
“Je pars.
Toujours il dit Je pars, je me tire.”
Alors que la rentrée littéraire me faisait sombrer petit à petit dans un ennui sans fond, ce livre m’a réveillée. J’appelle ça un livre parce que je ne sais pas ce que c’est. Pas un roman, pas un essai, pas vraiment un récit. Un dialogue peut-être, avec le lecteur pour témoin, ou une biographie à deux voix.
BW c’est Bernard Wallet, le fondateur des éditions Verticales. Il a failli perdre la vue. Pendant les 15 jours qu’a duré sa cécité, il a parlé à Lydie Salvayre, sa compagne, lui a plus ou moins raconté sa vie. Le livre est né dans ce laps de temps. C’est finalement une sorte de portrait que Lydie Salvayre nous livre, mais le portrait d’un homme constamment en mouvement, toujours sur le départ, très souvent en colère.
La complicité entre celui qui parle et celle qui écrit est plus que touchante, tout comme l’admiration, l’amour qu’elle lui porte. Le dispositif d’écriture, avec les insertions “je l’écris ?”, “écris-le” m’a au début plutôt amusée. Puis j’y ai vu bien plus qu’un amusement, comme si Lydie Salvayre avait trouvé là la forme parfaite pour écrire ce qu’elle avait à écrire.
“BW déteste l’eau plate.
Écris-le. C’est important.
On ne peut pas éditer des livres, et boire de l’eau dite plate, enfin quoi !”
Le personnage BW aime la démesure. Il nous fait rire, il nous agace aussi bien souvent. Il prend d’ailleurs un malin plaisir à dire des énormités.
“Car BW aime la grande vie, les grands gestes, les grands horizons, les manières qui en jettent, les chaussures en serpent, les oreillers en duvet de cygne et la littérature qui est, de tous les luxes, le plus considérable.”
BW se veut un personnage d’exception, quelqu’un d’atypique. Il a pourtant fait ce que toute sa génération a fait, à savoir partir sur les routes sac au dos, aller à Katmandou et ailleurs. Le récit de ses voyages aurait pu ressembler à une soirée diapos, quand les anecdotes sont bien plus intéressantes pour celui qui raconte que pour ceux qui écoutent. Mais là encore, le dispositif de Lydie Salvayre sauve le lecteur de l’ennui. Le lecteur est d’ailleurs au coeur du dispositif, son ennui éventuel anticipé. Grâce aux allers et retours entre récit, présent de l’écriture et présent du dialogue, ce qui s’écrit n’est jamais naïf, jamais au premier degré. Lydie Salvayre se moque parfois de BW, ponctue les paroles qu’elle rapporte de petites incises ironiques, tandis que BW, ne se prenant pas lui-même trop au sérieux, raffole des ruptures de ton.
Dans ce livre il y a donc les voyages de BW, Beyrouth en pleine Guerre du Liban, quelques souvenirs d’enfance (une enfance dont il aimerait se débarrasser), sa formation intellectuelle, ses lectures, et puis l’édition à laquelle il a consacré 30 ans de vie et qu’il est en train de quitter.
“Mais ne t’inquiète pas, dit BW. En bon professionnel du livre, je sais tourner les pages, tu ne ris pas ? Et je pars sans souffrir, puisque mon coeur n’y est plus, ni mes yeux, ni ma tête.”
BW a fondé les éditions Verticales en 1996. Dix ans plus tard, ce sont des querelles de personnes, des rivalités qui le poussent vers la sortie. Mais bien sûr ce n’est pas la seule raison. Le constat qu’il fait sur la situation actuelle de l’édition est très pessimiste. Il pense que les éditeurs actuels, par leur course au profit, sont en train de scier la branche sur laquelle ils sont assis. Il les considère responsables de la mort de la littérature qui est, selon lui, inéluctable.
Enfin il y a de beaux passages sur les gouffres de BW, sa relation à la vie, à la mort. Mais on ne s’épanche pas longtemps dans ce récit. Aussitôt l’interdiction d’aller plus loin tombe comme un couperet.
“Prière de ne pas entrer dans ma mélancolie privée, please ! De plus, le spectacle du déprimé est l’un des plus obscènes. Berk ! Il faut à tout prix dissimuler sa laideur.”
C’est bon signe, quand je truffe un billet de citations. Allez, encore une pour finir :
“J’aimerais tant, dit BW, le regard perdu, être content de vivre, serein d’esprit, imbu de moi comme de toi. “
J’ai lu BW dans la jubilation et je vous le recommande.
BW / Lydie Salvayre, Seuil (Fiction & Cie), 2009, 205 p., ISBN 978-2-02-099711-9
Lydie Salvayre (1948-…), psychiatre de formation, a déjà beaucoup écrit. Citons pour l’exemple : La compagnie des spectres, Les belles âmes, Portrait de l’écrivain en animal domestique, etc.
Les avis plutôt positifs de Mango et Gambadou, ceux un peu tièdes de George et Lau(renceV), celui tout en détestation d’un certain Michael, et l’abandon d’Esméraldaé.
Le billet en forme d’hommage de Pierre Maury, et celui, exalté, de François Bon.
P.S.1 Personnellement je pense que si quelque chose meurt, ce sera le roman. Mais heureusement les livres inclassables resteront.
P.S.2 Peut-être qu’il faut emporter ce livre sur l’île déserte. Pas pour le lire tranquillement sur le sable, en attendant que ça passe, mais plutôt pour y puiser la force de s’enfuir.

Je remercie Babelio et les Éditions du Seuil pour ce livre reçu dans le cadre de l’opération Masse critique (pas sûr que ça plairait beaucoup à BW tout ça !
)
J’ai failli oublier :
Fidèle à mon habitude, je fais de ce livre un livre voyageur (c’est-à-dire que je le prête à tout blogueur de lecture connu de moi qui en fera la demande en commentaire). (Et ça je pense que ça plairait à BW !
)
8/7![]()

Celui qui m’a le moins intéressée est certainement le roman autobiographique de Pierre-Louis Basse, Comme un garçon, chez stock. Ce n’est pourtant pas un livre antipathique, mais il ne m’a absolument rien apporté.
Passons donc plutôt au roman de l’espagnol Antonio Soler, Le sommeil du caïman, chez Albin Michel. J’aurais pu rapprocher ce roman des Mains rouges, dont je parle plus bas, car ce sont deux retours sur le passé à partir d’aujourd’hui, deux récits mêlant petite et grande histoire, un retour sur le franquisme en ce qui concerne ce roman. Sauf que le roman de Soler m’a beaucoup plus ennuyée. J’ai eu l’impression de lire un roman complètement creux écrit par un bon faiseur, mais qui avait à peine de quoi écrire une nouvelle pas bien palpitante et l’a étirée sur 200 pages finalement bien décevantes.
Le premier de ces romans est Contretemps de Charles Marie, Aux forges de Vulcain. Un premier roman plein de fantaisie, d’humour, du sens de la formule comme du sens de l’absurde, mais un roman tout de même un peu vain. Heureusement, un court roman.
Le deuxième est le roman de Jocelyn Bonnerave, Nouveaux Indiens, au Seuil. Une histoire absolument grotesque, mais racontée avec humour, fantaisie, sens du jeu, par un auteur qui n’a peur de rien et surtout pas du ridicule.
Vient ensuite Les mains rouges du danois Jens Christian Grøndahl chez Gallimard. Il y est question d’un retour sur le terrorisme d’extrême gauche en Allemagne dans les années 70. Mais ce sont aussi des retrouvailles au présent, l’occasion pour deux personnages dans la quarantaine de faire le bilan de leur vie. Sur le moment j’ai été très charmée par ce roman, par la sensibilité de l’auteur, sa douce mélancolie. Mais avec un peu distance, je dois bien reconnaître qu’il n’a rien d’inoubliable.
Le premier, Netherland de l’américain Joseph O’Neill (en fait le roman est américain mais l’auteur est d’un peu partout) aux Éditions de l’Olivier, est le seul des 7 romans à essayer de penser le monde contemporain. Et ce n’est pas rien ! C’est un roman très intéressant à plus d’un titre, mais pourquoi m’a-t-il autant ennuyée ?
Vient enfin le roman qui m’a le plus surprise, La femme de midi de l’allemande Julia Franck chez Flammarion. C’est un roman très classique dans la forme, je dirais même que c’est le roman le plus romanesque que j’aie lu en cette rentrée. Car c’est une véritable saga, un roman à plusieurs personnages, qui dure presque le temps d’une vie, et qui nous raconte l’histoire d’une famille aux prises avec la grande histoire. C’est le genre de roman très narratif qu’on lit avec de la curiosité pour la suite de l’histoire, en s’attachant aux personnages, etc. Un roman donc qui ne révolutionnera pas la littérature du 21e siècle, mais qui a très très bien fonctionné avec moi. C’est-à-dire que je ne l’ai pas lâché. J’en ai également apprécié l’écriture, la sensualité. Et Julia Franck est certainement des 7 auteurs que j’ai lus, celle dont je vais attendre la prochaine parution en français avec le plus d’impatience.
“Une force mystérieuse pousse Johannes Maculin, artiste berlinois, à retourner sur les lieux de l’enfance, une petite ville suisse enserrée dans un paysage grandiose. Que s’est-il passé il y a vingt ans ? Quels secrets inavouables retiennent Maculin prisonnier d’un amour de jeunesse ? Personne n’échappe bien longtemps aux fantômes du passé. Pour Maculin, le fantôme qui le hante se nomme Adalina. Banalité de la perversité serait un sous-titre idéal pour ce roman construit comme une intrigue policière. Le récit d’une histoire d’amour tragique et d’un deuil impossible.”
“Ce livre raconte l’histoire de Vera et István, deux Juifs hongrois survivants de la Shoah, qui ont fui les émeutes de Budapest en 1956, ont trouvé refuge au Danemark et se sont donné la mort à Copenhague en 1991. C’est l’histoire d’un amour hors du commun. L’histoire de mes grands-parents.”
“Un roman déchirant qui s’appuie sur un épisode relativement méconnu de la Seconde Guerre mondiale : les Lebensborn, ces « haras humains » créés par l’administration du Troisième Reich, afin que des sujets de pure race aryenne procréent pour constituer l’élite du futur empire.”
“Envoyé à Berlin par une ONG de Belgrade, un jeune homme vient recueillir les mots des exilés, ceux que la guerre ou les aléas de l’Histoire ont déplacés d’une nation à l’autre, d’une vie à l’autre. Se laissant guider par le hasard, il va de rencontre en rencontre. Sur un banc d’Alexanderplatz, il croise la destinée de Viktor Greber, vieil homme à la générosité attentive, convoquant le fantôme d’une chanteuse de cabaret des années 30 ou les traits d’un amour disparu dans la tourmente de l’ex-Yougoslavie. Dans les couloirs du métro, il suit la silhouette d’Ana Djadić, une marionnettiste de théâtre qui ne se confie qu’à ses pantins. Saša Ilić capte les pulsations de Berlin et de ces vies invisibles. Pierre après pierre, il fait tomber les murs du silence et de la douleur, et rend leur place aux déclassés, aux oubliés, en ouvrant grand les fenêtres sur leurs existences.”
“Judy Bishop, 23 ans, tient une chronique de « fille » branchée tous les dimanches dans un journal anglais. Sous le nom de plume Judy B., elle s’invente un personnage mondain et excentrique, folle de garçons, d’alcool et de shopping, complètement à l’opposé de sa vraie vie : Judy est en réalité une jeune femme boulotte, qui vit terrée chez elle et n’a jamais eu de rapports sexuels. Pour elle, cette chronique est une simple corvée alimentaire. Sa vraie passion est la comédie musicale ; étudiante, elle a fait partie d’une troupe de théâtre amateur, mais sa « carrière » a tourné court.”
“En 1903 à Chicago, l’homme d’affaires Edwin Cheney et son épouse Mamah Borthwick Cheney passent commande de leur nouvelle maison à l’enfant terrible et déjà célèbre de l’architecture américaine, Frank Lloyd Wright. Six années plus tard, la bonne société de Chicago et la presse américaine sont secouées par le plus grand scandale de ce début de siècle : Mamah, tombée entre temps passionnément amoureuse de Frank, quitte Edwin et leurs deux enfants pour suivre l’architecte renommé en Europe. Lui-même abandonne sa femme Catherine et six enfants pour vivre cette passion. (…) Captivante fiction historique documentée par l’autobiographie de Frank Lloyd Wright, par les lettres de Mamah Borthwick et par les très nombreux articles dans la presse de l’époque, Loving Frank mêle tout à la fois intrigue amoureuse, émancipation féminine et une plongée dans l’univers d’un des plus grands maîtres de l’architecture moderne.”
“Nouvelle-Orléans, années 1920. Graziella Nolan éprouve une passion pour Andrew lorsqu’elle est victime d’un accident. En un instant, elle laisse derrière elle son seul et unique amour et son rêve de devenir médecin. Mais Graziella refuse de partir pour l’au-delà et, de son étrange point d’observation, continue à contempler le monde, à la recherche d’Andrew, dont elle a perdu la trace. Au début des années 2000, un jeune couple fait l’acquisition d’un meuble ayant appartenu à Andrew. Le fantôme de Graziella, qui rôdait autour du meuble dans l’espoir de retrouver son fiancé, « s’installe » chez Amy et Scott. Bientôt, Graziella découvre que tous deux traversent une passe difficile…”
“Tatiana a quatorze ans quand elle a cette terrifiante vision. Seize ans plus tard, elle revient à Berlin pour étudier, puis pour y vivre de petits travaux, pour rêver un peu, pour être seule. Elle flotte dans la vie, se promène sur un nuage, ne s’implique jamais nulle part. Son obsession, c’est cette ville et son horrible passé, la guerre d’abord, puis le Mur, la coupure. Elle va croiser d’autres fantômes, se mêler à eux dans les rues, le métro encore, les mystérieux souterrains côté Est, nous entraînant à sa suite dans des récits d’une grande poésie, même s’ils sont parfois très noirs. Jusqu’au jour où la violence va frapper.”
“Nikita, qui s’évanouit à tout bout de champ comme le prince Mychkine de L’Idiot, ne peut oublier Iassia, son amour de jeunesse, cheveux multicolores, poétesse déjantée qui finira sexy model. Il parcourt la Russie en train et croise toute une humanité – une vendeuse à la sauvette et ses deux enfants, une réfugiée de Groznyi, un philosophe, un membre de la police secrète, un travelo, des gentils, des méchants… et même un prêtre président de kolkhoze. Quand les amis de notre héros lui demandent : “Pourquoi chercher la Russie, puisqu’elle est en toi ?”, il ne sait que répondre et continue sa fuite en avant, comme s’il voulait se fondre dans cet univers matriciel…”
Figurez-vous que j’ai vécu, dans les années 80, dans un appartement décoré par d’autres dans les années 70. Ce petit décalage de 10 ans n’a l’air de rien, mais question décoration ça change tout. Dans les années 80, les murs étaient blancs et les canapés en cuir noir. Les tables étaient de verre, Bernard Tapie était une idole et les jeunes faisaient des écoles de commerce. Les années 70 étaient beaucoup plus peace and love. Il y avait des fleurs partout et les meubles étaient 







??? Je sèche encore, mais pour ne pas bouder toutes les questions, je vais répondre un peu à côté. Je sais en tous cas quel livre j’ai lu avec le sentiment de braver un interdit. C’est Les fleurs du mal de Baudelaire. Pourtant je l’ai découvert à l’école, en 4e je crois. On avait étudié Spleen et L’invitation au voyage. Et je ne saurais pas dire pourquoi, mais ça m’avait emballée. C’est même la 1ère et unique fois de mes années de collège/lycée, qu’un prof m’a fait aimer quelque chose. Alors je suis rentrée chez moi le soir, avec envie de parler de cette découverte à tout le monde. Ma mère était très étonnée qu’on étudie Baudelaire à l’école, car pour elle c’était resté un auteur sulfureux à ne pas mettre entre toutes les mains, mais elle-même ne l’avait pas lu. Et comme nous étions à la fin de l’année, ma soeur a eu la bonne idée de m’offrir Les fleurs du mal en livre de poche à Noël. J’étais ravie, c’était le plus beau cadeau qu’on pouvait me faire. Mais ma mère était très contrariée. Elle a fait des reproches à ma soeur, lui a dit que ce n’était de mon âge, et j’ai bien cru qu’elle allait me prendre mon livre. Je me suis donc accrochée à lui, et je l’ai dévoré. Et comme je craignais toujours qu’on me le prenne, j’en ai appris plein de poèmes par coeur. Je crois que la couverture du livre de poche était aussi pour quelque chose dans la réaction de ma mère…
J’emporterais une anthologie de la poésie française. Probablement celle de la collection Bouquins, parce que c’est la plus volumineuse que je possède. 

“On m’a donné une carte d’accès à toutes les bibliothèques de Berkeley. Le main stack à lui tout seul est énorme : c’est cinq ponts de paquebot en sous-sol, couverts d’étagères métalliques. On peut venir en rollers, et beaucoup d’étudiants glissent d’un secteur à un autre, sans autre bruit que le frottement des roues sur les planchers de bois clair. La matinée est fraîche et lumineuse, mes maux de tête font une trêve. C’est beau, la Californie.




















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