Comme un garçon

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“C’est en fermant les yeux et surtout la bouche de mon père que j’ai ressenti l’épaisseur du temps. Je me suis dit : plus question de plaisanter avec les années qui passent. Elles ne reviennent jamais.”

Le prologue du roman de Pierre-Louis Basse est écrit à la première personne, comme le début d’une autobiographie. Il y parle de la mort de son père et de son désir de partir à la recherche d’un amour de jeunesse à travers l’écriture. Mais du prologue au premier chapitre, un glissement s’opère de la première à la troisième personne. Et il s’ensuit un roman autobiographique qui dure le temps d’une semaine. Le lundi Pierre Garçon s’installe dans un hôtel de la Place Clichy, tout près du lieu de sa première rencontre avec Lucie en 1979. Ils avaient vingt ans et ils étaient en khâgne. Trente ans plus tard il est toujours nostalgique de cet amour perdu. Il s’installe donc dans une chambre d’hôtel avec toutes sortes d’objets devant lui rappeler sa jeunesse : un ticket de métro, une affiche, un électrophone et des disques… Et il part en quête à la fois de Lucie et de l’année 1979.

Le prologue et le premier chapitre de ce roman m’ont beaucoup plu. Mais du mardi au dimanche, les journées m’ont paru de plus en plus longues. Je me suis lassée de ces énumérations de noms de célébrités de l’époque (dont beaucoup ne me disaient pas grand chose) et même des énumérations de films, de disques, de livres qui créaient petit à petit un décor, mais un décor pour un roman qui reste à écrire. L’histoire d’amour m’a paru à peine esquissée. La fin ne m’a pas vraiment convaincue non plus. Inutile donc que je m’attarde davantage sur cette petite déception !

Comme un garçon / Pierre-Louis Basse, Stock (Bleue), 2009, 140 p., ISBN 978-2-234-06026-5

“Comme un garçon” est le premier roman de Pierre-Louis Basse, déjà auteur d’une biographie de Guy Moquet et de récits.

Restling (que je remercie pour le prêt) m’avait pourtant prévenue et Saxaoul n’a pas été plus enthousiaste.

5/71%

Quelque chose à te dire

“Mon fonds de commerce, c’est les secrets :
on me paie pour les garder.
Les secrets du désir,
ce que les gens veulent réellement,
ce qui leur fait le plus peur.”

Jamal Khan est psychanalyste. Il est donc le gardien des secrets, et pourtant lui aussi a son secret, un secret à l’origine de sa vocation de psychanalyste. Il s’agit d’un meurtre, pas moins. Parce que des témoins de ce meurtre réapparaissent dans sa vie, il va nous raconter ce qu’il appelle l’histoire-dans-l’histoire, à savoir sa rencontre avec la jeune et jolie Ajita, quand il était étudiant, au milieu des années 70…

A partir de l’entrée en scène d’Ajita, le roman fait des allers et retours entre passé et présent, avec pour fil rouge ce meurtre qui continue de hanter Jamal. C’est donc bien sûr un roman très nostalgique. Il nous plonge au coeur des années 70, dont il restitue l’ambiance, la musique, les luttes sociales, tout en déroulant sous nos yeux trente ans d’histoire de l’Angleterre. Il est aussi assez mal fichu, pas construit, abordant mille et un sujets, débordant de partout. J’en ai fait une lecture en dents de scie, passant de la jubilation à l’ennui le plus profond.

Kureishi aime la marge, la nuit, les milieux un peu décadents, le sexe, la drogue. Au début du roman, il accuse la lecture d’avoir fait de Jamal un garçon sérieux, doué pour les études et finalement pour une vie rangée. Il avait pourtant également des dispositions pour la délinquance, qu’il regrette de n’avoir pas davantage exploitées…

Est-ce un roman pour homme dans la cinquantaine ? Sans doute que oui (et je vous rappelle que je ne suis ni homme, ni dans la cinquantaine, vous en déduirez ce que vous voudrez). J’y ai vu Kureishi partout : dans Jamal bien sûr (comme lui, il est d’origine pakistanaise ; comme lui, il habite le même quartier pauvre de Londres depuis toujours ; l’un est psychanalyste, l’autre éternel analysant…), mais aussi dans son ami Henry, à qui Kureishi prête son côté libidineux. J’ai trouvé à ce roman un petit côté “vieux con”. (Peut-on écrire ça dans une critique ? Mais oui, sur un blog, on peut écrire n’importe quoi, c’est ça qui est bien).  Bref, je ne vous le recommande pas ! Quoique… Malins comme vous êtes, je suis sûre que vous avez compris, entre les piques, que j’aime bien l’univers de Kureishi, ses paradoxes, son côté bon vivant toujours au bord du gouffre. Alors je relirai ce roman quand je serai cinquantenaire, analysée, et homme !

Quelque chose à te dire / Hanif Kureishi, traduit de l’anglais par Florence Cabaret (titre original : Something to tell you), C. Bourgois, 2008, 568 p., ISBN 978-2-267-01992-6 

P.S. Si vous êtes un lecteur régulier de ce blog, vous êtes habitué aux critiques “grand-n’importe-quoi”. Mais pour célébrer la fin de saison, je tenais à vous offrir ce feu d’artifice. Allez donc maintenant lire plutôt les avis de Sylvie, Leiloona, Papillon, Sybilline, Clochette

“Quelque chose à te dire” est le 5e roman de Hanif Kureishi (1954-….) après “Le bouddha de banlieue” (1990), “Black album” (1995), “Intimité” (1998), “Le don de Gabriel” (2001). Kureishi est également auteurs de théâtre, nouvelles, souvenirs et scénarios de films.

Challenge du 1% littéraire 2008

Prisonniers du paradis

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Un avion en plein vol Tokyo-New Dehli fait un amerissage forcé dans l’océan Pacifique à proximité d’une île déserte. Outre l’équipage, l’avion transportait principalement des infirmières, des sages-femmes, des médecins et des travailleurs forestiers, tous au service de l’ONU, ainsi qu’un journaliste finlandais, narrateur à la première personne de cette histoire rocambolesque. 

“Je suis journaliste. Un Finlandais tout ce qu’il y a d’ordinaire : un individu mal éduqué, avec des ambitions limitées, une veste usée et un caractère sans relief. J’ai dépassé la trentaine. Je suis d’une colossale banalité et il arrive que cela me chagrine”.

C’est ainsi que 48 personnes (26 femmes et 22 hommes) se retrouvent dans l’obligation de cohabiter sur une île déserte et d’organiser leur survie.  Quatre nationalités sont représentées : des Suédois, des Norvégiens, des Finlandais et des Anglais. Ils disposent pour s’organiser : d’un radeau pneumatique, de leurs gilets de sauvetages, de petits outils, de quelques vivres, de lait en poudre et… de milliers de stérilets. Une langue commune est choisie, un petit gouvernement élu, une distillerie et un café ouverts, ainsi qu’une infirmerie, un planning familial, un sauna… Et petit à petit, l’envie de quitter ce paradis s’éloigne de certains des rescapés…

“Lecteur, tu peux me croire, j’étais alors le plus heureux des hommes.”

Ce roman d’Arto Paasilinna a été publié en 1974 en Finlande (ce serait son deuxième roman). Derrière l’humour, la fantaisie, la loufoquerie absolue, on sent poindre une jolie critique de la société de consommation et de la propriété individuelle, assortie de questionnements très “années 70″ sur la possibilité d’organiser de nouvelles formes de vie en société, entre socialisme, autogestion et vie communautaire. J’y ai vu aussi beaucoup de nostalgie pour une époque que nous n’avons pas connue, celle des chasseurs-cueilleurs, et donc pour une vie plus proche de la nature, loin de toute pollution, avec des relations humaines authentiques, un bonheur simple. C’est un court roman, avec un épilogue peut-être un peu faible, mais c’est néanmoins une lecture des plus agréables.

Prisonniers du paradis / Arto Paasilinna, traduit du finnois par Antoine Chalvin (titre original : Paratiisisaaren vangit), Gallimard (Folio), 2008, 202 p., ISBN 978-2-07-140472-8

Merci beaucoup à Ys
pour m’avoir envoyé ce roman dans le cadre du swapounet !
Je me réjouis que la chaîne des livres
m’apporte un autre titre de Paasilinna.
Enfin, je vous recommande le joli billet de Lael,
et celui non moins enthousiaste du Bibliomane.

L’angoisse du roi Salomon

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“C’est terrible, de ne pas vieillir.”

Jean est chauffeur de taxi. Un jour dans son taxi monte un certain Salomon Rubinstein, 84 ans. Jean découvre alors un homme qui passe ses vieux jours à faire le bien autour de lui. Il va à son tour faire quelque chose pour Salomon, en l’aidant à renouer avec un amour passé…

L’histoire nous est racontée par Jean à la première personne. Jean est un autodidacte. Il passe sa vie dans les dictionnaires à la bibliothèque municipale ou à la librairie où il est d’ailleurs tombé amoureux de la libraire. Le ton est assez naïf, la formulation souvent comique. Dans ce roman, il est beaucoup question de la vieillesse et de la mort, mais ces sujets sont abordés avec beaucoup de légèreté, de fantaisie, et de souriantes trouvailles langagières. C’est l’histoire d’un jeune homme de vingt-cinq ans qui regarde un vieillard en se demandant  : à partir de quel âge se couche-t-on incertain de se réveiller le lendemain ? Ou encore : à partir de quel âge cesse-t-on de rêver ? C’est un roman sur la fragilité de la vie, car comme les goélands englués dans le mazout, nous sommes tous des animaux en voie de disparition. Et c’est finalement un roman sur ce petit drame intime et universel : on ne vieillit pas vraiment, les apparences sont trompeuses.

“Si je te disais que moi, ici présent, Salomon Rubinstein, je voudrais encore m’asseoir dans un jardin, ou peut-être même un square public avec peut-être des lilas au-dessus et des mimosas autour, mais c’est facultatif, et tenir tendrement une main dans la mienne, les gens tomberaient de rire comme des mouches.”

Si j’avais lu ce roman en blind test (non pas les yeux fermés mais la couverture ôtée, ce qui pourrait être une idée pour une chaîne à venir), s’il n’avait été question tout au long du roman du naufrage de l’Amoco et s’il n’y avait eu cette phrase “Prévert est mort et Raymond Queneau aussi”, je crois que je l’aurais pris pour un roman de Queneau. C’est un roman extrêmement touchant, le genre de roman qui vous émeut et vous fait du bien en même temps. Bref, il m’a beaucoup beaucoup plu.  Ses préoccupations et ses références rencontraient les miennes de manière si magique, que ce roman que je découvre trente ans après sa première publication me semble presque avoir été écrit pour moi et moi seule (que les enchaînés et surtout Yueyin que je remercie infiniment pardonnent mon égocentrisme). La preuve en image :

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Enfin, je termine par un petit conseil aux enchaînés :
Parfois on se demande vraiment à quoi pensent les éditeurs ! Au début de ce livre, on trouve une présentation de l’auteur sur une page et au dos de cette page le résumé du livre. On pourrait croire qu’il s’agit de la suite de la présentation de l’auteur et on ne se rend compte qu’il s’agit d’un résumé qu’en le lisant. Aussi je vous recommande de ne pas commettre la même erreur que moi et de sauter par-dessus ce résumé.

L’angoisse du roi Salomon / Romain Gary (Émile Ajar), Gallimard (Folio), 1987, 349 p, ISBN 2-07-037797-0

“L’angoisse du roi Salomon” est le quatrième et dernier roman publié par Romain Gary sous le nom d’Émile Ajar en 1979. Ce roman m’a été envoyé dans le cadre de la Chaîne des livres 2009. Il a été proposé par Yueyin et a déjà été lu par Isil. Sur les blogs on trouve aussi l’avis de Praline

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Mon voyage en Californie

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Eh non, je n’ai pas passé mes vacances en Californie (je vous faisais marcher). Je me suis plus simplement installée dans un bon fauteuil, et c’est par la lecture que j’ai fait un voyage dans l’espace et le temps, me retrouvant propulsée dés la première page à San Francisco en 1976.

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Mary Ann Singleton a vingt-cinq ans. Elle est allée à San Francisco pour les vacances, mais au bout quelques jours elle décide de ne pas rentrer à Cleaveland, où elle vivait encore chez ses parents. Elle trouve un logement au 28 Barbary Lane et avec elle nous découvrons sa logeuse et les autres habitants de l’immeuble. Puis elle trouve un travail de secrétaire chez Halcyon Communications, une agence de pub, et c’est alors pour nous l’occasion de découvrir la famille Halcyon…

C’est ainsi que débutent les “Chroniques de San Francisco”, premier tome publié en feuilleton d’une série qui compte aujourd’hui sept romans. La forme de ce premier tome est bien celle du feuilleton. Les chapitres sont très courts, très dialogués. On ne ressent pas à la lecture de plaisir spécifiquement littéraire, mais on a du plaisir tout de même, un plaisir d’un autre ordre, celui qu’on éprouve par exemple à suivre une série télé. C’est-à-dire qu’on s’attache aux personnages, à leur devenir, on est curieux de connaître la suite. Malgré tout, je ne peux pas dire que j’ai adoré ce roman. Il m’a même ennuyée par moment. C’est en fait une sorte de recueil d’anecdotes sur les amourettes et les relations amicales des différents protagonistes. Quand une des anecdotes m’ennuyait, je passais à la suivante. Je l’ai ainsi lu en une soirée, comme j’aurais feuilleté un vieux magazine des années 70. Car le talent principal d’Armistead Maupin à mon sens est d’avoir su particulièrement bien croquer son époque. Il a publié en 1976 cette première partie dont l’action se déroule la même année. Et on s’y croirait. Les années 70 sont là jusque dans la lampe en plastique et les étagères oranges. La copine de Mary Ann a dans sa bibliothèque des livres de développement personnel et d’éducation sexuelle. Les minorités sont sorties de l’ombre, mais les représentants de l’ordre moral sont toujours là.

“Tu prends le mot “gai”, par exemple. Dans le temps, c’était un mot parfaitement normal, qui signifiait quelque chose de sain et d’amusant. Tu as vu ce qu’ils en ont fait !”

Le personnage de Mary Ann n’est pas le plus attachant du roman. Elle est un peu naïve, assez coincée, mais elle porte sur San Francisco et sa population haute en couleurs un regard neuf, entraînant le lecteur dans ses découvertes. Beaucoup plus attachant et mystérieux est le personnage de Mme Madrigal, sa logeuse. Elle est propriétaire d’un immeuble dont elle loue les appartements à de jeunes célibataires qu’elle accueille avec un bon joint issu de ses propres cultures. S’occupant de ses locataires comme une mère, elle fait le lien entre tous les personnages de la série. Et puis parmi les locataires de Mme Madrigal, il y a Michael Tolliver, dit Mouse, un jeune chômeur homosexuel, un peu coeur d’artichaut, qui veut chaque fois croire avoir trouvé l’homme de sa vie. C’est le personnage le plus sympathique, le plus touchant, celui pour qui ou avec qui on espère, et en qui on ne peut que deviner la projection de l’auteur.

Je n’en dirai pas plus pour le moment, pour ne pas gâcher le plaisir futur de ceux qui n’auraient pas encore découvert cette saga, mais les volumes suivants m’offriront certainement l’occasion d’y revenir. A suivre donc…

Chroniques de San Francisco / Armistead Maupin, traduit de l’américain par Olivier Weber et Tristan Duverne (titre original :  Tales of the City), 10-18 (Domaine étranger), 2008, 381 p., ISBN 978-2-264-02995-9

Les avis de AnneClochetteHélène, Isabelle, Joëlle, Jules, Madame CharlotteMessaline, NicolasVirginie… (et d’autres encore, car cette saga est très lue sur les blogs de lecture)