
“C’est la plus triste des soirées,
car je m’en vais et ne reviendrai pas.”
Le narrateur a pris sa décision. Le lendemain matin, il partira. Il quittera Susan, la femme avec qui il vit depuis six ans, et leurs deux jeunes enfants. Nous sommes le soir, la veille d’une rupture programmée, dans les pensées du narrateur. La soirée s’écoule, avec les gestes habituels, le bain des enfants, le dîner, le coucher… Susan ne se doute pas une seconde de ses intentions. Que fera-t-il après ? Provisoirement, il sera hébergé par son ami Victor. Mais ensuite, à quoi ressemblera sa vie ? Ira-t-il d’aventure en aventure comme Victor ? Fréquentera-t-il les clubs pour célibataires comme son ami comptable ? En tous cas, il ne pourra pas vivre comme Asif, cet ami dont le bonheur serein lui demeure incompréhensible.
“J’ai récemment été tenté par un rêve d’autosuffisance : un petit appartement, un chat, des livres, une télé, de la musique, un plant d’herbe, des amis à dîner (…) Oui, je comprends parfaitement les tentations de l’autarcie, cette idée que nous pouvons garder auprès de nous tout ce dont nous avons besoin, que nos propres caresses sont aussi agréables que celles d’autrui. Mais je n’ai pas envie d’être de nouveau séduit de la sorte. Je vais me jeter sur les autres, sans la moindre retenue. Je ne compte pas tergiverser à la lisière de l’existence.”
Toute la soirée et toute la nuit, il va ainsi réfléchir à sa situation personnelle, à celles de ses amis comme autant de modèles possibles, à ses relations avec les femmes, à la vie de ses parents… en passant par des considérations plus générales sur la mort du couple, l’inévitable fin de l’amour, l’ennui d’une vie bourgeoise un peu trop confortable, le monde contemporain… Sa vie ne le satisfait plus, mais il ne désire rien d’autre. Ou si justement, il désire désirer plus. De sa femme, dont il parle avec un soupçon de mépris, il dit qu’elle “ne sombrera jamais dans le chaos intérieur”. Lui a déjà sombré.
“C’est le malheur et la blessure qui me touchent. Alors je comprends, alors je peux être utile. Je me sens chez moi dans une atmosphère de dépression généralisée, dans une pénombre tiède. Si le malheur vous attire, vous ne manquerez jamais d’amis.”
Parfois le narrateur convoque Aristote, les Bouddhistes, les marxistes, les yogis… En plein désarroi, il s’interroge sur la définition du bonheur. C’est qu’il n’est pas banal ce personnage-narrateur. Il stocke LSD et ecstasy dans son frigo, se rend aux réunions de parents d’élèves sous acide et se défonce pour le réveillon de Noël. Il est très rock’n roll et semble s’être égaré dans une vie des plus conventionnelles.
“Je devrais sans doute être impressionné par le fait que je ne me suis pas attaché aux choses, que je suis assez libre et détaché pour m’en aller demain matin. Mais à quoi bon cette liberté ? Nul doute que la liberté ultime consiste à choisir, à échanger cette liberté contre les obligations qui vous lient à l’existence – à s’impliquer.”
Nombreuses sont ces considérations sur les choses, les choses qui font le confort, et puis qui emprisonnent. Il quitte autant ses choses que sa famille. Il ne tient finalement qu’à une de ces choses : une photo de John Lennon.
“Je vais laisser ce bureau aux garçons. Et les livres ? Je ne peux ni les relire tous, ni les jeter. J’ai passé bien assez de temps le nez plongé dedans, tantôt par devoir, tantôt par plaisir. Jeune, j’ai souvent commis l’erreur de commencer un livre par le début et de le lire jusqu’à la fin.”
“Intimité” est un roman intimiste qui porte bien son titre, un roman largement autobiographique. C’est une quête de vérité. Le narrateur met sa vie à plat. Il sait qu’il a le mauvais rôle. Il est celui qui part, celui qui abandonne. Il va paraître lâche. Il accepte le blâme, pour être enfin en accord avec lui-même. Ce roman est déprimé, mais il y a tellement plus de vie dans ces questionnements que dans le bonheur béat ! Ceux qui peuvent se sentir chez eux dans cette pénombre tiède le liront dans l’enthousiasme, voulant comme moi prendre en note presque chaque phrase, et le refermeront rassérénés.

“Si vivre est un art, alors c’est un art étrange, un art de tout et surtout du plaisir intrépide.”
Hanif Kureishi (1954-…) est né à Londres d’une mère anglaise et d’un père pakistanais. Il est l’auteur de romans (Le bouddha de banlieue, Black album, Intimité, Quelque chose à te dire), de nouvelles, de pièces de théâtre, de scénarios (My beautiful Laundrette, Sammy et Rosie s’envoient en l’air). Aussi incroyable que cela puisse paraître, “Intimité” a été (librement et génialement) adapté au cinéma par Patrice Chéreau.
Intimité / Hanif Kureishi, traduit de l’anglais par Brice Matthieussent (titre original : Intimacy), 10-18 (Domaine étranger), 2003, ISBN 2-264-02819-X