Comment j’ai cru devenir libraire

Moi vivant

C’est l’histoire d’un blog de dessin d’humour qui est devenu une bd. C’est aussi l’histoire d’une fille qui arrive à Rennes et trouve un boulot de libraire dans une grande surface culturelle. D’abord elle est toute contente.

Toute contente

Puis après elle est toute malheureuse.

Toute triste

Entre les deux c’est la dure loi des petits boulots, avec les tâches ultra répétitives et les tout petits chefs nuls. J’imagine que ça rappelle des souvenirs à tout le monde, non ? Sauf que ça se passe dans une librairie. Et on aimerait tant que les librairies soient des temples du savoir, de la culture, de la connaissance… En tous cas Leslie Plée y croyait. Elle n’avait pas vu la différence entre une vraie librairie et ces endroits où on vend du livre comme on vendrait de la bière. Elle était donc un peu naïve !

En lisant cette BD, on n’apprend pas grand chose qu’on ne savait déjà. Mais ça ne fait rien, c’est tout de même une bd très sympa ! Je me demande d’ailleurs si je n’ai pas préféré le reste, c’est-à-dire tout ce qui ne concerne pas la librairie. Par exemple quand elle trouve un appartement, quand elle va chez la psy, quand elle prend l’autobus… Elle croque très bien le quotidien. J’ai pas mal ri au début. Mais après j’ai trouvé ça triste…

A la fin, elle démissionne et elle est de nouveau toute contente. J’étais un peu déçue qu’elle nous fasse le coup du happy end. Comme s’il suffisait de claquer la porte d’un petit boulot pour que le monde change…

Happy end

Pour moi la vraie fin, c’est son livre qui arrive dans un carton, ses anciens collègues qui vident le carton et ses anciens chefs qui font une “opé Leslie Plée” avec séance de dédicace à la librairie. Et ça c’est plus triste que tout !

Moi vivant, vous n’aurez jamais de pauses ou Comment j’ai cru devenir libraire / Leslie Plée, J.-C. Gausewitch, 2009, 95 p., ISBN 978-2-35013-157-3

P.S.1 Je me suis quand même mis un dessin de côté pour les jours où je n’aurai pas le moral :

Tu as de la chance

P.S.2 Vous saviez que Leslie Plée faisait le Challenge Jane Austen ? La preuve ici !

Lecture collective

bravo

Hier soir, j’ai vécu une expérience de lecture étonnante. C’était ma première expérience de lecture collective. Imaginez environ 1500 personnes réunies dans un théâtre pour lire une bd ensemble tandis que des musiciens jouent en live. La bd est comme projetée sur un écran, animée ou plutôt mise en mouvement, et on lit tous ensemble, intérieurement.

On appelle ça un bd-concert. Et la bd c’était “Un homme est mort” dont je vous parlais ici. De la rencontre entre ce dispositif et ce dont il était question dans la bd est née une émotion rare, un joli moment de partage pour tous les lecteurs-auditeurs. Et le final était à la hauteur de cette bonne soirée.

Alors à tous ceux qui ont été impliqués dans cette histoire de René Vautier à Christophe Rocher et Jean-Alain Kerdraon en passant par Kris et Davodeau, je n’ai qu’un mot à dire : merci !

Publié dans: on 11 novembre 2008 at 11:26 Commentaires (6)
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Le charme rétro de l’Agence Hardy

L’”Agence Hardy” est une série de bd apparue en 2001, chaque album étant dessiné par Annie Goetzinger sur un scénario de Pierre Christin. En 2008 est paru le 5e album de la série.

Nous sommes à Paris dans les années 50. L’héroïne de la série, Édith Hardy, est une veuve, très femme fatale (du moins en apparence), avec son tailleur rouge assorti au rouge à lèvres (ou l’inverse) et son indéfrisable. Elle est veuve depuis peu et tient (toujours depuis peu) une agence de détectives avec Victor, son jeune associé. Dans le 1er tome, elle enquête sur un jeune chimiste disparu avec la formule d’un parfum destiné à masquer l’odeur désagréable d’une pommade cicatrisante. En fait, le jeune chercheur profitait du matériel de son entreprise pour poursuivre ses recherches personnelles. Et voilà Mme Hardy embarquée malgré elle dans une histoire d’espionnage, prise en chasse par des membres du KGB et protégée par des espions américains.

Hélas à la fin du 1er tome, si Mme Hardy a bien retrouvé la formule du parfum, en revanche le jeune chimiste est toujours porté disparu. Et ce n’est donc qu’à ce moment là que le lecteur comprend que les albums de la série ne sont pas indépendants, mais qu’il s’agit d’une histoire à suivre d’album en album. Je n’avais pas été très convaincue par le scénario du 1er album. Aussi, malgré le charme des dessins, je crois que j’en serais restée là, si je n’avais pas en même temps emprunté les 5 albums à la bibliothèque. Cela aurait été une erreur, car la suite de la série ne m’a apporté que de bonnes surprises.

Première surprise : Mme Hardy n’a pas que son tailleur rouge. Il lui arrive de se changer, de porter des robes du soir et même des pantalons, ou encore de se laisser surprendre par le lecteur en petite tenue. Deuxième surprise : si la première histoire continue, une deuxième commence, puis une troisième, etc. Et le Paris des années 50 qui se dessine d’album en album est de plus en plus pittoresque. Et puis il y a des voyages, à Moscou par exemple. Il y a également une jolie idée : chacun des trois premiers albums s’ouvre sur une séquence en noir et blanc. Il s’agit d’un rêve en partie prémonitoire de Mme Hardy, que le lecteur ne comprend chaque fois qu’à la fin de l’album.

En fait les trois premiers alubums forment un cycle, sorte de sous-série qui s’achève avec le retour du jeune chimiste. Les deux albums suivants développent chacun une histoire indépendante. Dans le 4e album, nous sommes en 1957, un an plus tard, et c’est une nouvelle affaire d’espionnage industriel à la Régie Renault, que doit résoudre l’Agence Hardy. Puis dans le 5e album, en 1958, Mme Hardy part pour Berlin, car le gouverneur militaire de la zone française  a reçu des menaces : s’il accepte un nouveau poste en Algérie, son enfant sera enlevé. Et comme par hasard, à Berlin Mme Hardy retrouve Mr Jones, l’agent des services secrets américains rencontré dans le 1er album, avec qui une romance va enfin pouvoir commencer, tandis qu’à Paris, Victor, son jeune associé, file le parfait amour avec Rosa, jeune journaliste au journal “Combat”.

Malgré des affaires différentes à résoudre, une même histoire se poursuit d’un album à l’autre, un même univers s’y déploie, et les personnages prennent petit à petit de l’épaisseur. Finalement, alors que la série pouvait au début sembler un peu vieillotte on tombe sous le charme des dessins, de ce Paris qui n’est plus, d’un univers à la Simenon sur fond de guerre froide puis de guerre d’Algérie, et de ces personnages de milieux très différents que l’on a plaisir à découvrir et retrouver d’album en album.

Agence Hardy. T1, Le parfum disparu / scénario de Pierre Christin, dessins de Annie Goetzinger, Dargaud, 2001, ISBN 2-205-04939-9

Agence Hardy. T2, La trace pâle / scénario de Pierre Christin, dessins de Annie Goetzinger, Dargaud, 2002, ISBN 2-205-05208-X

Agence Hardy. T3, Le poison rouge / scénario de Pierre Christin, dessins de Annie Goetzinger, Dargaud, 2004, ISBN 2-205-05423-6

Agence Hardy. T4, Banlieue blanche, banlieue rouge / scénario de Pierre Christin, dessins de Annie Goetzinger, Dargaud, 2006, ISBN 2-205-05629-8

Agence Hardy. T5, Berlin, zone française / scénario de Pierre Christin, dessins de Annie Goetzinger, Dargaud, 2008, ISBN 2-205-05908-3

Publié dans: on 26 juillet 2008 at 10:13 Commentaires (5)
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Voir Belfast et laisser l’enfant qui est en soi mourir

Tout commence en avril 1987 dans “un coin de Bretagne”, où deux adolescents, Christophe et Nicolas, décident d’entreprendre un voyage en Irlande. Ils vont être hébergés pendant deux mois dans une famille à Belfast, en Ulster, cette partie de l’Irlande qui n’est pas indépendante, comme nous le rappelle cette bd très pédagogique. Une page nous propose d’ailleurs une petite chronologie des événements importants qui se sont déroulés en Irlande depuis 1968.

A Belfast, à leur arrivée, il y a des tanks et des hommes en armes partout, et un hélicoptère survole la ville en permanence. Une surprise attend Christophe et Nicolas  : ils ne vont pas être hébergés dans la même famille. Nicolas se retrouve dans une modeste famille catholique et Christophe dans une famille de protestants beaucoup plus aisés, de l’autre côté de la ville. Et on s’imagine alors que ce sont ces deux mois de vacances que l’on devine riches d’expériences, que va nous raconter cette bd. Mais l’histoire tourne au drame et c’est finalement beaucoup plus qu’un simple séjour linguistique, mais un voyage au pays de “l’injustice, la bêtise ou la lâcheté de certains, la grandeur simple et le courage des autres”.

C’est donc une bd autobiographique, dont le narrateur à la première personne n’est autre que Christophe, alias Kris. Mais nous apprenons dans le dossier qui suit la bd, que l’histoire en a été romancée et que le drame final en a été totalement inventé. C’était malheureusement plausible, tant faire ce voyage à cet époque là était insensé.

Je ne raffole pas du dessin un peu brouillon de Vincent Bailly, particulièrement pour l’expression des visages. En revanche j’aime la disposition variée des vignettes, les pages sans paroles et le choix des couleurs bleu-vert-gris bien adaptées à ces régions, puis jaune-orangé lors de l’affrontement avec l’armée britannique.

J’aime ce récit d’une prise de conscience, mais je regrette que tout ce que nous révèle Kris dans le dossier ne fasse pas partie intégrante de la BD. Il me semble que le retour à la réalité après le détour par la fiction aurait pu se faire en bd, tout comme la conclusion sur ce qu’a représenté pour lui ce voyage de jeunesse : un “éveil à la politique”. 

Cela reste une excellente bd, qui allie l’humanité du témoignage vécu à la force de la fiction et qui, après Un homme est mort, confirme Kris en auteur de bd engagé.

Coupures irlandaises / Kris et Vincent Bailly, Futuropolis, 2008, ISBN 978-2-7548–029-7

C’est également un coup de coeur de La liseuse.

Un homme est mort

Il s’appelait Edouard Mazé.

Il est mort à Brest le 17 avril 1950. Il a reçu une balle en pleine tête, balle tirée par la police alors qu’il manifestait avec d’autres ouvriers travaillant à la reconstruction de Brest, ville détruite par les bombardements.  

La bd de Kris et Davodeau commence la veille de la manifestation, sur un bateau au large de la rade de Brest. René Vautier revient d’Irlande où il a tourné un documentaire. Il a reçu une lettre de ses camarades cégétistes de la Section brestoise du bâtiment. Ils sont en grève depuis un mois, avec les dockers, les traminots et le ouvriers de l’arsenal. Ils lui demandent de venir filmer la grande manifestation prévue pour le lendemain. Ils voudraient un petit film d’une dizaine de minutes, à usage interne, pour former les autres militants. C’est en fait le lendemain de la manifestation et de la mort de Mazé que son film commence. Et la bd nous en raconte le tournage, puis les projections sur les piquets de grève.

“C’est curieux quand y’a un type qui part : d’un côté, ça fout une tristesse terrible, et de l’autre, ça rend ses camarades plus unis et plus forts… C’est une connerie, la mort.”

Comme Vautier manque de matériel, il n’a pu que prendre des images muettes. C’est donc au montage qu’il choisit d’ajouter une bande-son : il va lire en voix off un poème qu’Eluard a écrit en hommage à Gabriel Péri (résistant fusillé par les Allemands). Naturellement,  il remplace le nom de Péri par celui de Mazé.

“Un homme est mort qui n’avait pour défense que ses bras ouverts à la vie

Un homme est mort qui n’avait d’autre route que celle où l’on hait les fusils

Un homme est mort qui continue la lutte contre la mort contre l’oubli

Car tout ce qu’il voulait nous le voulons aussi

Nous le voulons aujourd’hui…”

Une très belle et indispensable bd, qui fait revivre un film dont il ne reste rien, et perpétue la mémoire des luttes ouvrières.

Et à la fin de l’album, un dossier tout aussi indispensable. Il y est question du mouvement social de mars-avril 1950, de la reconstruction de Brest, puis de René Vautier, cinéaste militant, et enfin de la genèse de l’album.

Un homme est mort / Kris et Etienne Davodeau, Futuropolis, 2006, ISBN 2-75480-010-7

On en a également parlé en bien chez Sylvie, chez Nicolas et chez Leunamme.

Août 2009 : j’attribue à cet album le Levraoueg d’or de la bd  2006-2007 !

Armen

L’action de cette bd se déroule dans le phare d’Ar-Men, au large de l’île de Sein. Elle met en scène Paul Marie Fanchec, “le plus jeune gardien chef de l’Administration des phares et balises”, devenu gardien de phare pour échapper au destin de marin de tous les gars d’Ouessant.

En temps normal, Fanchec devait passer 15 jours au phare, entre 2 relèves, avec “son pote Kerninon” ou “le p’tit père Le Foll”. Mais nous sommes en 1943, le phare a été rebaptisé “Armen” par l’occupant, et Fanchec est obligé de collaborer avec l’Armée allemande pour permettre aux navires allemands d’arriver à Brest. Il doit donc partager le phare avec le lieutenant Kloetz et ses “imbéciles de subalternes”. Kloetz parle très bien français, il a d’indéniables talents de conteur, et une relation s’établit entre Fanchec et lui sur le mode du “Silence de la mer”.

Il manque malheureusement à cette bd quelques explications, une postface par exemple, qui aurait permis au lecteur de faire la part des choses entre histoire et fiction. Mais oublions ça. C’est un très beau sujet, qu’a choisi Briac pour sa première bd,  tant l’histoire de ce phare est fascinante. J’ai aimé retrouver en bd ces paysages que j’aime, la mer déchaînée, les oiseaux marins… Et puis j’ai aimé les portraits des gardiens de phare : Le Foll, qui noie son chagrin dans l’alcool, et Kerninon, le gardien de phare poète. Il y a dans cette bd un vrai suspens, une atmosphère oppressante, de beaux personnages, de superbes planches… A ne pas manquer donc.

Armen / Briac, Ed. Le Télégramme, 2008, ISBN 978-2-848339194-2

Publié dans: on 1 juin 2008 at 8:27 Laisser un commentaire
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L’ambivalente vie de Pahé

J’ai profité d’un petit voyage à la capitale, pour me procurer le deuxième tome de La vie de Pahé introuvable dans ma petite ville. J’avais beaucoup apprécié le premier tome de cette bd prévue en 3 volumes et me réjouissais de découvrir la suite. Mon avis sur ce deuxième tome est mitigé et je vais essayer de m’en expliquer.

Au début du deuxième tome, on retrouve Pahé exactement là où on l’avait laissé à la fin du premier, à savoir à Kinshasa dans un festival de bd. Mais après ces quelques pages situées de nos jours, c’est l’enfant Pahé que nous suivons en France à Villeneuve d’Asq en 1983. Cet épisode de sa vie avait déjà été évoqué dans le premier tome. Il s’agit de son deuxième séjour en France après la mort de sa mère, chez une autre soeur, Florence, pour sa rentrée en 6e. Malheureusement le récit de ce deuxième séjour en France ressemble beaucoup au récit du premier. C’est de nouveau la vie dans un HLM français, avec tous les petits détails visant à nous rappeler également cette époque (les chamallows, Caliméro, Dorothée et Chantal Goya). Parce qu’il n’y avait plus le plaisir de la découverte, ça m’a beaucoup moins amusée que la première fois. J’ai tout de même apprécié les rares moments où Pahé s’attarde sur les différences culturelles sans porter de jugement, sans positionner une culture au-dessus de l’autre (je pense notamment au passage sur la peur du loup des petits français, comparée à la peur du Ngongongo des petits gabonais).

Mais la plupart du temps, le regard que porte Pahé sur la France est très critique. Il dénonce par exemple la façon dont nous considérons les personnes âgées et se moque de notre passion pour les animaux domestiques. Un tour au supermarché est l’occasion pour lui de nous mettre face à notre monde à deux vitesses, avec ses magasins pour pauvres et ses magasins pour riches, les étrangers étant le plus souvent du côté des pauvres. Puis arrive justement la question principale : le racisme, celui de la police en particulier, auquel Pahé est confronté lors de son troisième séjour en France, pour ses études dans une école d’art. Le dessin de la couverture montrant un tag “La France aux français” en fait un des sujets centraux de ce deuxième volume.

Mais il n’y a pas que la France bien sûr dans cet album. En 1985, pour Pahé c’est le retour à Libreville pour redoubler sa 5e. Il y reste jusqu’à un BTS de comptabilité avorté. Ca chauffe pas mal au Gabon en 1990. Mais malheureusement Pahé nous expédie ces événements en trois vignettes qui laissent un peu le lecteur français sur sa faim. En 1993, c’est le troisième séjour en France à Paname, et puis en 1996 le retour au Gabon, où Pahé devient dessinateur de presse, dans un contexte politique où le métier de caricaturiste relève de l’art du funambule.

Ce deuxième album est beaucoup plus politique que le précédent. En cela, d’un certain point de vue il est plus intéressant. D’où vient alors le déplaisir que j’ai par moment eu à le lire ? Probablement de cette France là, celle qu’il nous a montrée dans cet album, cette France que je n’aime pas non plus et dans laquelle je ne me reconnais pas. Car moi qui ai aussi vécu en France ces années 80, je me rappelle d’abord un grand élan d’espoir provoqué par l’arrivée d’une nouvelle tendance au pouvoir, et puis je me souviens aussi de ce que Pahé semble ne même pas avoir vu, à savoir…

Enfin dans cet album, j’ai également senti poindre ici ou là un certain sexisme. Aussi j’en viens à appréhender un peu le troisième volume, que je lirai pourtant certainement, au moins par curiosité et sans doute avec intérêt, comme les précédents, mais plus nécessairement avec toute la sympathie pour son auteur que requiert pourtant la lecture d’une autobiographie.

La vie de Pahé. T.2, Paname / Pahé, Paquet, 2008, ISBN 978-2-88890-242-3

Un long et mystérieux voyage

Léna est une grande brune comme aime à les dessiner André Juillard. Nous la découvrons dans un tramway à la périphérie de Berlin, puis en train nous l’accompagnons à Budapest, ensuite en car dans une petite ville roumaine, puis en bateau pour traverser le delta du Danube afin de gagner l’Ukraine, encore en voiture puis en cargo pour se rendre en Turquie, ensuite en Syrie en minibus et en taxi, et enfin en avion à destination de Buenos Aires où s’achève sa mystérieuse mission, avant qu’elle n’aille se faire oublier en Australie. 

Le récit ressemble à cette longue énumération et pourtant on ne s’en lasse pas un seul instant et on ne peut lâcher cet album avant de l’avoir terminé. A chaque escale, Léna rencontre une mystérieuse personne à qui elle remet un mystérieux cadeau en échange d’une nouvelle destination. Et bien sûr ce n’est qu’à la fin de l’album, que le lecteur comprend qui étaient ces gens, quelles étaient la fonction des objets remis et les motivations de Léna pour mener à bien son étrange mission.

“Le Long voyage de Léna” est en quelque sorte une bd d’espionnage, dans laquelle le lecteur retrouve les thèmes géopolitiques paraît-il chers à son scénariste Pierre Christin (pour ma part, c’est le premier album de Christin que je lis). C’est aussi l’occasion pour André Juillard de prendre visiblement infiniment de plaisir à dessiner les différentes villes et paysages traversés. Et puis, égal à lui même, le dessinateur ne nous épargne pas quelques déshabillages et séances de naturisme de sa jolie héroïne…

Petit bémol : les deux dernières pages de l’album sont franchement cucul, mais au moins la fin est ouverte. Alors, peut-être y aura-t-il une suite ?

Le long voyage de Léna / Pierre Christin et André Juillard, Dargaud, collection Long courrier, 2006, ISBN 2-205-05743-X

Les petits ruisseaux font les grands albums

Emile et Edmond sont deux petits vieux à la campagne, passant le temps entre les parties de pêche, les jours de marché, la tournée au bistrot, les chiffres et les lettres à la télé. Leur vie paraît paisible et solitaire. Mais l’un des deux, Edmond, a un double secret : il peint des nus d’après des photos de charme et il a des aventures avec des femmes rencontrées par une agence matrimoniale. A Emile qui vient de découvrir son secret, il expose ainsi sa philosophie de la vie : “Vivre seul, se lever avec le soleil, se coucher avec les poules, ça va un moment. Et puis ça mine. Moi j’ai envie de me coucher avec une poule et de me réveiller avec une poule…”. Puis Edmond meurt, subitement. Ses confidences et la vue de ses tableaux ont troublé Emile. Depuis, il a des visions : il ne peut s’empêcher d’imaginer nues toutes les femmes qu’il rencontre…

Dans le village des “Petits ruisseaux”, la vie n’est pas toujours facile : on chôme, on érémise, on boit un peu plus que de raison. Tous s’ennuient à répéter inlassablement les mêmes tâches quotidiennes. Et les vieux semblent condamnés à ressasser de vieux souvenirs en parlant à une photo.  Mais la mort d’Edmond va être un déclic pour Emile. Et c’est à une véritable renaissance que le lecteur assiste dans cet album dominé par les couleurs printanières.  

Il y a du déspespoir dans la vieillesse d’Emile, pas loin de commettre l’irréparable. Mais il y a aussi une formidable envie de vivre et d’aimer encore.  

Un album plein de tendresse et d’humour, à s’offrir pour conjurer la peur de vieillir.

Les petits ruisseaux : sex, drug, and Rock’n roll / Rabaté, Futuropolis, 2006, ISBN 2-75480-016-6

Le cahier bleu après la pluie

Louise est une charmante québécoise vivant à Paris. Elle habite un appartement sans rideau, dans le 15e, face au métro aérien. Un jour, sortant de sa douche, elle est aperçue dans le plus simple appareil par un homme qu’une panne de métro a immobilisé face à sa fenêtre. Dans les jours suivants, elle rencontre deux hommes différents, débutant une liaison avec chacun d’eux. Mais le lecteur ne comprendra le lien entre ces deux hommes que dans la troisième et dernière partie de la BD, quand l’histoire tournera au drame…

Je me suis donnée du mal dans le résumé qui précède, pour préserver la part de mystère que recèle cette histoire de chassé-croisé amoureux. La construction du récit est intéressante, en trois parties, la deuxième étant consacrée à la lecture par Louise du journal de Victor, le fameux cahier bleu. Mais je ne vous cache pas que cette BD ne m’a pas totalement convaincue. J’ai eu un peu de mal à croire dans la psychologie des personnages, par ailleurs assez peu sympathiques. Reste le plaisir de voir Paris dessiné de manière très réaliste par André Juillard, avec des couleurs douces, un dessin fin et élégant.

Mais cet album a su en convaincre d’autres, puisqu’il a obtenu en 1995 l’Alph-art du meilleur album à Angoulême, le Prix Spécial du Jury au festival de Sierre, ainsi que le 1er Prix du Festival de Charleroi.

Le cahier bleu / André Juillard, Casterman, 1994, ISBN 2-203-38867-6

Malgré mes petites réserves sur “Le cahier bleu” (petite déception due au fait que je m’attendais à découvrir un authentique chef d’oeuvre), j’avais été suffisamment séduite par les dessins, pour avoir envie de retrouver André Juillard. C’est chose faite avec “Après la pluie”, suite au “Cahier bleu” imaginée par Juillard quatre ans après.

Hélas c’est encore une déception. En fait cet album n’a rien d’une suite. On ne retrouve Louise et Victor que pendant les 5 premières pages. Victor expose ses photos dans une galerie. Un homme prénommé Abel lui en achète une, prise à Florence, parce qu’il y a reconnu Tristan, son meilleur ami disparu un an plus tôt. Sur la photo, son ami est avec Clara, une femme dont ils étaient tous les deux tombés amoureux, et un enfant. Abel part donc mener l’enquête dans la région de Florence. Cette enquête n’aboutit bien sûr que dans les dernières pages de l’album, mais d’une manière assez artificielle, puisqu’une affaire très compliquée nous est alors révélée par le dialogue de 2 personnages. Or rien dans le récit qui précède ne préparait ces révélations, d’où une certaine frustration pour le lecteur.

Comme dans l’album précédent, les personnages sont faux et manipulateurs, et finalement assez peu sympathiques. Juillard aime toujours autant dessiner les corps, éventuellement nus, les déshabillages… Ses personnages féminins se ressemblent tous un peu. Dans cette histoire un peu compliquée, il y a de la violence, des meurtres, une tentative de viol, une scène d’amour… bref un scénario peut-être un peu trop dense pour un seul album.  Et puis surtout, pour le lecteur qui attendait une suite au “Cahier bleu”, il reste l’impression d’avoir été berné pour des raisons purement commerciales.

Après la pluie / André Juillard, Casterman, 1998, ISBN 2-203-38906-0