Voir Belfast et laisser l’enfant qui est en soi mourir

Tout commence en avril 1987 dans “un coin de Bretagne”, où deux adolescents, Christophe et Nicolas, décident d’entreprendre un voyage en Irlande. Ils vont être hébergés pendant deux mois dans une famille à Belfast, en Ulster, cette partie de l’Irlande qui n’est pas indépendante, comme nous le rapelle cette bd très pédagogique. Une page nous propose d’ailleurs une petite chronologie des événements importants qui se sont déroulés en Irlande depuis 1968.

A Belfast, à leur arrivée, il y a des tanks et des hommes en armes partout, et un hélicoptère survole la ville en permanence. Une surprise attend Christophe et Nicolas  : ils ne vont pas être hébergés dans la même famille. Nicolas se retrouve dans une modeste famille catholique et Christophe dans une famille de protestants beaucoup plus aisés, de l’autre côté de la ville. Et on s’imagine alors que ce sont ces deux mois de vacances que l’on devine riches d’expériences, que va nous raconter cette bd. Mais l’histoire tourne au drame et c’est finalement beaucoup plus qu’un simple séjour linguistique, mais un voyage au pays de “l’injustice, la bêtise ou la lâcheté de certains, la grandeur simple et le courage des autres”.

C’est donc une bd autobiographique, dont le narrateur à la première personne n’est autre que Christophe, alias Kris. Mais nous apprenons dans le dossier qui suit la bd, que l’histoire en a été romancée et que le drame final en a été totalement inventé. C’était malheureusement plausible, tant faire ce voyage à cet époque là était insensé.

Je ne raffole pas du dessin un peu brouillon de Vincent Bailly, particulièrement pour l’expression des visages. En revanche j’aime la disposition variée des vignettes, les pages sans paroles et le choix des couleurs bleu-vert-gris bien adaptées à ces régions, puis jaune-orangé lors de l’affrontement avec l’armée britannique.

J’aime ce récit d’une prise de conscience, mais je regrette que tout ce que nous révèle Kris dans le dossier ne fasse pas partie intégrante de la BD. Il me semble que le retour à la réalité après le détour par la fiction aurait pu se faire en bd, tout comme la conclusion sur ce qu’a représenté pour lui ce voyage de jeunesse : un “éveil à la politique”. 

Cela reste une excellente bd, qui allie l’humanité du témoignage vécu à la force de la fiction et qui, après Un homme est mort, confirme Kris en auteur de bd engagé.

Coupures irlandaises / Kris et Vincent Bailly, Futuropolis, 2008, ISBN 978-2-7548–029-7

Publié dans: on 13 juillet 2008 at 6:22 Commentaires (1)
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Deux romans en un et une collection de limericks

 

challengeabc2008

Un roman policier historique et contemporain

“Altyn Tolobas” est le premier tome de la nouvelle série policière de Boris Akounine. Son nouveau héros, Nicholas Fandorine, n’est autre que le petit-fils d’Eraste Fandorine, à qui Akounine a auparavant consacré une série de 12 romans se déroulant en Russie à la période fin du XIXe-début du XXe siècles. Il entame donc maintenant, avec ce titre, une série de romans policiers situés à l’époque contemporaine. C’est en tous cas croyant cela, que j’ai choisi ce roman, n’étant pas très friande des romans historiques. 

Quand le roman commence, Nicholas est dans un train à l’approche de la frontière russe. Nicholas a toujours vécu en Angleterre. Mais à la mort de son père, il hérite d’un mystérieux coffret ayant appartenu à sa grand-mère. Parmi différentes reliques, il trouve dans ce coffret la moitié du testament de Cornélius Von Dorn, fondateur de la lignée des Fandorine en Russie. Nicholas est alors un jeune historien en quête d’un sujet de recherche qui lui permettrait de gagner l’estime de ses pairs. Ayant appris que l’autre moitié du testament se trouvait en Russie, il part à la recherche du parchemin, et en même temps à la découverte du pays de ses ancêtres.

C’est du moins ainsi que nous découvrons la situation dans le premier chapitre. Mais au deuxième chapitre, nous voilà transportés au XVIIe siècle où nous découvrons alors l’histoire de Cornélius, avant de retrouver Nicholas au troisième chapitre, Cornélius au quatrième, etc. Mais voilà : je ne suis pas une lectrice très disciplinée. Et puis à la fin du 3e chapitre, le pauvre Nicholas était laissé pour mort. Comment vouliez-vous dans ces conditions que j’attende le cinquième chapitre pour prendre de ses nouvelles ? J’ai donc allègrement sauté par dessus le quatrième chapitre, puis au-dessus du sixième, etc., ne faisant ainsi qu’opter pour l’un des parcours de lecture gentiment proposés par l’auteur. Mais bien sûr, arrivée à la fin de ce roman avec lequel je serais bien restée un peu plus longtemps, je me suis offert le plaisir de lire cette fois le roman historique dans la continuité, comprenant alors seulement l’intérêt du dispositif d’Akounine.

Le nouveau héros d’Akounine est un jeune homme grand, blond, parlant parfaitement russe mais pourtant immédiatement identifié comme étant britannique, sans doute grâce à sa bonne éducation qui détonne en Russie (aux dires d’Akounine). Comme la langue russe qu’il possède est un peu littéraire, Nicholas consigne dans un calepin nommé “carnet folklorique” toutes les expressions à la mode du russe parlé. Et c’est grâce à la maîtrise de différents niveaux de langue, qu’il parvient à s’adapter à ses interlocuteurs et à se sortir de situations délicates. Et puis Nicholas a une particularité bien séduisante : il compose des limericks. Il en ressent le besoin impérieux quand il se trouve en grande difficulté ou quand il est de méchante humeur. Et Akounine prend un malin plaisir à faire languir son lecteur, lui annonçant l’écriture d’un nouveau limerick par Nicholas, mais différant à chaque fois la divulgation du poème, qui ne manque jamais de faire sourire.

Quel régal que ce romanS, qui réussit à être intelligent sans se prendre au sérieux, et sans jamais perdre de vue le plaisir du lecteur. Pour le lecteur étranger, l’identification avec Nicholas qui découvre la Russie opère particulièrement bien. Et on est captivé par l’histoire de ce “héros malgré lui” pris dans une chasse au trésor, échappant à la mort à plusieurs reprises… et rencontrant l’amour au passage. Bien évidemment, j’apporte cette dernière précision pour tenter les lectrices romantiques, mais romantiques ou pas, vous pouvez vous laisser tenter sans crainte. Quant à moi, j’attends le deuxième tome.

Altyn Tolobas / Boris Akounine, traduit du russe par Odette Chevalot, 10-18 (Grands détectives), 2006, ISBN 2-264-04185-4

Publié dans: on 7 juillet 2008 at 8:58 Commentaires (0)
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Un homme est mort

Il s’appelait Edouard Mazé.

Il est mort à Brest le 17 avril 1950. Il a reçu une balle en pleine tête, balle tirée par la police alors qu’il manifestait avec d’autres ouvriers travaillant à la reconstruction de Brest, ville détruite par les bombardements.  

La bd de Kris et Davodeau commence la veille de la manifestation, sur un bateau au large de la rade de Brest. René Vautier revient d’Irlande où il a tourné un documentaire. Il a reçu une lettre de ses camarades cégétistes de la Section brestoise du bâtiment. Ils sont en grève depuis un mois, avec les dockers, les traminots et le ouvriers de l’arsenal. Ils lui demandent de venir filmer la grande manifestation prévue pour le lendemain. Ils voudraient un petit film d’une dizaine de minutes, à usage interne, pour former les autres militants. C’est en fait le lendemain de la manifestation et de la mort de Mazé que son film commence. Et la bd nous en raconte le tournage, puis les projections sur les piquets de grève.

“C’est curieux quand y’a un type qui part : d’un côté, ça fout une tristesse terrible, et de l’autre, ça rend ses camarades plus unis et plus forts… C’est une connerie, la mort.”

Comme Vautier manque de matériel, il n’a pu que prendre des images muettes. C’est donc au montage qu’il choisit d’ajouter une bande-son : il va lire en voix off un poème qu’Eluard a écrit en hommage à Gabriel Péri (résistant fusillé par les Allemands). Naturellement,  il remplace le nom de Péri par celui de Mazé.

“Un homme est mort qui n’avait pour défense que ses bras ouverts à la vie

Un homme est mort qui n’avait d’autre route que celle où l’on hait les fusils

Un homme est mort qui continue la lutte contre la mort contre l’oubli

Car tout ce qu’il voulait nous le voulons aussi

Nous le voulons aujourd’hui…”

Une très belle et indispensable bd, qui fait revivre un film dont il ne reste rien, et perpétue la mémoire des luttes ouvrières.

Et à la fin de l’album, un dossier tout aussi indispensable. Il y est question du mouvement social de mars-avril 1950, de la reconstruction de Brest, puis de René Vautier, cinéaste militant, et enfin de la genèse de l’album.

Un homme est mort / Kris et Etienne Davodeau, Futuropolis, 2006, ISBN 2-75480-010-7

On en a également parlé en bien chez Sylvie, chez Nicolas et chez Leunamme.

Publié dans: on 29 juin 2008 at 12:22 Commentaires (3)
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La vie des insectes, objet littéraire non identifié

challengeabc2008

Fidèle à ce qui est déjà devenu une habitude, je commence mon billet par une image de la couverture de mon édition. Et pourtant je n’aime pas du tout cette illustration (aquarelle de Michael Mathias Prechtl). Non seulement celle-ci ne me plaît pas, mais surtout elle bride mon imagination pourtant grandement et délicieusement sollicitée par le roman de Pelevine.

De quoi s’agit-il dans cet étrange roman ? D’un centre de vacances, dans une station balnéaire de Crimée. Dans le premier chapitre, nous rencontrons Sam, Arthur et Arnold, trois hommes discutant sur un balcon. Leur conversation est étrange. Ils évaluent le centre de vacances en terme de taux de vitamines, glucose, hémoglobine, et même insecticide. Puis ils décident d’aller boire un coup, pour fêter l’arrivée de Sam. Ils se jettent dans le vide, s’envolent et s’en vont pomper le sang d’un vacancier. Car Sam, Arthur et Arnold sont des moustiques. Mais ils sont aussi des hommes, et mènent en quelque sorte une double vie, une existence d’homme et une existence d’insecte en parallèle. Et c’est aussi le cas de tous les autres personnages de ce curieux roman : Marina, fourmi ailée aux escarpins rouges, Mitia l’homme-phalène, Natacha la mouche verte, Serioja le cafard, etc.

Pelevine prend un malin plaisir à nous décrire ces bestioles qui parfois nous répugnent en insistant sur le charme d’une mandibule ou d’une patte velue. Voici pour preuve la description qu’il nous offre de Natacha, la mouche verte :

“Elle était toute jeune et sa peau verte élastique brillait gaiement sous le soleil. Sam pensa que son nom anglais Greenbottle fly lui allait très bien. Ses pattes étaient couvertes de petits poils foncés et se terminaient par de tendres ventouses roses, comme si deux bouches s’entrouvraient en une invite silencieuse sur chacune de ses paumes. Sa taille était tellement fine qu’un léger souffle de vent semblait pouvoir la briser. Quant à ses ailes, comme deux feuilles de mica, elles tremblaient timidement et brillaient de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.”  

Pelevine s’est fait plaisir, mais son plaisir est communicatif. Il s’en donne visiblement à coeur joie à multiplier les espèces d’insectes et s’attarder sur leurs particularités physiques et comportementales. Et parce qu’ils sont aussi des hommes, c’est tout naturellement que leur destin d’insecte se lit en parallèle du nôtre, mettant ainsi en lumière l’absurdité de nos existences.

Si je devais faire un reproche à ce roman, je dirais que le procédé est au début un peu répétitif. Pelevine est paraît-il un auteur de nouvelles, et en cours de lecture, je me suis demandée si une nouvelle axée sur l’un de ces nombreux personnages ne m’aurait pas suffi. Mais ce n’était encore que le début du roman, où chaque nouveau chapitre nous fait découvrir un nouveau personnage et une nouvelle espèce. Et puis tout ce petit monde va se rencontrer, se fréquenter, s’accoupler, s’entre-dévorer… faisant de “La vie des insectes” un roman jubilatoire, magnifiquement écrit, avec une précision d’entomologiste, et une imagination débordante.

La vie des insectes / Viktor Pelevine, traduit du russe  par Galia Ackerman et Pierre Lorrain, Points, ISBN 2-02-032446-6

Publié dans: on 14 juin 2008 at 11:59 Commentaires (1)
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Armen

L’action de cette bd se déroule dans le phare d’Ar-Men, au large de l’île de Sein. Elle met en scène Paul Marie Fanchec, “le plus jeune gardien chef de l’Administration des phares et balises”, devenu gardien de phare pour échapper au destin de marin de tous les gars d’Ouessant.

En temps normal, Fanchec devait passer 15 jours au phare, entre 2 relèves, avec “son pote Kerninon” ou “le p’tit père Le Foll”. Mais nous sommes en 1943, le phare a été rebaptisé “Armen” par l’occupant, et Fanchec est obligé de collaborer avec l’Armée allemande pour permettre aux navires allemands d’arriver à Brest. Il doit donc partager le phare avec le lieutenant Kloetz et ses “imbéciles de subalternes”. Kloetz parle très bien français, il a d’indéniables talents de conteur, et une relation s’établit entre Fanchec et lui sur le mode du “Silence de la mer”.

Il manque malheureusement à cette bd quelques explications, une postface par exemple, qui aurait permis au lecteur de faire la part des choses entre histoire et fiction. Mais oublions ça. C’est un très beau sujet, qu’a choisi Briac pour sa première bd,  tant l’histoire de ce phare est fascinante. J’ai aimé retrouver en bd ces paysages que j’aime, la mer déchaînée, les oiseaux marins… Et puis j’ai aimé les portraits des gardiens de phare : Le Foll, qui noie son chagrin dans l’alcool, et Kerninon, le gardien de phare poète. Il y a dans cette bd un vrai suspens, une atmosphère oppressante, de beaux personnages, de superbes planches… A ne pas manquer donc.

Armen / Briac, Ed. Le Télégramme, 2008, ISBN 978-2-848339194-2

Publié dans: on 1 juin 2008 at 8:27 Commentaires (0)
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L’ami du défunt : un roman existentiel

Andreï Kourkov (1961-….) est un romancier et nouvelliste ukrainien, connu en France pour “Le Pingouin” (2000), “Le caméléon” (2001), ”Les pingouins n’ont jamais froid” (2004), “Le dernier amour du président” (2005).

Dans ”L’ami du défunt” (1996), il est question d’un homme de 35 ans, au chômage, un mariage en déliquescence, qui décide d’en finir avec la vie. Peu enclin au suicide, il opte pour une solution plus originale : engager un tueur professionnel et commanditer sa propre mort. Mais voilà que le jour de sa mort programmée, il fait la rencontre d’une jeune prostituée débutante. La relation non tarifée qu’il va ensuite entretenir avec elle ressemblera beaucoup trop à de l’amour pour qu’il ait toujours envie de mourir.

“Je n’avais plus envie de mourir. Mon existence continuait, elle venait même d’acquérir un soupçon de sens que j’étais seul à percevoir. J’étais devenu libre de mes choix et celui que j’avais fait deux semaines plus tôt ne me convenait plus. Je voulais vivre.” 

Un tueur à gages est cependant toujours à ses trousses. Alors comment se sortir de cette situation délicate ?

Il est impossible d’en dire plus sans gâcher une partie du plaisir de lecture de ceux qui n’ont pas encore découvert ce roman. L’intrigue est d’aileurs assez mince et aurait très bien pu se concrétiser en nouvelle. Mais si ce récit est assez court, c’est bien d’un roman qu’il s’agit, avec ses digressions sur la solitude et le sens de la vie. Il n’y a en revanche pas de grands discours sur la société ukrainienne contemporaine, mais en arrière-plan apparaît une société corrompue, où tout se monnaye, et où l’individualisme règne en maître. La jeunesse ukrainienne y apparaît apolitique et amorale, dépourvue d’idéal.

Le lecteur devine la fin de l’histoire assez vite et pourtant la fin du roman est surprenante sur le plan formel. Le récit s’accélère au cours d’un petit passage au conditionnel commençant par ces mots : “J’ignorais encore que trois mois plus tard…” Ce que le lecteur avait deviné est ainsi expédié en quelques lignes. Et il s’ensuit un épilogue qui achève le roman en beauté.

L’ami du défunt / Andreï Kourkov, traduit du russe par Christine Zeytounian-Beloüs, Points, 2003, ISBN 2-02-055654-5

Lizka et ses hommes : un roman emballant

challengeabc2008 

Alexandre Ikonnikov (1974-…) est un écrivain russe découvert en Allemagne. En effet, parce qu’il ne trouvait pas d’éditeur en Russie, il y a publié en allemand “Dernières nouvelles du bourbier”, son premier recueil de nouvelles. “Lizka et ses hommes” est son premier roman, cette fois publié en russe.

L’histoire de “Lizka et ses hommes” commence en 1939 dans la bourgade de Lopoukhov, petite ville de Russie centrale. Mais très vite nous arrivons en 1970, année de la naissance de l’héroïne. L’enfance de la petite Lizka se déroule donc dans la Russie soviétique, sur fond de guerre froide :

“Comme tous les autres enfants soviétiques, Lizka se réveillait au son de l’hymne national que diffusait la radio, elle mettait son foulard de pionnier et elle se rendait à l’école de Lopoukhov où on lui enseignait, en plus de la lecture, de l’écriture et du calcul, comment démonter une kalachnikov, enfiler un masque à gaz et échapper aux bombes américaines en se terrant dans une cave.”

Son premier amant sera Pacha, l’ouvrier de la chaufferie, et l’expérience ne sera guère concluante :

“- Quoi ? C’est pour ça que les gens se tirent une balle dans la tête, se cisaillent les veines, écrivent de la poésie et ont des insomnies ? pensa-t-elle en revenant chez elle. Non, non et non. Je ne serai amoureuse de personne, jamais !”

Et c’est pour fuir la mauvaise réputation qui allait lui coller à la peau si elle restait à Lopoukhov, que Lizka fait ses valises et part pour la ville de G. faire une école d’infirmière. Voilà pour le premier chapitre d’un roman qui en compte neuf et un épilogue. 

“Lizka et ses hommes” est l’histoire d’une jeune fille de la campagne qui débarque en ville, bien décidée à échapper au destin de sa mère et de sa grand-mère. C’est une jeune femme moderne, qui rêve d’amour et de réussite sociale et va prendre sa vie à bras le corps.  

Et vous savez où la jeune Lizka va chercher les réponses à ses questions existentielles ? Dans les livres :

“Jusque-là, Lizka avait été une lectrice peu acharnée, mais à présent, que ce fût par désoeuvrement ou parce qu’elle pensait trouver dans les livres quelques-unes des réponses aux questions qu’elle se posait, elle s’était mise à aimer lire des romans. Romans d’amour, d’aventures, romans historiques, policiers, tous la captivaient, l’entraînaient corps et âme dans un autre monde, un monde fascinant, mais, en même temps, aucun ne lui donnait d’instructions pour agir, aucun ne répondait à la question essentielle qui la hantait : comment poursuivre son existence.”

Le roman d’Ikonnikov déborde de la belle énergie de son héroïne. Tout va très vite dans “Lizka et ses hommes”. En quelques pages c’est plus d’un demi-siècle de l’histoire russe que nous parcourons à grands pas, dont ces années où tout a changé. Le style est alerte, le rythme effréné, l’héroïne volontaire. On la suit d’un homme à un autre, d’un logement à un autre, d’un job à un autre, d’une espérance à une autre.

Sous la Perestroïka de Gorbatchev, puis sous Eltsine, Liza va recontrer successivement Semione, un petit escroc, Viktor, le secrétaire du Comité de la ville du Komsomol, Arthur, un conducteur de trolley, Max, un militaire, et finalement Kostia, le poète, qui reprend la narration à la 1ère personne dans le 9e chapitre. 

Les hommes de Lizka sont comme les pièces d’un puzzle qui, une fois assemblé, représenterait la Russie d’aujourd’hui. C’est un très court roman, pourtant d’une richesse étonnante, fourmillant de détails sur la vie quotidienne en Russie. Tout ce que je cherchais chez Marinina c’est finalement chez Ikonnikov que je l’ai trouvé. Ce roman m’a emballée. Je cours me procurer son recueil de nouvelles au plus vite.

Lizka et ses hommes / Alexandre Ikonnikov, traduit du russe par Antoine Volodine, Points, 2005, ISBN 2-02-082612-7

Publié dans: on 19 mai 2008 at 10:39 Commentaires (2)
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Marinina n’a rien d’une styliste

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 challengeabc2008

Alexandra Marinina (1957-….) est une criminologue ex-lieutenant de police à Moscou, reconvertie en auteure de romans policiers. Son héroïne récurrente, l’inspectrice Anastasia Kamenskaïa, est apparue dés son deuxième roman “Concours de circonstances” en 1993. On la retrouve ensuite dans une vingtaine de romans, dont seule une petite partie est traduite en français, notamment “La mort pour la mort” (1995), “La mort et un peu d’amour” (1995), “La liste noire” (1995), “Le styliste” (1996), “Je suis mort hier” (1997), “Le cauchemar” (1998), “Ne gênez pas le bourreau” (2005), “L’illusion du péché” (2007). Je découvre donc cet auteure avec un roman choisi un peu au hasard au milieu d’une série.

Dans “Le styliste”,  nous suivons deux histoires en parallèle. D’un côté l’intrigue policière : de jeunes garçons tous homosexuels et se ressemblant physiquement disparaissent à Moscou. Ils sont les uns après les autres retrouvés morts d’overdose. De l’autre une histoire vaguement sentimentale : Anastasia Kamenskaïa, bien qu’en couple avec quelqu’un d’autre, renoue, pour les besoins de son enquête, avec un ancien amant devenu paraplégique. En effet, une piste l’a conduite vers une zone résidentielle de la banlieue moscovite habitée par les “nouveaux russes” et notamment par son ancien amant. Comme ce dernier est traducteur pour une maison d’édition spécialisée dans la littérature asiatique, une troisième histoire impliquant la maison d’édition se greffe sur les deux précédentes.

Ces histoires imbriquées devraient rendre le roman palpitant ; je me suis pourtant passablement ennuyée pendant ma lecture. Un surcroît de travail et de fatigue m’ayant imposé de très courtes plages de lecture, j’ai fait du début du roman une lecture hâchée sans parvenir à m’intéresser vraiment à ces histoires. Mais je pensais que mes mauvaises conditions de lecture étaient en grande partie responsables de mon manque d’intérêt. J’ai donc laissé au roman plusieurs chances de m’intéresser davantage, saisissant le moindre rebondissement de l’intrigue comme prétexte à une poursuite de la lecture. Hélas, Marinina ne semble pas s’intéresser elle-même à son histoire policière : à chaque petite avancée de l’enquête, probablement pour ménager le suspens ou faire durer un récit trop mince, Marinina délaisse son intrigue au profit des histoires parallèles, faisant ainsi immédiatement retomber le peu d’intérêt qu’elle venait juste de réveiller chez son lecteur.  Je n’ai pas compris grand chose à la construction du roman (je me demande d’ailleurs s’il y en a vraiment une). Il y a 12 chapitres dont le découpage ne semble correspondre à rien. La partie sentimentale est franchement niaise, digne de la collection Harlequin. Le style de Marinina  est inexistant. J’ai malgré tout fini par arriver au bout de ma lecture et maintenant je peux le dire : je n’ai pas du tout aimé ce roman. Et je m’interroge sur les raisons du succès de cette auteure en tête des ventes en Russie et abondamment traduite…

Pour ceux qui, comme moi, pensent que la littérature policière est un bon moyen de découvrir un pays et sa littérature, et qui donc seraient intéressés par le roman policier russe, qu’y a-t-il d’autres ? Il y a essentiellement Akounine, mais qui écrit des romans policiers historiques. Il n’a situé à l’époque contemporaine l’action que d’un seul de ses romans, “Altyn Tolobas”, qui sera la lettre A de mon challenge ABC. Mais à part lui et Marinina, que pouvons-nous lire en français ? Si vous avez des pistes, je suis preneuse… 

Le styliste / Alexandra Marinina, traduit du russe par Galia Ackerman et Pierre Lorrain, Paris, Éd. du Seuil (Points policier), 2005, ISBN 2-07-078993-0 

Publié dans: on 2 mai 2008 at 12:32 Commentaires (0)
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Un long et mystérieux voyage

Léna est une grande brune comme aime à les dessiner André Juillard. Nous la découvrons dans un tramway à la périphérie de Berlin, puis en train nous l’accompagnons à Budapest, ensuite en car dans une petite ville roumaine, puis en bateau pour traverser le delta du Danube afin de gagner l’Ukraine, encore en voiture puis en cargo pour se rendre en Turquie, ensuite en Syrie en minibus et en taxi, et enfin en avion à destination de Buenos Aires où s’achève sa mystérieuse mission, avant qu’elle n’aille se faire oublier en Australie. 

Le récit ressemble à cette longue énumération et pourtant on ne s’en lasse pas un seul instant et on ne peut lâcher cet album avant de l’avoir terminé. A chaque escale, Léna rencontre une mystérieuse personne à qui elle remet un mystérieux cadeau en échange d’une nouvelle destination. Et bien sûr ce n’est qu’à la fin de l’album, que le lecteur comprend qui étaient ces gens, quelles étaient la fonction des objets remis et les motivations de Léna pour mener à bien son étrange mission.

“Le Long voyage de Léna” est en quelque sorte une bd d’espionnage, dans laquelle le lecteur retrouve les thèmes géopolitiques paraît-il chers à son scénariste Pierre Christin (pour ma part, c’est le premier album de Christin que je lis). C’est aussi l’occasion pour André Juillard de prendre visiblement infiniment de plaisir à dessiner les différentes villes et paysages traversés. Et puis, égal à lui même, le dessinateur ne nous épargne pas quelques déshabillages et séances de naturisme de sa jolie héroïne…

Petit bémol : les deux dernières pages de l’album sont franchement cucul, mais au moins la fin est ouverte. Alors, peut-être y aura-t-il une suite ?

Le long voyage de Léna / Pierre Christin et André Juillard, Dargaud, collection Long courrier, 2006, ISBN 2-205-05743-X

Les petits ruisseaux font les grands albums

Emile et Edmond sont deux petits vieux à la campagne, passant le temps entre les parties de pêche, les jours de marché, la tournée au bistrot, les chiffres et les lettres à la télé. Leur vie paraît paisible et solitaire. Mais l’un des deux, Edmond, a un double secret : il peint des nus d’après des photos de charme et il a des aventures avec des femmes rencontrées par une agence matrimoniale. A Emile qui vient de découvrir son secret, il expose ainsi sa philosophie de la vie : “Vivre seul, se lever avec le soleil, se coucher avec les poules, ça va un moment. Et puis ça mine. Moi j’ai envie de me coucher avec une poule et de me réveiller avec une poule…”. Puis Edmond meurt, subitement. Ses confidences et la vue de ses tableaux ont troublé Emile. Depuis, il a des visions : il ne peut s’empêcher d’imaginer nues toutes les femmes qu’il rencontre. Je vous laisse le plaisir de découvrir la suite…

Dans le village des “Petits ruisseaux”, la vie n’est pas toujours facile : on chôme, on érémise, on boit un peu plus que de raison. Tous s’ennuient à répéter inlassablement les mêmes tâches quotidiennes. Et les vieux semblent condamnés à ressasser de vieux souvenirs en parlant à une photo.  Mais la mort d’Edmond va être un déclic pour Emile. Et c’est à une véritable renaissance que le lecteur assiste dans cet album dominé par les couleurs printanières.  

Il y a du déspespoir dans la vieillesse d’Emile, pas loin de commettre l’irréparable. Mais il y a aussi une formidable envie de vivre et d’aimer encore.  

Un album plein de tendresse et d’humour, à s’offrir pour conjurer la peur de vieillir.

Les petits ruisseaux : sex, drug, and Rock’n roll / Rabaté, Futuropolis, 2006, ISBN 2-75480-016-6