensuite, quand il fait connaissance de la femme du Conseiller, ce sont de tout petits détails, un regard, un geste, une attention… qui vont trahir la naissance des sentiments. Tout d’un coup les lieux se décrivent autrement, ne révèlant plus le malaise de Louis mais au contraire son bonheur de vivre dans la même maison qu’elle.

Dans le paragraphe précédent, je n’ai fait allusion qu’à un petit passage choisi au début de cette nouvelle dont je ne voudrais pas trop dévoiler l’histoire, pour tenter de dire l’admiration qu’on ne peut qu’éprouver devant le style de Zweig, la justesse des sentiments décrits, leur subtilité. Comme ses personnages sont peu doués pour le bonheur ! Il l’aime. Elle l’aime. Tout devrait être si simple. Certes, ils ne sont pas seuls. Il y a le mari. Et puis il y a la guerre, la Première guerre mondiale, qui va les séparer. Neuf ans plus tard, quand ils se retrouveront et qu’une deuxième chance leur sera offerte, les sentiments qu’ils voudront croire éprouver ne seront plus que l’imitation, l’ombre de l’amour passé :

“Ils ne croisaient personne, seules leurs ombres glissaient en silence devant eux. Et chaque fois qu’un réverbère éclairait leurs silhouettes à l’oblique, leurs ombres se mêlaient, comme si elles s’embrassaient ; elles s’allongeaient, comme aspirées l’une vers l’autre, deux corps formant une même silhouette, se détachaient encore, pour s’étreindre à nouveau, tandis qu’eux-mêmes marchaient, las et distants.” 

Aux thèmes de l’amour, du temps qui nous change, s’ajoutent celui de l’ascension social d’un anti-Rastignac et celui de la guerre, de la violence de l’histoire et de son incidence sur les destins individuels. Parfois les fonds de tiroir ne révèlent que des oeuvres bien décevantes. Ce n’est pas du tout le cas ici ! 

Zweig

 P.S. Dans le dernier numéro du Magazine littéraire qui consacre son dossier à Stefan Zweig, on apprend notamment que Grasset prévoit la parution d’un nouvel inédit en novembre 2009 : “Était-il cela ?” (“War er es ?”).

Le voyage dans le passé / Stefan Zweig, traduction de Baptiste Touverey suivie du texte original allemand (titre original : Widerstand der Wirklichkeit), B. Grasset, 2008, 172 p., ISBN 978-2-246-74821-2

D’autres avis sur les blogs de lecture : Leiloona, Fashion, Lilly, AlwennCatherine, Anna Blume

Et comme c’est une nouveauté d’octobre 2008, il entre dans le cadre du :

Challenge du 1% littéraire 2008

Les années

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Ça commence (et ça finit aussi) par une énumération d’images (images vouées à disparaître au début, images à sauver à la fin) qui ressemblent un peu à des “Je me souviens” auxquels il manquerait la formule magique. Puis nous entrons dans le vif du sujet (quelle est drôle cette expression pour une autobiographie !). Annie Ernaux passe en revue des images (essentiellement des photos, mais aussi des films) qui la représentent seule ou accompagnée. On feuillette l’album avec elle dans l’ordre chronologique. Sur chaque image, elle regarde celle qu’elle était alors, cette autre elle-même dont elle ne se résout pas à parler à la première personne. Elle l’observe, la décrit, s’attarde sur ses vêtements, sa posture, ce que tout cela trahit de sa façon d’alors d’habiter son corps. A partir d’elle, elle restitue l’époque, ses valeurs, son langage, son rapport à la consommation, la sexualité, la condition féminine, l’immigration, la mémoire… Dans un aller-retour incessant entre mémoire collective et mémoire individuelle, passant de “elle” à “on” ou “nous”, elle interroge celle qu’elle était. Quelle était sa façon d’appréhender l’époque ? Quel était son rapport au passé ? Comme envisageait-elle l’avenir ? Aussi le temps, bien que chronologique, se réécrit constamment. Le passé se recompose à mesure qu’on avance dans le livre, de même que l’avenir s’envisage autrement à mesure que le temps passe.

Comme ce livre est difficile à décrire ! C’est l’autobiographie totale. On parcourt la vie entière d’Annie Ernaux dont on connaît déjà les principaux événements racontés dans de précédents livres, comme si ce livre-ci les contenait tous, les remettait en perspective. Pourtant de ces livres il n’est pratiquement pas question. Le seul texte qui sert de fil rouge (un des multiples fils rouges) est celui du journal intime qu’elle semble avoir tenu toute sa vie. Elle en cite des extraits, qui donnent une folle envie de pouvoir un jour en lire la totalité.

Ces années qu’on parcourt avec elle vont de 1941 à 2006. Au début, pour peu qu’il soit plus jeune qu’Annie Ernaux, le lecteur d’aujourd’hui n’a pas connu les années racontées. Ce n’est pas comme un livre d’histoire pourtant, c’est trop proche. Ce passé là est déjà dans notre mémoire, notre mémoire héritée, composée d’images d’archives et de cinéma, mais aussi des récits des parents ou des grands-parents, tous ces contemporains qui, comme Annie Ernaux, ont connu la Libération ou Mai 68. En même temps, nous suivons un destin individuel, avec l’enfance, l’adolescence, la jeunesse, toutes ces étapes que lecteur a passé aussi, même à une autre époque. Alors dés le début de la lecture, l’histoire du lecteur se superpose à celle de l’auteur et à l’histoire collective. Mais à un moment particulier, le lecteur rencontre son année de naissance. Sa mémoire, ses souvenirs, se superposent alors autrement à ce qu’Annie Ernaux retient de l’époque en question. Puis vient le moment où le lecteur est en mesure d’anticiper. Il commence à se demander : que va-t-elle garder des années les plus récentes ? comment va-t-elle écrire le 11 septembre ? Et il confronte ses propres souvenirs à ceux de l’auteur.  

Évidemment, au fil de la lecture j’ai été particulièrement attentive à la façon dont elle parlait de la génération suivante, celle de ses fils, cette génération qu’on a appelé “la bof génération”. J’ai apprécié qu’elle ne la dénigre pas, comme l’a souvent fait sa génération. J’attendais au tournant celle qui a construit sa légende sur l’ascension sociale. Allait-elle aborder la question de la régression qu’a connu la génération suivante, ce qu’on appelle souvent sa précarisation ? Eh bien oui, elle aborde tout ça. Les relations familiales sont décrites notamment au moment des repas de famille, où les relations entre générations m’ont paru particulièrement justes, comme le reste. L’autre génération en tous cas reste un mystère. A propos de ses fils, plusieurs fois elle en vient à dire qu’elle ne sait pas, jusque dans cette parenthèse : “(Elle ne sait pas si leur insouciance sociale est réelle ou feinte.)”

Le titre est emprunté à Virginia Woolf, sa conception du temps aussi, qui rappelle beaucoup “Les vagues”.

“Ce qui compte pour elle , c’est au contraire de saisir cette durée qui constitue son passage sur la terre à une époque donnée, ce temps qui l’a traversée, ce monde qu’elle a enregistré rien qu’en vivant.”

Un jour, (dans les années 80 ?), apparaît le projet d’écriture du texte que nous lisons. Mais comme le reste, il change, évolue à mesure qu’il se concrétise dans l’écriture et que nous le lisons. La fin est très émouvante. Alors qu’elle dit commencer à oublier les termes savants de sa discipline, son projet pourtant très ambitieux se dit plus simplement, se désintellectualise. Et il ne reste alors plus que l’envie de sauver (des instants, des sensations, des images…).

Je mets ce livre dans la malle pour l’île déserte, celle des livres à lire et relire à des âges différents, pour s’y lire soi-même et y lire les autres, et je vous le recommande.

Les années /Annie Ernaux, Gallimard, 2008, 241 p., ISBN 978-2-07-077922-2

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Je vous renvoie au billet de Sylvie et ses liens vers les billets des autres, parmi lesquels ceux de Rose, Yohan, Aifelle, Cathe, Dasola, Dominique, AntigoneLaurent, Thom… et Christian Sauvage (qui ne fait pas une critique mais nous raconte une histoire).

Suite à la remise du Prix de lecteurs du Télégramme 2009, j’ai attribué ici aux Années le Levraoueg d’or de l’autobiographie 2008-2009.

L’auteur serait-il l’esclave du lecteur ?

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“La popularité est l’idée maîtresse.”

“Quiconque nourrit un homme est son maître” est un article  publié par Jack London en 1902 dans “The critic magazine”.  Ce texte est bien intéressant à lire parallèlement à celui d’Edith Wharton, “Le vice de la lecture“, car ils ont été écrits à la même époque, dans le même contexte de démocratisation de l’accès à la lecture (ils paraissent d’ailleurs simultanément aujourd’hui dans la même collection). Si celui de Wharton m’avait paru antipathique, ce n’est pas le cas de celui-ci, pourtant pas plus optimiste. Jack London écrit cet article alors qu’apparaît la presse à scandale et qu’une quête effrénée du profit s’engage dans la presse magazine. Il y réfléchit au statut de l’écrivain animé d’une ambition artistique et pourtant confronté à la nécessité de gagner sa vie par l’écriture. Sa situation serait sans issue, car une littérature ambitieuse serait ce que le grand public demande le moins. Quant aux éditeurs, ils ne seraient prêts à publier que cette littérature moyenne et immédiate que demande le lecteur moyen, ou alors la littérature plus ambitieuse d’auteurs ayant déjà acquis une réputation suffisante pour leur assurer tout de même de bonnes ventes.

“La masse inculte ne peut pas devenir cultivée en un clin d’oeil. La masse, démunie de toute conception de l’art, ne peut, à l’instant où elle atteint la liberté, atteindre la plus élevée des conceptions de l’art. Et là où la masse a le droit de vivre, là où les hommes du commun s’emparent pour la première fois de la vie, il s’ensuit nécessairement un amoindrissement de la subtilité des nuances et des usages, une restriction, une descente jusqu’à quelque chose de moyen, d’humainement moyen.”

Si ce texte m’a paru beaucoup moins antipathique que celui de Wharton, c’est que je n’y ai pas senti le même mépris pour le lecteur moyen. Son constat, bien qu’aussi pessimiste, m’a semblé moins définitif car, bien que déplorant le nivellement par le bas de l’écrit journalistique ou littéraire, London le considère comme le prix à payer pour la démocratisation de l’accès à la lecture et même pour la seule démocratie. Peut-être qu’en caricaturant un peu, on pourrait dire que ces textes apportent l’un la vision de droite et l’autre la vision de gauche d’un même sujet. Ça reste malgré tout le genre de constat qui ne fait pas plaisir, qui ne cherche pas à flatter le lecteur (ce que London condamne), et qui fera donc également grincer des dents, même un siècle plus tard, car on ne peut le lire sans se demander si la situation a vraiment changé.

Quiconque nourrit un homme est son maître / Jack London, traduit de l’américain par Moea Durieux (titre original : Again the literary aspirant), préface de Jean-Marie Dallet, Les Éd. du Sonneur (La petite collection), 2009, 48 p., ISBN 978-2-916136-15-8

Dans la série “Mais à quoi pensent les éditeurs ?” : remarquons pour une fois qu’il y en a tout de même qui songent à publier des textes bien intéressants et qui l’air de rien interrogent notre monde d’aujourd’hui.

84, Charing Cross Road

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Helene Hanff a 33 ans, quand en 1949 elle écrit sa première lettre à la librairie Marks & Co située à Londres au 84 Charing Cross Road. Elle est américaine et vit à New York, où elle écrit des pièces de théâtre qu’elle n’arrive pas à faire produire, et elle vivote grâce à des scénarios écrits pour la télévision. C’est une autodidacte qui, un beau jour de 1949, décide de rattraper les années d’études qu’elle n’a jamais pu faire et d’acquérir par elle-même une vraie culture classique. Ne trouvant pas les livres qui l’intéressent dans les librairies américaines, elle décide de s’adresser à une librairie londonienne. Commence alors une correspondance qui durera 20 ans. 

C’est une histoire extraordinaire que celle de cette correspondance (histoire que nous raconte Thomas Simonnet dans sa postface). Pendant des années, Helene Hanff projettera des voyages en Angleterre qui ne se feront pas. Quand enfin en 1971 elle pourra se rendre à Londres, la librairie Marks & Co sera fermée et son principal correspondant sera mort. Pendant des années également, elle tentera de vivre de sa plume, et c’est finalement la publication d’une correspondance qui lui vaudra le succès et la reconnaissance. Enfin, dernière ironie du sort : alors que personne n’a jamais voulu produire les pièces qu’elle écrivait, sa correspondance sera finalement adaptée au théâtre par un autre.

Au cours des premiers mois de sa correspondance, Helene Hanff apprend que le rationnement existe encore en Angleterre (60 g de viande par semaine et par famille et un oeuf par personne et par mois). Alors en plus des lettres, elle se met à envoyer des colis aux contenus improbables (je ne savais même pas que les oeufs en poudre avaient existé !).

Et puis au fil du temps, au fil des lettres, Helene Hanff dévoile les relations qu’elle entretient avec les livres et la littérature.

“J’adore les dédicaces sur les pages de garde et les notes dans les marges, j’aime ce sentiment de camaraderie qu’on éprouve à tourner les pages que quelqu’un d’autre a déjà tournées, à lire les passages sur lesquels quelqu’un, disparu depuis longtemps, attire mon attention.”

“Je fais le ménage de mes livres chaque printemps et je jette ceux que je ne relirai jamais, comme je jette les vieux vêtements que je ne remettrai jamais. Ça choque tout le monde. Mes amis sont soigneux avec les livres. Ils lisent tous les best-sellers, ils les parcourent le plus vite possible, en en sautant beaucoup de passages, je crois. Et comme ils ne les relisent JAMAIS, un an après ils ne se rappellent plus un traître mot. Cependant ils sont profondément choqués de me voir jeter un livre à la corbeille ou le donner à quelqu’un. Selon eux, vous achetez un livre, vous le lisez, vous le mettez sur une étagère, vous ne le rouvrez jamais de toute votre vie, mais VOUS NE LE JETEZ PAS ! PAS S’IL EST EN EDITION RELIEE ! Et pourquoi pas ? Personnellement je ne vois rien de moins sacro-saint qu’un mauvais livre ou même un livre médiocre.” 

Helene Hanff commande des livres théoriques, des anthologies, des journaux, des partitions de musique vocale… Elle lit un peu de tout, sauf des romans : “je ne peux jamais m’intéresser à des choses qui  ne sont pas arrivées, à des gens qui n’ont jamais existé.” Un jour pourtant, elle va découvrir Jane Austen (mais je mettrai quelques citations dans un prochain billet, car j’ai un challenge à tenir).

Comme beaucoup de lecteurs avant moi, je suis tombée sous le charme de cette correspondance, du ton employé par Helene Hanff dés sa première lettre, de sa passion pour la littérature, de son humour, de son sens de l’autodérision, de ses colères feintes, des relations qu’elle réussit à établir par ses lettres avec différents membres du personnel de la librairie et leurs familles. Alors je vous en conjure, si vous ne l’avez pas encore lue, courez immédiatement à librairie la plus proche ! 

84, Charing Cross Road / Helene Hanff, traduit de l’anglais par Marie-Anne de Kisch, postface de Thomas Simonnet, Éd. Autrement (Littératures), 2004, 113 p., ISBN 2-7467-0058-1

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Dans la série “Mais à quoi pensent les éditeurs ?” : vous avez vu ce qui est écrit sur la couverture ? Est-ce que je viens de lire un “roman” ? Ou alors prétendre qu’une correspondance est un roman serait-il un argument commercial ? Pfff !

Les avis de FashionKarine, LaurenceYue, Yvon

Ce livre a été lu dans le cadre du défi Blog-o-trésors (c’est-à-dire qu’après l’avoir lu, je me suis dit : “il n’aurait pas été proposé pour le Blog-o-trésors ?”). Il avait été proposé par Kroustik. Et d’ailleurs j’ai fini ce défi, puisque j’ai lu 4 livres de la méga-liste ! Hourrah !

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Edith Wharton n’aimerait pas les blogs de lecture

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“Peu de vices sont plus difficiles à éradiquer
que ceux qui sont généralement considérés comme des vertus.
Le premier d’entre eux est celui de la lecture.”

Que ce petit livre est antipathique ! Il s’agit en fait d’un article publié par Edith Wharton en 1903 dans une revue littéraire américaine, pour y dénoncer l’obligation sociale de la lecture. Elle s’en prend aux grands lecteurs, qu’elle considère comme de “piètres lecteurs” ou encore comme des “lecteurs mécaniques”, en les opposant aux bons lecteurs ou “lecteurs-nés”. Elle dénonce le tort que les mauvais lecteurs font à la littérature (sous-entendu la bonne, la vraie littérature) et le tort qu’ils font aux écrivains (les vrais, les bons).

Pour Edith Wharton la lecture est un don, comme la musique. On naît avec ce don, ou pas. Il n’y a donc rien à faire pour développer une aptitude qui ne serait pas là au départ. Il n’y a même, selon elle, que le mauvais lecteur pour croire qu’il deviendra meilleur lecteur en lisant. Ainsi tout au long de cet article, Edith Wharton assène ce qu’elle considère comme étant de grandes vérités, empêchant par avance l’expression de toute idée contraire, en laissant entendre que ceux qui pensent autrement sont des imbéciles.

“Lire n’est pas une vertu, mais bien lire est un art, et un art que seul le lecteur-né peut acquérir. Le don de lire n’est pas une exception à la règle selon laquelle tous les dons naturels ont besoin d’être cultivés par la pratique et la discipline ; mais sans l’aptitude innée, la formation sera vaine.”

Ce petit texte est intéressant à lire en parallèle de Xingu, une nouvelle d’Edith Wharton autour d’un club de lecture. Cette nouvelle, lue l’année dernière, m’avait amusée (j’avais aussi trouvé l’intrigue très bien menée), mais je l’avais surtout trouvée féroce, ses personnages tous plus antipathiques les uns que les autres, et enfin j’avais trouvé que tout cela manquait de finesse, qu’on était souvent dans la caricature.

Dans cet article, je retrouve le ton sans nuance d’Edith Wharton, sa brutalité, sa méchanceté, voire son aigreur. Mais alors que j’avais cru voir dans la nouvelle une dénonciation du snobisme intellectuel, ici nous sommes au coeur de ce snobisme, dans ce sentiment de supériorité de la personne cultivée, qui dénie aux moins lettrés le droit de lire les livres qu’ils ne mériteraient pas, et qui leur refuse surtout le droit d’en parler.

“Un lecteur qui s’avoue grand dévoreur de fiction futile cause peu de dommages. (…) C’est lorsque le lecteur mécanique, armé de la haute idée de son devoir, envahit le domaine des lettres – discussions, critiques, condamnations ou, pire encore, éloges – que le vice de la lecture devient une menace pour la littérature.”

Pourtant, en lisant cet article, il  m’a parfois semblé que j’aurais pu être d’accord avec certaines idées exprimées ici ou là, si tout cela avait été dit autrement. Si au lieu de faire la critique de ce qu’elle considère être la mauvaise lecture, elle avait fait l’éloge de ce qui apparaît en creux dans son essai, à savoir l’éloge de la lenteur, du vagabondage intellectuel, de le lecture indolente et buissonnière… Alors oui, je l’aurais suivie…

Mais contrairement à Edith Wharton, je ne crois pas que l’on naisse avec le don de la lecture, pas plus que je ne crois à la bosse des maths. En revanche je crois aux inégalités sociales qui sont aussi souvent des inégalités culturelles. Et je crois (encore un peu) à l’école et aux bibliothèques publiques. Pour moi Edith Wharton représente ces gens conscients d’appartenir à une élite et qui ne supportent pas l’idée de perdre leurs privilèges ou leur suprématie intellectuelle. Bref, tout ce que je déteste !

Le vice de la lecture / Edith Wharton, traduit de l’anglais (États-Unis) par Shaïne Cassim, Les Éd. du Sonneur (La petite collection), 2009, 48 p., ISBN 978-2-916136-17-2

L’angoisse du roi Salomon

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“C’est terrible, de ne pas vieillir.”

Jean est chauffeur de taxi. Un jour dans son taxi monte un certain Salomon Rubinstein, 84 ans. Jean découvre alors un homme qui passe ses vieux jours à faire le bien autour de lui. Il va à son tour faire quelque chose pour Salomon, en l’aidant à renouer avec un amour passé…

L’histoire nous est racontée par Jean à la première personne. Jean est un autodidacte. Il passe sa vie dans les dictionnaires à la bibliothèque municipale ou à la librairie où il est d’ailleurs tombé amoureux de la libraire. Le ton est assez naïf, la formulation souvent comique. Dans ce roman, il est beaucoup question de la vieillesse et de la mort, mais ces sujets sont abordés avec beaucoup de légèreté, de fantaisie, et de souriantes trouvailles langagières. C’est l’histoire d’un jeune homme de vingt-cinq ans qui regarde un vieillard en se demandant  : à partir de quel âge se couche-t-on incertain de se réveiller le lendemain ? Ou encore : à partir de quel âge cesse-t-on de rêver ? C’est un roman sur la fragilité de la vie, car comme les goélands englués dans le mazout, nous sommes tous des animaux en voie de disparition. Et c’est finalement un roman sur ce petit drame intime et universel : on ne vieillit pas vraiment, les apparences sont trompeuses.

“Si je te disais que moi, ici présent, Salomon Rubinstein, je voudrais encore m’asseoir dans un jardin, ou peut-être même un square public avec peut-être des lilas au-dessus et des mimosas autour, mais c’est facultatif, et tenir tendrement une main dans la mienne, les gens tomberaient de rire comme des mouches.”

Si j’avais lu ce roman en blind test (non pas les yeux fermés mais la couverture ôtée, ce qui pourrait être une idée pour une chaîne à venir), s’il n’avait été question tout au long du roman du naufrage de l’Amoco et s’il n’y avait eu cette phrase “Prévert est mort et Raymond Queneau aussi”, je crois que je l’aurais pris pour un roman de Queneau. C’est un roman extrêmement touchant, le genre de roman qui vous émeut et vous fait du bien en même temps. Bref, il m’a beaucoup beaucoup plu.  Ses préoccupations et ses références rencontraient les miennes de manière si magique, que ce roman que je découvre trente ans après sa première publication me semble presque avoir été écrit pour moi et moi seule (que les enchaînés et surtout Yueyin que je remercie infiniment pardonnent mon égocentrisme). La preuve en image :

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Enfin, je termine par un petit conseil aux enchaînés :
Parfois on se demande vraiment à quoi pensent les éditeurs ! Au début de ce livre, on trouve une présentation de l’auteur sur une page et au dos de cette page le résumé du livre. On pourrait croire qu’il s’agit de la suite de la présentation de l’auteur et on ne se rend compte qu’il s’agit d’un résumé qu’en le lisant. Aussi je vous recommande de ne pas commettre la même erreur que moi et de sauter par-dessus ce résumé.

L’angoisse du roi Salomon / Romain Gary (Émile Ajar), Gallimard (Folio), 1987, 349 p, ISBN 2-07-037797-0

“L’angoisse du roi Salomon” est le quatrième et dernier roman publié par Romain Gary sous le nom d’Émile Ajar en 1979. Ce roman m’a été envoyé dans le cadre de la Chaîne des livres 2009. Il a été proposé par Yueyin et a déjà été lu par Isil. Sur les blogs on trouve aussi l’avis de Praline

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