Nous ne sommes pas dans le royaume de la logique

Netherland

“Je me souviens, également, avoir essayé de me débarrasser d’une nouvelle et intense tristesse que je suis capable seulement maintenant d’identifier sans hésiter : la tristesse qui nous vient quand le miroir du monde n’offre plus de surface dans laquelle on peut reconnaître son véritable reflet.”

Hans van den Broek, un anglais d’origine hollandaise, vit à Londres avec sa femme Rachel et leur petit garçon. Un soir  en 2006, il reçoit un coup de téléphone d’une journaliste qui lui apprend la mort de Chuck Ramkissoon, un américain originaire de Trinidad. Chuck a été retrouvé mort dans un canal, les poignets menottés, de toute évidence victime d’un meurtre. Alors Hans se souvient des quelques années qu’il a passées à New York.

L’essentiel du roman se situe juste après le 11 septembre. L’effondrement des tours a ébranlé l’Amérique et le couple de Hans. Rachel ne supportait plus de vivre dans la peur d’un attentat et a préféré rentrer à Londres. Hans fait donc des allers et retours fréquents entre Londres et New York. Il est assez désorienté. Tandis qu’il traîne son ennui dans New York, ses pensées vagabondent. C’est alors qu’il rencontre Chuck, très différent de lui, mais partageant sa passion pour le cricket…

Si j’étais critique littéraire, je tenterais probablement de rendre compte de ce roman avec le maximum d’objectivité. J’en vanterais donc les innombrables qualités sans parler de ma propre lecture. Pour en montrer toute la richesse, je commencerais certainement par énumérer quelques uns des thèmes abordés par ce roman : la ville de New York, l’après 11 septembre, les communautés d’immigrés aux États-Unis, le rêve américain, le cricket, les joies de la vie de famille, le déclin du couple, la nostalgie de l’enfance… J’évoquerais certainement le style superbe, “bien écrit mais pas trop”, l’habileté de l’auteur pour jouer avec le temps, balader son lecteur entre Londres aujourd’hui, New York hier et les Pays-Bas avant-hier. Je dirais certainement le plaisir qu’il y a pour un lecteur à trouver sa place dans un roman, quand l’auteur n’en dit pas trop, ne lui mâche pas trop le travail de lecture en surinterprétant tout à sa place. Bref si j’étais critique littéraire, je dirais que ce roman est un excellent roman, certainement un des meilleurs de la rentrée.

Mais comme je suis une blogueuse qui parle des livres en toute subjectivité, il faut que je vous dise combien ce roman m’a arraché des bâillements d’ennui. Au bout d’une centaine de pages, il m’est tombé des  mains. Il est resté là, fermé, m’ayant coupé toute envie de lire même autre chose, pendant des jours, peut-être des semaines. Et puis un jour quelqu’un m’a posé la question rituelle : “Qu’est-ce que tu lis en ce moment ?”. Alors j’ai raconté cet abandon de lecture et j’ai tenté  de me justifier. J’ai dit à mon interlocuteur qu’il ne se passait rien dans ce roman, qu’Hans et Rachel étaient les personnages les plus ennuyeux que j’aie rencontrés dans un roman (lui analyste financier, elle avocate, leur loft, leur bébé, les baisers qu’elle lui refuse, et plus tard l’amant, le psychothérapeute, le conseiller conjugal… (d’ailleurs, parenthèse dans la parenthèse, je pense que la petite famille traditionnelle et la réussite sociale sont les thèmes les plus chiants et les moins romanesques qui soient) ). Et puis je me suis mise à énumérer tous les thèmes abordés par ce roman, en m’étonnant qu’un roman dans lequel il ne se passe rien puisse en aborder autant. Et finalement je me suis donné envie à moi-même de reprendre ma lecture.

Alors j’ai repris ce roman. J’ai encore réprimé quelques bâillements, mais j’y ai tout de même pris goût. Et au lieu de déplorer le manque d’action, je me suis même surprise à en apprécier surtout les passages les plus contemplatifs, par exemple quand Hans surfe sur Google Earth ou quand il regarde tomber la neige pendant des heures. Enfin j’y ai même trouvé quelques (rares) notes d’humour. Finalement je crois qu’au début ce roman m’avait tout simplement communiqué sa tristesse. Et en lectrice éponge j’avais absorbé l’ennui de Hans, sa solitude et son désoeuvrement.

“Nous ne sommes pas dans le royaume de la logique mais dans celui de la mélancolie, et je persiste à penser que la mélancolie est une condition respectable et sérieuse. Comment, sinon, rendre compte d’une bonne partie de notre vie ?”

Si j’étais critique littéraire, je vous raconterais certainement l’anecdote Obama qui semble inévitable pour parler de Netherland (il a dit aimer ce roman qu’il était en train de lire et ça a dopé ses ventes). Mais comme je suis une blogueuse de lecture qui a bien failli laisser tomber ce roman, je me demande surtout si Barack Obama l’a maintenant terminé…

Enfin si j’étais critique littéraire, j’aurais certainement comparé ce roman à Gatsby le magnifique (ils le font tous). Mais comme je ne suis qu’une blogueuse qui ne sait pas apprécier la littérature américaine contemporaine parce qu’elle n’a pas lu tous ses classiques, je vais me contenter d’ajouter une ligne à mon programme de lecture.

Netherland / Joesph O’Neill, traduit de l’américain par Anne Wicke (titre original : Netherland), Éd. de l’Olivier, 2009, 296 p., ISBN 978-2-87929-655-5

Joseph O’Neill (1964-….) est né en Irlande d’une mère turque francophone et d’un père irlandais. Il a vécu aux Pays-Bas, a été avocat à Londres et vit maintenant à New York depuis plus de dix ans. Netherland est son troisième roman mais le premier traduit en français. Il a reçu pour ce roman le PEN/Faulkner Award 2009.

D’autres avis sur les blogs de lecture : Dasola et Keisha.

Livres voyageurs Fidèle à mon habitude, je fais de ce roman un livre voyageur (c’est-à-dire que je le prête à tout blogueur de lecture connu de moi qui en fera la demande en commentaire). Mais sachez que c’est à vos risques et périls. Si vous vous laissez gagner par la crise existentielle de Hans, ses doutes, sa tristesse… je décline toute responsabilité ! Sachez surtout que ce bon roman n’est peut-être pas aussi génial que la presse unanimement dithyrambique a eu tendance à l’affirmer…

6/71%

L’amour c’est du pipeau

Les lettres

“Et pourtant, un instant plus tôt, elle s’était crue parfaitement heureuse !”

A Saint-Cloud, près de Paris, la jeune américaine Lizzie West donne des leçons à domicile à la petite Juliette. Petit à petit elle tombe amoureuse du père de son élève, Vincent Deering. Ils ont à peine échangé quelques baisers, quand Deering perd sa femme et doit se rendre aux États-Unis pour régler ses affaires.  Après quelques lettres d’amour écrites pendant son voyage, très vite il la laisse sans nouvelles. Elle continue malgré tout de lui écrire quelque temps,  mais  ses lettres restent sans réponse. Trois ans plus tard, alors qu’elle s’apprête à réaliser ses rêves de mariage avec un autre, Vincent réapparaît…

“Le sang faisait bourdonner aux oreilles de Lizzie la rumeur familière et confuse du ressac de la vie, mais elle s’efforça en vain d’y percevoir encore le filet de voix ténu de la raison.”

C’est le troisième texte que je lis d’Edith Wharton après Xingu (une nouvelle sur un club de lecture) et  Le vice de la lecture (un article sur la lecture). Et plus que jamais, après cette troisième lecture, je suis partagée entre admiration et antipathie. Admiration parce que cette nouvelle est un véritable petit chef-d’oeuvre. Dans Xingu, nouvelle qui m’avait amusée et que j’avais bien appréciée, j’avais trouvé les sarcasmes de l’auteur un peu faciles car tous ses personnages étaient ridiculisés par le biais de la caricature. Rien de tel dans Les lettres. Nous sommes cette fois au coeur des pensées de l’héroïne, au plus près de ses sentiments. Nous ne quittons jamais son point de vue au point de douter de tout. Lizzie est elle-même en proie au doute. Elle ne sait pas exactement qui est ce Vincent sur qui elle a jeté son dévolu, ni quels sont ses sentiments pour elle. Nous lecteurs partageons ses doutes et plus encore, car nous doutons aussi de sa perception, de sa compréhension des choses. La nouvelle se lit dans une grande tension. La réalité paraît instable, le monde d’Edith Wharton inquiétant. On attend l’événement tragique, le retournement de situation, ou le point de vue de Vincent qui éclairerait l’histoire d’un jour nouveau. Et jusqu’à la dernière ligne, on ne sait absolument pas quelle sera la fin de la nouvelle. Pire encore, une fois la dernière phrase lue, il est bien difficile de dire si la nouvelle finit bien ou mal. Elle finit sans doute moins mal qu’on a pu le redouter en lisant. Mais cette fin est tellement amère ! C’est cette amertume qui me rend Edith Wharton antipathique. Son pessimisme est infini, un pessimisme plein d’aigreur. Elle semble haïr tous ses personnages. Ils sont tous faux. Leurs sentiments sont des mensonges. L’amour n’existe pas, l’amitié non plus. Toutes les vies sont des ratages, les vies solitaires comme les vies à deux. Et bien sûr l’incompréhension entre tous ces êtres est incommensurable. Les lettres est une nouvelle sur la faillite des illusions,  le renoncement. On y découvre au début une jeune fille naïve et amoureuse et on laisse à la fin une femme tristement lucide et résignée, qui fait le choix de positiver le ratage dans un ultime mensonge à elle-même.

Bref, une nouvelle absolument parfaite par une auteure bien intéressante que je vais continuer à lire…

Les lettres / Edith Wharton, traduit de l’américain par Anne Rolland (titre original : The Letters), Folio 2 euros, 2003, 91 p., ISBN 2-07-030408-6

Edith Wharton (1862-1937) est l’auteur notamment de Chez les heureux du monde (1905), Ethan Frome (1911) et Le temps de l’innocence (1920).

Challenge 2 eurosNouvelle lue dans le cadre du Challenge 2 euros organisé par Cynthia.

Un certain cercle littéraire au nom à rallonge

Le Cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates

“Lire de bons livres vous empêche d’apprécier les mauvais.”

A Londres en 1946, Juliet, écrivain à la recherche d’une nouvelle inspiration, reçoit une lettre d’un certain Dawson Adams de Guernesey. Il est en possession d’un livre qui lui a appartenu et sur lequel figurent encore son nom et son adresse. Comme il aimerait se procurer d’autres livres et qu’il n’y a plus de librairie à Guernesey, il s’adresse à Juliet, espérant qu’elle pourra lui recommander une librairie londonienne à laquelle passer commande. Dés sa première lettre, il fait allusion au mystérieux Cercle des amateurs de littérature et de tourte aux épluchures de patates, cercle créé pendant la Seconde guerre mondiale par sept habitants de Guernesey qui avaient un soir dépassé l’heure du couvre-feu et n’avaient alors pas trouvé meilleur prétexte pour se justifier auprès des soldats allemands. Il n’en faut pas plus pour piquer la curiosité de Juliet. Elle va répondre à sa demande par des questions, et ce sera le début d’une correspondance à plusieurs voix… 

Ce roman épistolaire a été écrit à quatre mains par une ancienne libraire et bibliothécaire de 74 ans (Mary Ann Shaffer) et sa nièce, auteur de livres pour la jeunesse (Annie Barrows). Gravement malade, Mary Ann Shaffer est décédée peu avant la publication de ce qui allait être son premier roman. Il y a fort à parier que l’idée de ce roman a été inspirée par 84, Charing Cross Road. Mary Ann Shaffer et Annie Barrows ont en quelque sorte réincarné Helene Hanff en personnage de fiction, faisant d’elle Juliet, une anglaise vivant à Londres au lendemain de la Seconde guerre mondiale. D’Helen Hanff elles ont gardé la curiosité des autres et le ton de ses lettres, entre amour des livres et autodérision. De “84, Charing Cross Road”, qui était rappelons-le une correspondance réelle entre une américaine et le personnel d’une librairie londonienne, les deux auteurs ont également repris l’époque, les privations de l’Après-Guerre, et surtout cette forme de correspondance à plusieurs voix, dans laquelle certains correspondants reviennent régulièrement, d’autres n’apparaissent qu’une fois, tandis que certains personnages manquent à l’appel. A partir de cette idée formidable, elles ont écrit un roman qui doit certainement son succès à sa simplicité, sa facilité d’accès, mais qui n’en est pas moins original et très agréable à lire. Bien sûr c’est gentillet, plein de bons sentiments… mais j’ai passé un si bon moment sur cette île, que je ne bouderai pas mon plaisir.

Juliet est une femme de 32 ans encore célibataire. Nous apprenons rapidement qu’elle a failli se marier quelques années plus tôt, mais y a renoncé la veille de la cérémonie (pour la meilleure des raisons). Dans ses lettres à son amie Sophie, elle confie volontiers avec humour ses déboires sentimentaux. Alors quand elle entame une correspondance avec Dawson, tandis qu’elle poursuit ses bonnes relations épistolaires avec son éditeur Sidney (frère de Sophie), et qu’un mystérieux admirateur la couvre de fleurs, le lecteur amusé s’interroge… Amusé ou légèrement agacé par cet aspect marketing. Personnellement je me serais bien passée de l’histoire avec Mark (l’admirateur aux fleurs), qui fait par moments dangereusement pencher le roman vers la chick-lit.

Blason de GuerneseyMais alors pourquoi ai-je aimé ce livre ? Parce qu’il y est question de la découverte de la lecture par quelques voisins réunis par le hasard et la guerre. Chacun d’eux dans ses lettres va raconter à Juliet sa propre rencontre avec la littérature. Et certains le feront fichtrement bien. C’est bien simple, en lisant certaines de ces lettres, j’ai éprouvé le même plaisir que celui que j’éprouve à lire des blogs de lecture. J’ai donc trouvé ça très agréable. Ce roman est un hommage aux livres, à la littérature, et peut-être plus encore aux lecteurs.

“Au début,  je n’ai pas aimé Les Hauts de Hurlevent, mais à la minute où le spectre de Cathy s’est mis à gratter la vitre de ses doigts osseux, j’ai senti ma gorge se nouer, et le noeud ne s’est pas relâché avant la fin du livre. J’avais l’impression d’entendre les sanglots déchirants d’Heathcliff à travers la lande.”

Drapeau de GuerneseyEt puis petit à petit, au fil des lettres, le thème de la lecture cède la place à celui de l’Occupation allemande. On apprend énormément de choses sur ce qu’ont vécu les habitants de Guernesey pendant la Guerre. Parce que les habitants de l’île prennent la plume à tour de rôle, on est en totale empathie avec eux, et on espère comme eux le retour d’Elizabeth dont ils sont sans nouvelles. Aussi avance-t-on dans l’histoire avec crainte, espoir et beaucoup de curiosité pour ce qui nous attend. Bref, c’est un roman qu’il est difficile de lâcher avant la fin, un roman qu’on a envie d’offrir, de recommander. Un roman qui mérite bien son succès !

Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates / Mary Ann Shaffer & Annie Barrows, traduit de l’américain par Aline Azoulay-Pacvon (titre original : The Guernsey Literary and Potato Peel Pie Society), NiL, 2009, 390 p., ISBN 978-0-385-34099-1 

Les avis de Lilly, Isil, Lau, LoumanoAlwenn, Karine, Emma,  Leiloona, Stephie, Keisha, Katell, Sylire, Brize, Manu, Ys, Fashion, Caro[line], Delphine

Inconnu à cette adresse

Inconnu à cette adresse

Max et Martin sont deux amis d’origine allemande qui tiennent ensemble une galerie d’art à San Francisco. Martin retourne vivre en Allemagne fin 1932 et une correspondance s’établit alors entre les deux amis. Max, qui est juif, va assister depuis les États-Unis à l’arrivée d’Hitler au pouvoir, tandis que sa relation avec Martin se trouvera considérablement affectée par leur divergence d’opinions…

Ce qui surprend le plus dans cette nouvelle, c’est sa date de parution : 1938. Quand Griselle, la soeur de Max qui est juive, se rend en Allemagne, nous ne sommes encore qu’en 1933. Max écrit alors : “Cette enfant ne se rend pas compte du risque qu’elle prend.” Bien sûr nous, lecteurs d’aujourd’hui, avons pleinement conscience de ce risque, mais Max en 1933… Et quand le titre du roman est justifié une première fois alors qu’une lettre destinée à Griselle renvient à son envoyeur, une vraie émotion passe, un petit frisson d’horrreur. Mais en 1938 ce n’était encore que le début de l’horreur. Alors que Katherine Kressmann Taylor depuis les États-Unis ait pris clairement la mesure du danger, quand tant d’autres disaient ne pas savoir, cela fait froid dans le dos.

Ce très court roman épistolaire est avant tout l’histoire d’une vengeance. C’est d’une grande efficacité, mais d’une froideur et d’une sécheresse inouies. Rien de véritablement littéraire dans cette nouvelle qui m’a fait toutefois une forte impression.

Inconnu à cette adresse / Kressmann Taylor, traduit de l’américain par Michèle Lévy-Bram (titre original : Address unknown), postface par par Whit Burnett, Le livre de poche, 2008, 89 p., ISBN 978-2-253-10826-9

Dautres avis sur les blogs : Lilly et ses bémols, Lucile qui pose les questions à lire entre les lettres, InColdBlog et son slogan publicitaire…

Blog-o-trésorsLu dans le cadre du défi Blog-o-trésors organisé par Grominou. Il était proposé par Fleur, Marie et Soie.

Le club Jane Austen

Le club Jane Austen

“Chacun de nous possède sa propre Jane Austen.”

De nos jours en Californie, cinq femmes et un homme se réunissent une fois par mois pour parler de Jane Austen. Au cours des six mois que dure la lecture des six romans, la vie de chacun continue et un mystérieux narrateur en profite pour nous renseigner sur le passé de chacun…

Le début du roman de Karen Joy Fowler ressemble à ces tours de table que l’on fait dans les réunions où personne ne se connaît. Vous savez ces tours de tables qui ne servent à rien qu’à décliner une identité que personne ne retiendra et à se faire une première idée fausse de chacun. Car dans la vraie vie, les personnes réelles sont généralement plus complexes que ce qu’elles veulent bien dire d’elles-mêmes lors d’un premier contact ou que ce que l’on croit deviner au premier regard. Aucune subtilité de ce genre chez Karen Joy Fowler. Vous pouvez prendre pour argent comptant tout ce qui vous est dit dans le prologue. Chaque personnage possède ses petites caractéristiques immuables : Jocelyn c’est la marieuse du groupe, Bernadette c’est celle qui a de l’humour et se laisse aller, Prudie c’est la plus sombre, etc. Mais peut-on vraiment faire ce reproche à un roman qui parle de Jane Austen ? Je n’ai lu qu’Orgueil et préjugés et je dois dire que les personnages de Jane Austen ne m’ont pas paru plus subtiles (je vais peut-être me faire gronder d’avoir osé écrire cela, j’en suis consciente, mais je prends le risque :)  !). Pourtant il y est également question de la première impression qui peut être trompeuse (d’où le titre de la 1ère version du roman qui était justement “First impressions”) mais il s’agit plus d’un malentendu de départ que d’une évolution des personnages. Prenez les cinq soeurs Bennet : il y a Jane, la plus jolie et la plus douce, Elizabeth, moins jolie mais avec du charme et surtout plus d’esprit, Mary au physique ingrat qui se réfugie dans l’étude en ne demeurant pourtant qu’une pauvre idiote ridicule, et les deux dernières, Kitty et Lydia, deux petites écervelées volages. Pensez-vous qu’à un moment Jane dira une méchanceté, que Mary aura une pensée brillante et Lydia une réflexion d’une grande profondeur ? Jamais !  Les personnages de Jane Austen sont ce qu’il sont et le restent d’un bout à l’autre du roman (bon je m’avance un peu, car ça arrive peut-être dans d’autres romans). En cela Karen Joy Fowler a été fidèle à son modèle. Je l’imagine préparant son roman en rédigeant une petite fiche sur chacun de ses personnages. Dans le prologue, elle recopie ses fiches (petite précision suite aux questions en commentaires à ce billet : les associations en vert ne figurent pas dans le prologue) :

  • A l’origine du club nous avons Jocelyn. Elle a la cinquantaine, tient un chenil, et est une amie d’enfance de Sylvia. Elle apprécie chez Jane Austen les histoires de mariage. Pourtant comme la romancière, elle est restée célibataire. C’est l’entremetteuse du groupe, autrement dit une Emma
  • Bernadette est la doyenne du groupe. Elle apprécie surtout l’humour de Jane Austen. C’est Elizabeth à 67 ans (enfin je crois).
  • Sylvia vient d’être quittée par son mari. C’est une bibliothécaire d’une cinquantaine d’années. Elle apprécie beaucoup les histoires de famille et la finesse d’observation de Jane Austen. Si j’ai bien compris (et rien n’est moins sûr), elle est Anne.
  • Allegra est la fille de Sylvia. Elle a 30 ans, elle est créatrice de bijoux et est homosexuelle. Elle apprécie les préoccupations sociales et féministes de Jane Austen. Elle est très extravertie, passionnée. Elle est donc Marianne. (Et sa copine Corinne est un peu Jane Austen herself)
  • Prudie, 28 ans, est la benjamine du groupe. Elle est mariée et prof de lycée. Elle aime surtout Persuasion, considéré comme le roman le plus sombre de Jane Austen. Elle pourrait donc être Anne. Mais c’est Mansfield Park qu’elle présente chez elle. Serait-elle donc Fanny Price ou Mary Crawford ? (là j’avoue que je n’ai une fois de plus rien compris du tout)
  • Enfin Grigg est le seul homme du club. Il a la petite quarantaine. C’est Jocelyn qui le fait entrer dans le club avec l’intention de le présenter à Sylvia. Féru de science fiction, il n’a jamais lu Jane Austen, mais ne demande qu’à la découvrir. Il est donc Moi ;) ! Mais pour le club, il lit Northanger Abbey. Serait-il Catherine ? Ou alors Henry ?

Mais ça aurait été tellement mieux si le lecteur avait pu découvrir les personnages au fur et à mesure des réunions du club et se faire lui-même une idée du rapport qu’entretient chacun avec Jane Austen ! Pourquoi tout lui servir comme ça sur un plateau d’entrée de jeu ?

Contrairement à ce qu’a pu vous laisser croire le début de mon billet, j’ai tout de même apprécié ce roman. J’ai aimé sa construction et son mystérieux narrateur qui dit “nous”. En dehors du prologue et de l’épilogue, le roman est composé de six chapitres (de “Mars” à ”Août”), chacun consacré à une réunion du club autour d’un des six romans de Jane Austen. Je n’ai pas pu apprécier pleinement les discussions sur les personnages de Jane Austen, ne les ayant pas encore tous rencontrés (loin de là !). Mais justement ce roman m’a paru être une bonne introduction et à l’oeuvre de Jane Austen et à ce monde d’Austenmaniaques (surtout qu’il y a plein d’infos à la fin, notamment des petites résumés des romans d’Austen). C’est d’ailleurs un roman qui interroge la résonance que peut avoir Jane Austen aujourd’hui, et en cela c’est une idée de roman très intéressante. Mais pourquoi se dégage-t-il tout de même de ce roman un sentiment d’ennui ? C’est un peu terne, un peu sage, sans surprise… Soupirs ! La fin n’est pas mal, puisque nous avons un mariage en guise d’épilogue. Mais enfin, rien de bien extraordinaire ! Et puis surtout, c’est un roman qui n’offre pas une place bien intéressante à son lecteur. Dommage !

Le club Jane Austen / Karen Joy Fowler, traduit de l’américain par Sylvie Doizelet (titre original : The Jane Austen Book Club), Folio, 2007, 374 p., ISBN 978-2-07-03871-9

Challenge Jane Austen

D’autres avis sur les blogs de lecture : Karine (Karine et ses livres) s’est un peu ennuyée, Karine (Mon coin lecture) n’a pas trop accroché, Laure a abandonné à la page 72, Allie a beaucoup aimé, Manu a apprécié une lecture délicieuse et originale, Cuné a ressenti un authentique plaisir de lecture… Des avis partagés donc !

Leur adolescence brillait trop fort

La traversée de l'été

“Un silence suivit, volant bas comme un oiseau blessé.”

A New York dans les années 40, Grady Mc Neil, une jeune fille de bonne famille de 17 ans, renonce à un voyage en Europe en famille, pour vivre le temps d’un été une histoire d’amour avec Clyde Manzer, un jeune gardien de parking…

“Grady sentit un rire irrépressible monter en elle, une joyeuse agitation qui semblait envahir la blancheur du ciel d’été étendu devant elle comme une toile vierge sur laquelle elle pouvait dessiner les premiers élans imparables de la liberté.”

Quelques mots d’abord sur l’édition de ce texte :

Commencé en 1943 alors que Truman Capote n’avait que 19 ans, repris en 1949, après publication d’un roman (Les domaines hantés) et d’un recueil de nouvelles (Un arbre de nuit), puis de nouveau abandonné et considéré inachevé par son auteur, ce court roman a été redécouvert dans une vente aux enchères en 2005. La petite histoire dit même que Capote aurait voulu détruire ce texte, qu’il croyait l’avoir fait, mais que celui-ci a en fait été conservé par son concierge.

L’édition française au Livre de poche comporte une préface de Charles Dantzig qui a le mérite de situer Capote dans son temps, de nous faire croiser Harper Lee, Carson McCullers et Norman Mailer, mais une préface au ton horripilant. Charles Dantzig y raconte la vie de Truman Capote en émaillant son récit de réflexions amères, sans qu’on sache s’il les attribue à Truman Capote ou s’il ne s’agit pas plutôt de considérations personnelles. Un exemple : “A la fin de l’année, il n’a plus d’amies à New York, elles sont allées se marier ailleurs, l’une avec William Saroyan, l’autre avec Charlie Chaplin : l’amitié des femmes avec les homosexuels cesse avec leur mariage, pour reprendre une fois qu’elles ont élevé leurs enfants et ont besoin d’un animal de compagnie qui parle pour faire des courses ou prendre le thé.” (j’ai trouvé ça agaçant, mais en même temps je dois dire que le ton biographique me paraît souvent extrêmement chiant, ce qui n’est pas du tout le cas ici !)

Quant à la postface, signée Alan U. Schwartz, l’avocat de Capote, elle apporte un éclairage sur la fin de sa vie et sur les conditions dans lesquelles ont été édités les textes posthumes.

Ce que j’ai pensé du roman :

Tour d’abord, il ne s’agit pas véritablement d’un roman inachevé. Il a un début, un milieu, une fin, une histoire qui se tient. Si quelque chose était inachevé, c’était la relecture de Truman Capote et sa réécriture. Ensuite, il ne s’agit pas d’un fond de tiroir destiné aux seuls fanatiques de Capote, mais d’un court roman qui mérite tout à fait d’être lu par tout un chacun.

“Les plus petits détails de la cuisine sautèrent soudain aux yeux de Grady, une horloge invisible égrena chaque seconde, un fil rouge monta dans le thermomètre, des taches de lumière pareilles à des araignées grouillèrent sur le rideau, une goutte d’eau parfaitement immobile demeura suspendue au robinet de l’évier.”

L’histoire de Grady et Kyle est vouée à l’échec. L’accent est mis sur la différence sociale, sur la liberté qu’il faut à Grady pour choisir ce garçon qui déplaira à sa famille, mais c’est surtout sur le profil psychologique de Grady qu’insiste Capote (un peu trop peut-être ?), sur ses relations difficiles à sa mère, sur son destin d’enfant non désirée, tout juste bonne à remplacer un frère mort, lui-même substitut d’un oncle décédé. Mais à mesure qu’on avance dans le récit, que la canicule s’abat sur New York, un vertige s’empare de Grady, Clyde laisse apparaître ses propres fêlures, et la suite de l’histoire ne se laisse pas deviner si facilement. Il y a une réelle montée dramatique, de superbes accélérations soudaines du récit, un style riche, très chargé en métaphores (un peu trop peut-être ?), qui crée une atmosphère de manière particulièrement convaincante. Bref, ce texte n’est peut-être pas parfait mais il se lit avec un réel plaisir (accompagné de la voix de Billie Holiday) et peut même servir de porte d’entrée à l’oeuvre de Capote. Justement, comme c’était pour moi une première rencontre avec cet auteur, je crois que je vais être mainteant obligée de lire ses livres suivants dans l’ordre chronologique !

La traversée de l’été / Truman Capote, traduit de l’anglais par Gabrielle Rolin titre original : Summer crossing), préface de Charles Dantzig, postface de Alan U. Schwartz, Le livre de poche, 2008, 151 p., ISBN 978-2-253-12112-1

D’autres avis chez Lilly, ErzébethKathel, Karine,  Laurence, Uncoindeblogles ratsdebiblio, LauAgnès, Papillon

saisons

Vous ne pensiez quand même pas que j’en avais fini avec le Challenge Vivaldi !? Le mouvement des saisons est un éternel recommencement et ce challenge est destiné à durer, durer, durer… 

La petite voix du coeur

La petite voix du coeur

“Il l’avait laissée là,
avec ses rêves de courtepointe à l’ancienne, de porcelaines
et de photos de famille dans leur cadre doré.”

Novalee a 17 ans et est enceinte de 7 mois, quand elle est abandonnée par son petit-ami (avec 7,77 dollars en poche), dans un supermarché, au bord d’une route qui devait les conduire en Californie. Pendant deux mois, elle va revenir chaque soir se cacher dans le supermarché pour y passer la nuit, jusqu’à accoucher dans le magasin…

Avant son départ pour la Californie, Novalee avait acheté un Polaroïd avec l’intention de se faire photographier à chaque frontière d’État. Plus tard, elle achète un véritable appareil photo dans un marché aux puces. Et c’est à partir de là, que Novalee a eu pour moi les traits de Charlotte Gainsbourg ! Des images du film “La petite voleuse” se sont superposées à ma lecture. Et comme j’aime bien ce film, cela m’a rendu le roman très sympathique.

Ce roman est avant tout une histoire, celle de Novalee de 17 à 25 ans. Au début Novalee est sur une route. Au bout du voyage, elle espère trouver une maison à deux étages avec un balcon qui donne sur l’océan. Mais dés le début, nous savons que son projet va être contrarié. Novalee va rencontrer des obstacles (un abandon, un enlèvement, une tornade, un incendie…). Elle va croiser des méchants vraiment très méchants, et des gentils particulièrement gentils.  Mais nous savons que cela finira bien pour elle. Aura-t-elle la maison de ses rêves ? Sans doute que non, pas exactement. Mais elle aura autre chose, mieux peut-être. Le happy end est au bout du chemin, nous le savons dés le départ, mais le voyage n’en est pas moins agréable. Et cerise sur le gâteau : le roman s’achève sur une liste comme je les aime ! Bref, c’est un petit roman sans prétention, mais aussi une excellente surprise.

D’autres avis sur les blogs de lecture : Charlie Bobine, Les rats de biblio, Stephie, Karine, Isil, Yueyin, Hathaway et Fashion.

chaîne de livres 2009

J’ai lu ce roman dans le cadre de la Chaîne des livres. Il était proposé par Doriane. Mais il fait aussi partie du Défi Blog-o-trésors où il avait été proposé par Charlie Bobine.

Blog-o-trésors

Les 4 filles du Docteur March

Les 4 filles du Dr March

Dans la famille March nous avons : Meg (16 ans, la plus jolie et la plus raisonnable), Jo (15 ans, la plus garçon manqué, douée pour l’écriture), Beth (13 ans, la plus douce et timide, douée pour la musique) et Amy (11 ans, la petite peste, douée pour le dessin). Les 4 filles vivent avec leur mère, mais leur père est parti à la guerre, car c’est en effet la Guerre de Sécession.

(Nous sommes donc aux États-Unis entre 1861 et 1865. Rappelons aux petits internautes égarés sur ce blog, que la Guerre de Sécession est une guerre civile américaine qui opposait l’Union (les États-Unis) à quelques états du Sud esclavagistes qui avaient fait sécession. Cette guerre a mis fin à l’esclavage aux États-Unis.)

Nous suivons l’histoire de la famille March pendant un an, d’un Noël à un autre. Avant la guerre, le Dr March avait perdu toute sa fortune en voulant aider un ami ruiné. Sans lui, la situation de la famille est devenue encore plus difficile. Les deux ainées travaillent donc déjà, l’une comme gouvernante d’une famille nombreuse et privilégiée, l’autre comme demoiselle de compagnie d’une grand-tante au caractère difficile. Il y a tout de même quelques distractions : la lecture, les pièces écrites par Jo que les soeurs jouent ensemble, une soirée dansante, un pique-nique… Et puis il y a un jeune garçon qui fait son apparition dans le voisinage : Laurie, 16 ans, qui va très bien s’entendra avec Jo…

N’ayant pas l’habitude de lire des romans pour la jeunesse, je ne sais pas vraiment comment évaluer celui-ci. Le personnage de Jo est le personnage principal, celui qui s’offre à l’identification de la lectrice. Ce roman est cependant à recommander à des lectrices plus jeunes que l’héroïne, disons à des petites filles de 9-10 ans. Mais bien qu’ayant largement dépassé cet âge, je me suis bien amusée à sa lecture. J’en ai suivi les péripéties au premier degré, avec toujours de la curiosité pour la suite de l’histoire dont j’ai apprécié les rebondissements. C’est un roman truffé de bons sentiments. Les 4 soeurs entretiennent entre elles et avec leur mère des relations idylliques. En dépit de leur pauvreté, elles sont d’une grande générosité, n’hésitant pas à se priver d’un repas pour nourrir une famille encore plus miséreuse, à utiliser l’argent durement gagné pour faire plaisir à leur mère, etc. Dans un roman pour adultes, tout cela m’aurait certainement agacée. Mais dans le contexte d’un roman pour la jeunesse, j’ai trouvé ça charmant. Tant qu’à apprendre quelque chose aux enfants, mieux vaut leur apprendre la générosité que le contraire, non ? J’ai tout de même trouvé ce roman très moralisateur. On y vante les vertus du travail, tandis qu’on y condamne l’oisiveté. Et Mme March enseigne à ses filles l’art d’être de bonnes petites ménagères : “Exécuter des tâches quotidiennes rend les loisirs plus doux. Et ainsi on peut avoir un foyer agréable.” On dira donc que ce roman est un petit peu daté, mais que sa lecture n’en est pas moins agréable. 

Les quatre filles du Docteur March / Louisa May Alcott, traduction nouvelle d’Anne Joba, illustrations Akos Szaho, Le livre de poche Jeunesse, 2006, 278 p., ISBN 2-01-321984-9

Louisa May Alcott (1832-1888) a écrit des pièces de théâtre, des contes, des romans, et dirigé un journal pour enfants. Elle a été infirmière pendant la guerre de Sécession. Et elle s’est inspirée de sa famille pour écrire “Les quatres filles du Docteur March” en se représentant elle-même sous les traits de Jo.

D’autres avis sur les blogs de lecture : Lilly (c’est dans les commentaires à son billet, que j’ai commencé à entrevoir l’idée que je n’avais pas lu l’édition intégrale, car il existerait en fait 4 tomes en édition jeunesse), Fée bourbonnaise et Emma.

J’ai lu ce roman dans le cadre de mon Challenge ABC 2009 et aussi dans celui du Défi Blog-o-trésors où il a été proposé par Fashion et Joëlle.

Blog-o-trésors

Dans la ville des veuves intrépides

dans-la-ville-des-veuves-intrepides

Tout commence le 15 novembre 1992, un dimanche ordinaire, à Mariquita, petit village colombien. Ce jour là, des hommes en armes et se disant appartenir à l’armée du peuple débarquent à Mariquita. Ils emmènent avec eux tous les hommes du village, les enrôlant malgré eux dans la guérilla, n’hésitant pas à abattre les quelques résistants sous les yeux de leurs familles. Après leur départ, ne restent plus à Mariquita que les femmes, les enfants et le prêtre. Les femmes vont alors devoir s’organiser pour survivre, prendre en main la mairie, l’école, l’agriculture, et réinventer une société nouvelle fondée sur la propriété collective et la démocratie participative…

Mais quiconque résumerait sérieusement, comme je viens de le faire, le début de ce roman, ne rendrait absolument pas compte de qu’il est réellement, de sa folie, de sa drôlerie, de sa truculence. Sa construction est très originale. Chaque chapitre se déroulant à Mariquita est centré sur l’une des habitantes du village. Et entre deux chapitres, s’intercalent de courts récits de vie (d’une page ou deux) écrits par un journaliste qui parcourt le pays à la rencontre des guérilleros. Les récits journalistiques sont écrits sérieusement, avec réalisme, et constrastent avec les chapitres de fiction. C’est pourtant la même histoire qui s’y raconte, les mêmes vies frappées par la violence, la misère, l’analphabétisme, et la guerre perpétuelle. Puis à la fin du roman, James Cañon réunit fort habilement les deux parties, en faisant entrer le journaliste dans la fiction, avec dans son sac à dos un exemplaire de “Cent ans de solitude”. 

Difficile d’ailleurs de parler de ce roman, sans évoquer Gabriel García Márquez et son “réalisme magique”, tant James Cañon semble s’être nourri de cette culture. C’est un conte, une fable qu’il nous raconte, comme un rêve construit pourtant sur une dure réalité. Mais il y aurait mille façons de parler de ce livre, car il y a en fait plusieurs romans en un, plusieurs tons et plusieurs grands sujets : celui bien sûr de la Colombie déchirée par les luttes armées, mais aussi ceux de l’identité sexuelle et de l’invention d’autres modèles sociétaux. C’est un premier roman très ambitieux, très riche, dont la lecture est absolument jubilatoire. Une très belle découverte !

Dans la ville des veuves intrépides / James Cañón, traduit de l’américain par Robert Davreu (titre original : Tales from the town of widows), Belfond, 2008, 379 p., ISBN 978-2-7144-4348-9 

James Cañon (1968-….) est d’origine colombienne, mais vit aujourd’hui à New York, où il a publié quelques nouvelles. “Dans la ville des veuves intrépides” est son premier roman. Et il paraît, d’après une interview de l’auteur sur le site de Belfond, que son prochain roman parlera des personnes déplacées en Colombie, de la religion, de la politique de l’immigration américaine et encore et toujours de la condition féminine. Personnellement, j’ai hâte de lire ça…

7e-prix-des-lecteurs-du-telegramme5

Les avis de Catherine, Clochette, Sylvie, Le Bibliomane et l’abandon de Jules.

j'aime-bien-déshabiller-les-livres

Août 2009 : j’attribue à ce roman le Levraoueg d’or ex-aequo du premier roman 2008-2009 !

L’auteur serait-il l’esclave du lecteur ?

quiconque-nourrit-un-homme-est-son-maitre

“La popularité est l’idée maîtresse.”

“Quiconque nourrit un homme est son maître” est un article  publié par Jack London en 1902 dans “The critic magazine”.  Ce texte est bien intéressant à lire parallèlement à celui d’Edith Wharton, “Le vice de la lecture“, car ils ont été écrits à la même époque, dans le même contexte de démocratisation de l’accès à la lecture (ils paraissent d’ailleurs simultanément aujourd’hui dans la même collection). Si celui de Wharton m’avait paru antipathique, ce n’est pas le cas de celui-ci, pourtant pas plus optimiste. Jack London écrit cet article alors qu’apparaît la presse à scandale et qu’une quête effrénée du profit s’engage dans la presse magazine. Il y réfléchit au statut de l’écrivain animé d’une ambition artistique et pourtant confronté à la nécessité de gagner sa vie par l’écriture. Sa situation serait sans issue, car une littérature ambitieuse serait ce que le grand public demande le moins. Quant aux éditeurs, ils ne seraient prêts à publier que cette littérature moyenne et immédiate que demande le lecteur moyen, ou alors la littérature plus ambitieuse d’auteurs ayant déjà acquis une réputation suffisante pour leur assurer tout de même de bonnes ventes.

“La masse inculte ne peut pas devenir cultivée en un clin d’oeil. La masse, démunie de toute conception de l’art, ne peut, à l’instant où elle atteint la liberté, atteindre la plus élevée des conceptions de l’art. Et là où la masse a le droit de vivre, là où les hommes du commun s’emparent pour la première fois de la vie, il s’ensuit nécessairement un amoindrissement de la subtilité des nuances et des usages, une restriction, une descente jusqu’à quelque chose de moyen, d’humainement moyen.”

Si ce texte m’a paru beaucoup moins antipathique que celui de Wharton, c’est que je n’y ai pas senti le même mépris pour le lecteur moyen. Son constat, bien qu’aussi pessimiste, m’a semblé moins définitif car, bien que déplorant le nivellement par le bas de l’écrit journalistique ou littéraire, London le considère comme le prix à payer pour la démocratisation de l’accès à la lecture et même pour la seule démocratie. Peut-être qu’en caricaturant un peu, on pourrait dire que ces textes apportent l’un la vision de droite et l’autre la vision de gauche d’un même sujet. Ça reste malgré tout le genre de constat qui ne fait pas plaisir, qui ne cherche pas à flatter le lecteur (ce que London condamne), et qui fera donc également grincer des dents, même un siècle plus tard, car on ne peut le lire sans se demander si la situation a vraiment changé.

Quiconque nourrit un homme est son maître / Jack London, traduit de l’américain par Moea Durieux (titre original : Again the literary aspirant), préface de Jean-Marie Dallet, Les Éd. du Sonneur (La petite collection), 2009, 48 p., ISBN 978-2-916136-15-8

Dans la série “Mais à quoi pensent les éditeurs ?” : remarquons pour une fois qu’il y en a tout de même qui songent à publier des textes bien intéressants et qui l’air de rien interrogent notre monde d’aujourd’hui.