Le voyage à Perros

Le voyage à Perros

Ambroise s’apprête à passer le réveillon de Noël seul, comme chaque année, quand on frappe à sa porte. C’est Anne, sa petite-fille de treize ans, qui a fait une fugue pour se rendre chez son grand-père en Bretagne, car elle a une question importante à lui poser…

“Le voyage à Perros” est une nouvelle pour la jeunesse. En quelques pages, on saisit la vie d’un vieil homme seul, attaché à son coin de Bretagne. On suit le parcourt d’une fillette débrouillarde, pour faire le chemin Paris-Perros en stop, en dormant dehors, échappant de peu une agression… Et on assiste à un réveillon de Noël qui réunit ces deux personnages avant qu’ils ne feuillettent ensemble l’album de famille. C’est charmant, peut-être un peu cliché, une vision vieillotte de la petite ville bretonne désertée en hiver, de la grande ville et de ses dangers, d’un grand-père bourru mais au grand coeur… Mais cela reste une jolie nouvelle doublée d’une petite anthologie poétique !

Le voyage à Perros / Jacques Thomassaint, Éd. du Petit pavé (Obzor), 2004, 83 p., ISBN 2-84712-052-1

chaîne de livres 2009

J’ai lu ce livre dans le cadre de la Chaîne des livres. Il a été proposé par Bladelor.

D’autres avis sur les blogs : Yvon, Yueyin, Fashion, Isil, Doriane, Hathaway, Stephie.

Les 4 filles du Docteur March

Les 4 filles du Dr March

Dans la famille March nous avons : Meg (16 ans, la plus jolie et la plus raisonnable), Jo (15 ans, la plus garçon manqué, douée pour l’écriture), Beth (13 ans, la plus douce et timide, douée pour la musique) et Amy (11 ans, la petite peste, douée pour le dessin). Les 4 filles vivent avec leur mère, mais leur père est parti à la guerre, car c’est en effet la Guerre de Sécession.

(Nous sommes donc aux États-Unis entre 1861 et 1865. Rappelons aux petits internautes égarés sur ce blog, que la Guerre de Sécession est une guerre civile américaine qui opposait l’Union (les États-Unis) à quelques états du Sud esclavagistes qui avaient fait sécession. Cette guerre a mis fin à l’esclavage aux États-Unis.)

Nous suivons l’histoire de la famille March pendant un an, d’un Noël à un autre. Avant la guerre, le Dr March avait perdu toute sa fortune en voulant aider un ami ruiné. Sans lui, la situation de la famille est devenue encore plus difficile. Les deux ainées travaillent donc déjà, l’une comme gouvernante d’une famille nombreuse et privilégiée, l’autre comme demoiselle de compagnie d’une grand-tante au caractère difficile. Il y a tout de même quelques distractions : la lecture, les pièces écrites par Jo que les soeurs jouent ensemble, une soirée dansante, un pique-nique… Et puis il y a un jeune garçon qui fait son apparition dans le voisinage : Laurie, 16 ans, qui va très bien s’entendra avec Jo…

N’ayant pas l’habitude de lire des romans pour la jeunesse, je ne sais pas vraiment comment évaluer celui-ci. Le personnage de Jo est le personnage principal, celui qui s’offre à l’identification de la lectrice. Ce roman est cependant à recommander à des lectrices plus jeunes que l’héroïne, disons à des petites filles de 9-10 ans. Mais bien qu’ayant largement dépassé cet âge, je me suis bien amusée à sa lecture. J’en ai suivi les péripéties au premier degré, avec toujours de la curiosité pour la suite de l’histoire dont j’ai apprécié les rebondissements. C’est un roman truffé de bons sentiments. Les 4 soeurs entretiennent entre elles et avec leur mère des relations idylliques. En dépit de leur pauvreté, elles sont d’une grande générosité, n’hésitant pas à se priver d’un repas pour nourrir une famille encore plus miséreuse, à utiliser l’argent durement gagné pour faire plaisir à leur mère, etc. Dans un roman pour adultes, tout cela m’aurait certainement agacée. Mais dans le contexte d’un roman pour la jeunesse, j’ai trouvé ça charmant. Tant qu’à apprendre quelque chose aux enfants, mieux vaut leur apprendre la générosité que le contraire, non ? J’ai tout de même trouvé ce roman très moralisateur. On y vante les vertus du travail, tandis qu’on y condamne l’oisiveté. Et Mme March enseigne à ses filles l’art d’être de bonnes petites ménagères : “Exécuter des tâches quotidiennes rend les loisirs plus doux. Et ainsi on peut avoir un foyer agréable.” On dira donc que ce roman est un petit peu daté, mais que sa lecture n’en est pas moins agréable. 

Les quatre filles du Docteur March / Louisa May Alcott, traduction nouvelle d’Anne Joba, illustrations Akos Szaho, Le livre de poche Jeunesse, 2006, 278 p., ISBN 2-01-321984-9

Louisa May Alcott (1832-1888) a écrit des pièces de théâtre, des contes, des romans, et dirigé un journal pour enfants. Elle a été infirmière pendant la guerre de Sécession. Et elle s’est inspirée de sa famille pour écrire “Les quatres filles du Docteur March” en se représentant elle-même sous les traits de Jo.

D’autres avis sur les blogs de lecture : Lilly (c’est dans les commentaires à son billet, que j’ai commencé à entrevoir l’idée que je n’avais pas lu l’édition intégrale, car il existerait en fait 4 tomes en édition jeunesse), Fée bourbonnaise et Emma.

J’ai lu ce roman dans le cadre de mon Challenge ABC 2009 et aussi dans celui du Défi Blog-o-trésors où il a été proposé par Fashion et Joëlle.

Blog-o-trésors

Les années

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Ça commence (et ça finit aussi) par une énumération d’images (images vouées à disparaître au début, images à sauver à la fin) qui ressemblent un peu à des “Je me souviens” auxquels il manquerait la formule magique. Puis nous entrons dans le vif du sujet (quelle est drôle cette expression pour une autobiographie !). Annie Ernaux passe en revue des images (essentiellement des photos, mais aussi des films) qui la représentent seule ou accompagnée. On feuillette l’album avec elle dans l’ordre chronologique. Sur chaque image, elle regarde celle qu’elle était alors, cette autre elle-même dont elle ne se résout pas à parler à la première personne. Elle l’observe, la décrit, s’attarde sur ses vêtements, sa posture, ce que tout cela trahit de sa façon d’alors d’habiter son corps. A partir d’elle, elle restitue l’époque, ses valeurs, son langage, son rapport à la consommation, la sexualité, la condition féminine, l’immigration, la mémoire… Dans un aller-retour incessant entre mémoire collective et mémoire individuelle, passant de “elle” à “on” ou “nous”, elle interroge celle qu’elle était. Quelle était sa façon d’appréhender l’époque ? Quel était son rapport au passé ? Comme envisageait-elle l’avenir ? Aussi le temps, bien que chronologique, se réécrit constamment. Le passé se recompose à mesure qu’on avance dans le livre, de même que l’avenir s’envisage autrement à mesure que le temps passe.

Comme ce livre est difficile à décrire ! C’est l’autobiographie totale. On parcourt la vie entière d’Annie Ernaux dont on connaît déjà les principaux événements racontés dans de précédents livres, comme si ce livre-ci les contenait tous, les remettait en perspective. Pourtant de ces livres il n’est pratiquement pas question. Le seul texte qui sert de fil rouge (un des multiples fils rouges) est celui du journal intime qu’elle semble avoir tenu toute sa vie. Elle en cite des extraits, qui donnent une folle envie de pouvoir un jour en lire la totalité.

Ces années qu’on parcourt avec elle vont de 1941 à 2006. Au début, pour peu qu’il soit plus jeune qu’Annie Ernaux, le lecteur d’aujourd’hui n’a pas connu les années racontées. Ce n’est pas comme un livre d’histoire pourtant, c’est trop proche. Ce passé là est déjà dans notre mémoire, notre mémoire héritée, composée d’images d’archives et de cinéma, mais aussi des récits des parents ou des grands-parents, tous ces contemporains qui, comme Annie Ernaux, ont connu la Libération ou Mai 68. En même temps, nous suivons un destin individuel, avec l’enfance, l’adolescence, la jeunesse, toutes ces étapes que lecteur a passé aussi, même à une autre époque. Alors dés le début de la lecture, l’histoire du lecteur se superpose à celle de l’auteur et à l’histoire collective. Mais à un moment particulier, le lecteur rencontre son année de naissance. Sa mémoire, ses souvenirs, se superposent alors autrement à ce qu’Annie Ernaux retient de l’époque en question. Puis vient le moment où le lecteur est en mesure d’anticiper. Il commence à se demander : que va-t-elle garder des années les plus récentes ? comment va-t-elle écrire le 11 septembre ? Et il confronte ses propres souvenirs à ceux de l’auteur.  

Évidemment, au fil de la lecture j’ai été particulièrement attentive à la façon dont elle parlait de la génération suivante, celle de ses fils, cette génération qu’on a appelé “la bof génération”. J’ai apprécié qu’elle ne la dénigre pas, comme l’a souvent fait sa génération. J’attendais au tournant celle qui a construit sa légende sur l’ascension sociale. Allait-elle aborder la question de la régression qu’a connu la génération suivante, ce qu’on appelle souvent sa précarisation ? Eh bien oui, elle aborde tout ça. Les relations familiales sont décrites notamment au moment des repas de famille, où les relations entre générations m’ont paru particulièrement justes, comme le reste. L’autre génération en tous cas reste un mystère. A propos de ses fils, plusieurs fois elle en vient à dire qu’elle ne sait pas, jusque dans cette parenthèse : “(Elle ne sait pas si leur insouciance sociale est réelle ou feinte.)”

Le titre est emprunté à Virginia Woolf, sa conception du temps aussi, qui rappelle beaucoup “Les vagues”.

“Ce qui compte pour elle , c’est au contraire de saisir cette durée qui constitue son passage sur la terre à une époque donnée, ce temps qui l’a traversée, ce monde qu’elle a enregistré rien qu’en vivant.”

Un jour, (dans les années 80 ?), apparaît le projet d’écriture du texte que nous lisons. Mais comme le reste, il change, évolue à mesure qu’il se concrétise dans l’écriture et que nous le lisons. La fin est très émouvante. Alors qu’elle dit commencer à oublier les termes savants de sa discipline, son projet pourtant très ambitieux se dit plus simplement, se désintellectualise. Et il ne reste alors plus que l’envie de sauver (des instants, des sensations, des images…).

Je mets ce livre dans la malle pour l’île déserte, celle des livres à lire et relire à des âges différents, pour s’y lire soi-même et y lire les autres, et je vous le recommande.

Les années /Annie Ernaux, Gallimard, 2008, 241 p., ISBN 978-2-07-077922-2

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Je vous renvoie au billet de Sylvie et ses liens vers les billets des autres, parmi lesquels ceux de Rose, Yohan, Aifelle, Cathe, Dasola, Dominique, AntigoneLaurent, Thom… et Christian Sauvage (qui ne fait pas une critique mais nous raconte une histoire).

Suite à la remise du Prix de lecteurs du Télégramme 2009, j’ai attribué ici aux Années le Levraoueg d’or de l’autobiographie 2008-2009.

L’obligation du sentiment

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“Coupables ! voici venu le temps du châtiment.”

Jeanne et Louis Maisne forment un couple uni. Un jour, ils reçoivent une lettre de leur fils Martin. Celui-ci a vingt-cinq ans, ne les a pas vus depuis dix ans, et leur propose une entrevue dans un aéroport entre deux avions…

Trois personnages : le père, la mère, le fils. Trois points de vue également.  Très vite on comprend de quoi il est question, quel secret étouffe cette famille. Et pourtant, à mesure que l’on avance dans le récit, on s’aperçoit que c’est toujours pire que ce qu’on avait imaginé, et que ce sera ainsi de pire en pire au fil des pages. Car c’est un roman qui va crescendo, bousculant la chronologie au profit d’une tension croissante digne d’un roman policier.

“Martin est allongé sur son lit, habillé, chaussures aux pieds, prêt à partir, à se sauver, à se rendre au commissariat, à se jeter dans le fleuve, au nord de la ville, ou peut-être simplement à aller au cinéma. Tout est possible. Il ne sait plus rien. Il n’est plus rien.”

C’est l’histoire d’une famille qui joue les familles modèles jusqu’à ce que la “machine à paraître” se détraque. C’est l’histoire d’une mère “désespérément infirme de tout amour”. C’est l’histoire d’un père, qui se qualifie lui-même de “sale type”, de “criminel”. C’est l’histoire de ce couple follement soudé. Et c’est l’histoire d’un fils, qui va tenter de se reconstruire sur la destruction du couple modèle.

C’est un roman dont la lecture pourrait être éprouvante, car la haine de soi et de l’autre y sont de toutes les pages, mais c’est aussi l’absolue perfection. Un roman bluffant !

L’obligation du sentiment / Philippe Honoré, Arléa (1er mille), 2008, 122 p., ISBN 978-2-869-59824-9

“L’obligation du sentiment” est le deuxième roman de Philippe Honoré après “La mère prodigue”.

P.S. Quel horrible bandeau ! Je le redécouvre sur le site d’Arléa, car j’ai dû jeter le mien immédiatement après l’achat. 

Les avis enthousiastes de Clarabel, Laure, L’encreuse, InColdBlogJoelle et Anne.

Challenge du 1% littéraire 2008

Comme de l’amour séparé

Un jour, chez Erzébeth, il y a eu en commentaires un débat sur Annie Ernaux. Je m’y suis étonnée que plusieurs personnes fassent référence à La place. Ce titre ne m’avait pas particulièrement marquée. Pourquoi était-il plus lu que les autres ? Un commentaire précisait qu’il s’agissait de sa relation avec son père. Je m’en souvenais un peu, mais pas assez. J’ai donc décidé de le relire et avant cela, de l’acheter. Je suis allée sur e-bay. Personne n’a surenchéri. J’ai eu La place pour un euro. Bien sûr il a fallu ajouter des frais de port, mais pas trop. J’ai obtenu ce livre dans une collection destinée aux scolaires.  Je ne suis pas parvenue à me souvenir de l’édition dans laquelle je l’avais lu autrefois. J’ai commencé ma relecture. Et ce n’est qu’au bout de quelques pages, que cela m’est apparu comme une évidence : je n’avais jamais lu La place.

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Un jour : “Les livres, la musique, c’est bon pour toi.
Moi je n’en ai pas besoin pour vivre.”

La place s’ouvre sur cette phrase : “J’ai passé les épreuves pratiques du Capes dans un lycée de Lyon, à la Croix-Rousse”. Ca commence donc comme une autobiographie professionnelle. Mais deux mois après le Capes et deux pages après le début du récit, le père d’annie Ernaux meurt soudainement. Et c’est ensuite lui, son père, leur relation, qu’elle va tenter d’écrire.

Ce n’est pas véritablement un récit. Ce sont plutôt des fragments, des bribes de souvenirs, prenant la forme de paragraphes plus ou moins courts. Elle essaie de reconstituer la vie de son père, de s’arrêter sur un geste, une parole, de commenter une photo. Elle écrit le rapport qu’il avait à l’école, aux livres, à la culture, au langage. Elle décrit la vie de ses parents, toute petite, sans désir, leur aptitude à se contenter de peu (“il y avait plus malheureux que nous”), leur infériorité admise. Elle parle de honte, d’humiliation, d’aliénation, de bonheur aussi, parfois.

“J’écris peut-être parce qu’on n’avait plus rien à se dire.”

Au lieu de commenter sa démarche, on pourrait être tenté de la citer, abondamment, car elle se commente elle-même à plusieurs reprises. Elle explique pourquoi elle n’a pas eu recours à la forme romanesque comme dans ses précédents livres, pourquoi elle a adopté “l’écriture plate”, l’épure. En la lisant, je me suis interrogée sur la place qu’il pouvait y avoir pour le lecteur dans ce texte froid, qui s’auto-analyse alors même qu’il s’écrit. Et alors qu’Annie Ernaux nous dit n’avoir eu “aucun bonheur d’écrire”, je me suis demandée s’il pouvait y avoir pour le lecteur un certain bonheur de lire.

Peut-être qu’au fond Annie Ernaux dérange, parce qu’il est de bon ton d’avoir la nostalgie de son enfance, de la réinventer, de l’enjoliver. Quant à elle, elle pense qu’il n’est pas de bon goût de se souvenir du “monde d’en bas”. Pourtant, la vision qu’elle donne du monde  d’en haut est pire encore : “Trois mots de politesse à la concierge. J’ai glissé dans cette moitié du monde pour laquelle l’autre n’est qu’un décor.” D’ailleurs la scène de fin au supermarché m’a paru d’une lucidé effroyable.

Mon édition m’étonne. Fait-on vraiment étudier ce texte aux scolaires ? En quoi peut-il intéresser des lecteurs qui n’ont eux-mêmes pas encore pris de distance par rapport à leur milieu d’origine ?

J’ai dit que ce récit était froid, pourtant il m’a touchée. J’ai lu ce livre d’une traite, dans la nuit, comme un roman qu’on ne pourrait lâcher. Bizarre, non ?

La place / Annie Ernaux, Gallimard (Folio plus), 2001, 155 p., ISBN 2-07-040010-7  

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Je vous recommande l’avis très positif de Yohan et ses liens vers les avis des autres.