La mort en été

“C’était au plus haut de l’été,

il y avait de la colère dans les rayons du soleil”.

“La mort en été”  est un recueil de dix nouvelles de Mishima publié en 1943. De longueurs, de thématiques, et de styles assez différents, c’est un peu artificiellement que ces nouvelles sont réunies en recueil. Néanmoins la mort en est le thème le plus récurrent : on flirte avec l’idée du suicide (La mort en été), on pratique le seppuku, suicide rituel japonais (Patriotisme), on doit survivre au décès de ses enfants (La mort en été), ou encore on assiste à la fin d’un vieillard (Le prêtre du temple de Shiga et son amour). L’amour, dans ce qu’il a de plus passionnel et douloureux, en est également un des thèmes majeurs. Enfin les traditions séculaires subsistant dans le Japon moderne y sont également à l’honneur : les acteurs de kabuki (Onnagata), les geishas (Les sept ponts), le seppuku (Patriotisme), les coutumes funéraires (La mort en été).

De ce magnifique recueil, je retiendrai surtout trois nouvelles, la plus terrible d’une part et mes deux préférées d’autre part,  c’est-à-dire les deux nouvelles que j’ai eu envie de relire avant d’écrire ce billet, l’une grave et l’autre légère.

La plus forte et la plus marquante des nouvelles du recueil est sans aucun doute “Patriotisme. La nouvelle s’ouvre sur le suicide d’honneur du lieutenant Shinji Takeyama, immédiatement suivi de celui de Reiko, femme soumise. Comme ils étaient mariés depuis six mois, c’est cette période de bonheur que la nouvelle relate brièvement, avant d’en venir à l’épisode de la mutinerie, qui est la cause du geste du lieutenant. Mais cet événement ne nous est raconté que du point de vue de Reiko qui, seule chez elle, se prépare à mourir. Puis, après une dernière étreinte, arrive le geste final, dont aucun détail sordide ne nous est épargné. Effroyable ! D’autant plus effroyable d’ailleurs, qu’on ne peut lire cette nouvelle sans songer au seppuku que s’infligea Mishima lui-même. Je ne vous cache pas avoir lu les pires paragraphes en diagonale et je n’ai pas l’intention de relire cette nouvelle de sitôt.

Venons-en donc à mes deux nouvelles préférées. Tout d’abord, j’ai apprécié la nouvelle qui donne son titre au recueil : “La mort en été. Alors qu’elle est à la plage avec les trois jeunes enfants de son frère, une femme se noie avec les deux aînés. Malgré l’horreur de l’événement et la douleur qui doit être la sienne, le père appelé à rejoindre sa femme après le drame ne songe qu’à sauvegarder les apparences. Surtout ne trahir aucune émotion, car aux yeux de ce Japonais, il n’y a rien de pire que d’exprimer ses sentiments, rien de plus honteux que d’exposer avec impudeur sa douleur en public. “Elle glissa un regard vers son mari et fondit en larmes. Il ne tenait pas à ce que le directeur le vît poser la main sur l’épaule de sa femme pour la réconforter. Ce serait pire que de laisser surprendre les plus intimes secrets d’alcôve.“  Quant à la mère des enfants, elle ne parvient pas à dissiper le sentiment de culpabilité qui l’amène à ressasser des idées suicidaires…

J’avoue enfin avoir un faible pour la nouvelle la plus légère et la plus amusante du recueil : “La perle. Quatre amies sont invitées par une cinquième pour fêter ses 43 ans autour d’un gâteau d’anniversaire accompagné de thé. La maîtresse de maison porte une bague ornée d’une perle. Mais juste avant l’arrivée des invitées, la perle se désolidarise de la monture de la bague et se retrouve posée négligemment sur le plat de service du gâteau. Puis au cours du goûter, la perle disparaît. Une des invitées l’a-t-elle subtilisée ou avalée par mégarde ? Et surtout, comment les quatres amies, pas si amies que cela d’ailleurs, vont-elles parvenir à préserver leur réputation, si chère à leurs yeux ? Vous ne serez sans doute pas étonnés, si je vous dis que “La perle” est un petit bijou de finesse et d’humour, qui en dit long sur le savoir vivre d’une certaine bourgeoisie japonaise.

La mort en été / Yukio Mishima, traduit de l’anglais par Dominique Aury, Gallimard (Folio 1948), 2007, ISBN 978-2-07-038036-7

Ce recueil de nouvelles a été lu pour célébrer l’été dans le cadre du Challenge Vivaldi.

 Il a également été lu et apprécié par Fantasio.

Un coup d’aile à deux euros

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“Le soir, la pluie cessa de façon imprévue.

Quelqu’un s’était brusquement ravisé et avait fermé les robinets.”

Connaissez-vous les Folio 2€ ? Dans cette chaîne de magasins qui étaient autrefois des librairies et ne vendent plus aujourd’hui que quelques malheureux bouquins noyés dans un océan technologique, ils attendent souvent les LCA dans nos genres sur des présentoirs disposés près des caisses, comme les bonbons attendent les enfants dans les supermarchés. Arrivé près de la sortie avec une pile de livres déjà beaucoup plus haute que prévue, on se dit qu’on n’est plus à deux euros près, ni surtout à cent pages près, et on cède à la tentation. C’est en tous cas exactement ce qui m’est arrivé. J’y ai vu l’occasion de compléter mon challenge ABC avec les lettres Y et N qui manquaient encore. Y comme Yourcenar. Je ne l’ai jamais lue, mais je la suppose d’un classicisme ennuyeux à mourir, Alors d’accord pour lui donner une chance de me faire dire que je me suis trompée, mais pas avec un pavé. N comme Nabokov. La lettre N n’a l’air de rien comme ça, mais en fait les auteurs en N ne courent pas les rues. Alors pourquoi pas renouer avec Nabokov, pas lu depuis des années, avec deux petites nouvelles ? Et voilà comment je me suis fait avoir par cette collection. Mais on ne m’y reprendra plus.

Dans “Un coup d’aile” dans sa version à deux euros, on trouve en fait deux nouvelles : “Un coup d’aile” et “La Vénitienne”. Dans le Folio plus cher intitulé “La Vénitienne et autres nouvelles”, on trouve également ces deux nouvelles, mais aussi les autres nouvelles de jeunesse de Nabokov. Ces nouvelles (ou du moins les deux que j’ai pu lire) datent des années vingt, c’est-à-dire de l’époque où Nabokov vivait en exil à Berlin. Elles ont été écrites en russe, comme toutes les premières oeuvres de Nabokov, qui est ensuite passé à l’anglais. “Un coup d’aile”  a été publiée dans une revue russe en 1924. Mais “La Vénitienne” est restée inédite jusqu’en 1990, quand les nouvelles de jeunesse de Nabokov ont pour la première fois été réunies en recueil. Toutes ces informations figurent dans le petit Folio 2€ (et j’ose espérer qu’elles sont exactes), et ce malgré l’absence de préface ou postface, et avec au début de l’ouvrage une pauvre présentation de Nabokov pouvant convenir à n’importe quelle autre oeuvre. Ce qui est en revanche plus instructif, ce sont deux petites notes en bas de page à la fin de chacune des nouvelles, qui nous permettent de situer ces textes dans l’oeuvre de Nabokov. Il serait donc injuste de dire que l’éditeur n’a pas fait son travail. Et pourtant, l’éditeur s’est permis de publier ces textes et d’en écrire le résumé en quatrième de couverture, sans même les avoir lus. Voici en effet le résumé qui nous est proposé pour “Un coup d’aile” : “Dans les montagnes enneigées de la Suisse, Kern, un étudiant hanté par la mort, éprouve une passion impossible pour l’insaisissable Isabelle”. Or je me demande d’où est venue à l’éditeur l’idée que Kern était un étudiant. Cela n’est pas dit dans la nouvelle telle que j’ai pu la lire. Tout ce que nous savons de Kern, c’est qu’il a été marié sept ans à une femme qui s’est suicidée un an plus tôt, et qu’il a trente-cinq ans. Ce n’est certainement qu’un détail, mais révélateur à mon sens du peu de soin accordé à cette édition.

Mais venons-en aux textes eux-mêmes. Dans “Un coup d’aile”, un homme, dont on est en droit d’espérer qu’il n’est plus étudiant depuis longtemps, fait du ski en Suisse. Il rencontre une charmante Isabelle. Et ce pourrait être l’histoire d’un amour impossible, si le récit ne tournait pas au fantastique. Surgit subitement la créature ailée, sans que j’aie vraiment compris s’il s’agissait d’hallucinations de notre pauvre héros suicidaire. Je n’ai pas non plus très bien compris le retournement final, me demandant quel sens donner à tout ça. Mais qu’a donc voulu dire Nabokov ? J’en arrive à plaindre le malheureux contraint d’écrire un résumé en quatrième de couverture, pour une nouvelle qu’il a visiblement encore moins comprise que moi. Cela dit, même si le traducteur ignore qu’en français le “bouton de l’électricité” se dit “interrupteur”, il est difficile de nier que la nouvelle est joliment écrite.

Vient ensuite la nouvelle intitulée “La Vénitienne”. Etant donné le talent du rédacteur de la quatrième de couverture, autant s’en remettre à lui pour le résumé : “Lorsque Simpson voit le portrait de la Vénitienne peint par Sebastiano del Plombo, il est fasciné et tombe éperdument amoureux. Le tableau exerce sur lui une telle attirance qu’il ne peut s’empêcher de revenir le contempler jour après jour, jusqu’à ce qu’il pénètre dans la toile…” Vous remarquerez que la quatrième de couv. ne nous dit pas que Simpson est étudiant, et pourtant il l’est. Remarquez aussi les points de suspension qui laissent supposer que l’essentiel de la nouvelle se situe après l’entrée dans le tableau. Mais là encore, je n’ai pas lu la même nouvelle. J’ai attendu pendant 45 pages que l’étudiant Simpson se décide à entrer dans le tableau. Et ensuite, les huit pages finales ont fort habilement achevé une nouvelle qui avait bien mal commencé, avec beaucoup de longueurs, ce qui, avouez-le,  est le comble pour une nouvelle.

Et comme je ne vous cache rien de mes états d’âme de lectrice, sachez qu’ensuite j’ai pu relire la première nouvelle avec plus d’indulgence et apprécier l’écriture de l’angoisse et de la tentation suicidaire.

Mais je ne suis pas sûre que ces textes extirpés d’un tiroir des années après la mort de l’auteur n’aient leur place dans une collection comme celle-là. Ne vaudrait-il pas mieux les destiner aux spécialistes de Nabokov (dans les oeuvres complètes par exemple) et offrir à l’amateur désargenté une oeuvre plus aboutie ? 

Un coup d’aile suivi de La Vénitienne / Vladimir Nabokov, traduit du russe par Bernard Kreise, Gallimard, Folio 2 euros, 2007, ISBN 978-2-07-041254-9

Publié dans: on 18 juin 2008 at 12:37 Commentaires (1)
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Seul avec ses angoisses

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Zamiatine (1884-1937) est surtout connu en France pour son roman “Nous autres”, écrit en 1920 mais publié en Russie seulement en 1988, que l’on considère souvent comme la préfiguration du roman d’Orwell, “1984″. Zamiatine est cependant essentiellement un auteur de nouvelles. “Seul” est la première, écrite en 1907. 

“Seul” met en scène un étudiant arrêté pour ses activités politiques et seul dans sa cellule. Il n’est cependant pas seul dans la prison. Un jour, le prisonnier de la cellule voisine entre en contact avec lui :

“Soudain toutes les pensées se sont déchirées. Et tout est mort autour : seul le vide - et à l’intérieur tombent les bruits, effilés, étincelants. “Toc-toc ! Toc-toc-toc !” En bas… Là-bas, quelqu’un de vivant, en bas. Près du tuyau cette fois. Le coeur s’est mis à battre comme un fou et se rue à la rencontre.”

Par le tuyau qui va d’une cellule à l’autre, ils vont pouvoir communiquer en s’envoyant des bouts de papier. Ainsi son voisin se présente : il est ouvrier et se nomme Alexandre Tifléïev. L’étudiant lui répond :

“Je suis l’ex-étudiant Biélov. Je suis enfermé, seul depuis trois mois. Content de vous trouver.”

C’est par le biais des petits mots échangés par les deux détenus, que le lecteur apprend quelques éléments sur l’identité de Biélov et les raisons de sons arrestation. Le récit est écrit à la troisième personne, mais le point de vue est celui de l’étudiant dont le narrateur n’ignore aucun état d’âme. Les phrases sont courtes, le rythme saccadé, Nous sommes dans les pensées de Biélov qui ressasse. Il y a bien quelques autres personnages dans la prison, des gardiens en particulier. Mais aucun n’a d’identité propre, tous étant désignés par le pronom impersonnel “on” :

“On a éteint les lampes. Des pas ont clapoté et pataugé dans le marais pourri du couloir. Un sifflement a claqué, s’est répandu comme un filet d’eau froide. Une serrure a grincé des dents.”

Et puis un jour Biélov va se souvenir de Liélka, qui appartenait au même groupuscule révolutionnaire que lui. Dans sa solitude délirante il va imaginer qu’un sentiment amoureux était né entre eux avant son arrestation. Et par l’intermédiaire de Tifléïev qui reçoit des visites au parloir, il va lui faire parvenir des lettres et recevoir des réponses.

Par bien des aspects, “Seul” ressemble plus à un long poème en prose qu’à une nouvelle. Il n’y a pas véritablement d’histoire, pas de chute, mais juste une situation, un climat oppressant, et un style extrêmement travaillé. On en ressort un peu sonné.

Terminons donc par une citation :

“Maintenant Biélov savait ce qui l’attendait. De longues années sombres qui iraient à pas lents et lourds - dans des fers. Mais cela ne lui chuchotait plus de pensées noires - comme autrefois, et il y avait du courage et de la joie dans son âme : demain arriverait une lettre d’elle, et en elle - son amour.” 

Seul / Evguéni Zamiatine, traduit du russe par Bernard Kreise, Rivages poche (Bibliothèque étrangère), 1990, ISBN 2-86930-325-4

L’amour malheureux d’un homme de trop

 

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challengeabc2008

La nouvelle “Journal d’un homme de trop”, datée de 1850, fait partie des premiers écrits d’Ivan Tourguéniev (1818-1883). Elle se présente sous la forme d’un journal intime tenu par Tchoulkatourine du 20 au 31 mars 18..

Tchoulkatourine se met à écrire alors que le médecin sort de chez lui. Il vient d’apprendre qu’il n’a plus que deux semaines à vivre et accueille la nouvelle avec philosophie, pour ne pas dire résignation : Eh quoi ? S’il faut mourir, autant mourir au printemps.” Il se met à écrire sans projet précis : “Que pourrais-je bien raconter ? Ses maladies sont un sujet dont un homme bien élevé ne parle pas ; écrire, disons un roman, n’est pas de mon ressort ; les discussions sur des sujets élevés dépassent mes capacités ; les descriptions de la réalité qui m’entoure n’arrivent même pas à m’intéresser moi-même ; mais à ne rien faire, je m’ennuie, et je n’ai pas le courage de lire. Tiens, tiens ! je m’en vais me conter à moi-même ma propre vie. Excellente idée ! A la veille de mourir, cela convient à merveille, sans pour autant vexer personne. Je commence.”

Et voilà donc que Tchoulkatourine entreprend de raconter sa vie par le commencement. Il débute son récit par le traditionnel “je suis né” et poursuit avec l’histoire de ses parents, son enfance qu’il qualifie de “pénible et morne”. Régulièrement il interrompt son récit pour retrouver le présent de l’écriture, sa vie solitaire au village de La Fontaine-aux-Moutons avec sa bonne nourrice Térentievna, la nature au début du printemps comme un écho au jardin de son enfance qu’il évoque avec une infinie nostalgie. Mais alors il se rappelle à l’ordre, ne souhaite pas se laisser aller au sentimentalisme du souvenir : “La journée d’hier a excité en moi, parfaitement hors de propos, une foule de sentiments et de souvenirs inutiles. Cela ne se reproduira plus. Les effusions sentimentales sont un peu comme des bâtons de réglisse : quand on commence à les sucer ils paraissent savoureux, mais après ils laissent dans la bouche un très mauvais goût. Je vais raconter ma vie simplement et tranquillement.”

Pourtant, à peine recentré sur son projet d’autobiographie simple et tranquille, il s’interroge : “Mais tout d’un coup je me demande : est-ce vraiment la peine de raconter ma vie ?” Et parce que son parcours n’a rien de bien original, il répond par la négative : “… je ne vais pas me mettre à raconter ma vie (…) Je tenterai plutôt de m’exposer à moi-même mon propre caractère.” C’est à cette question “quelle sorte d’homme suis-je ?” qu’il répond “un homme de trop”, “cadenassé à l’intérieur”, “la cinquième roue du carrosse”, tournant “en rond, comme un écureuil dans sa roue” : “Pendant toute la durée de ma vie, j’ai constamment trouvé ma place occupée, peut-être parce que je cherchais cette place là où je n’aurais pas dû le faire.”

Et c’est pour prouver (à qui ?) la justesse de cette définition de lui-même, que Tchoulkatourine entreprend le récit qui sera le coeur de la nouvelle, celui de son amour non partagé pour la jeune Elisabeth Kirillovna qui lui préfèrera son exact contraire, un beau prince qui ne méritait pas son amour. De promenade dans la nature avec Elisabeth, en scène de bal, puis de duel, nous suivons les illusions et désillusions de ce pauvre Tchoulkatourine. Cet épisode n’aura duré que quelques semaines, mais sera tout ce dont il trouvera la force de se souvenir à l’approche de la mort. A la fin de la nouvelle, alors qu’il sait vivre ses derniers instants “à moitié penché déjà au-dessus du gouffre béant et muet“, Tchoulkatourine écrit encore. Il écrit la peur panique qui s’empare de lui : “j’ai grand-peur (…) Comme c’est dur, pour un être vivant de quitter la vie !” Il lui reste malgré tout assez de lucidité pour analyser ce qu’il vient d’écrire : “Adieu, Lise ! A peine ai-je écrit ces deux mots que j’ai failli éclater de rire. Cette exclamation me semble livresque. On dirait que je compose une nouvelle sentimentale ou que je termine une lettre désespérée…”

Cette nouvelle est en effet tout cela à la fois, sentimentale et désespérée. A sa lecture on est ému, et parfois agacé par cet homme de trop qu’on aimerait voir sortir de lui-même au moins une fois dans sa vie ; amusé parfois aussi, notamment quand le diariste termine son entrée du jour par un touchant “à demain“. Lisant ses dernières pages, ses dernières lignes, le lecteur l’accompagne dans sa dernière épreuve qui sera aussi une délivrance : “Ma petite comédie est terminée. Le rideau tombe. En rentrant dans le néant, je cesse d’être de trop…”

Beau portrait d’un homme peu doué pour la vie…

Le journal d’un homme de trop / Ivan Tourguéniev, traduit du russe par Françoise Flament, Mercure de France (Le petit Mercure), 2007, ISBN 978-2-7152-2818-4

Illustration de couverture : Illia Répine, Au soleil (Portrait de Nadia Répina, fille de l’artiste), détail, Galerie Trétiakov, Moscou

 

Publié dans: on 21 mars 2008 at 10:30 Commentaires (0)
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Les histoires d’amour finissent mal, en général

“Les allées sombres” d’Ivan Bounine

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Ivan Bounine (1870-1953) est le premier prix Nobel russe. Il a reçu ce prix en 1933, alors qu’il vivait en exil en France depuis 1920. Avant cela, la reconnaissance lui avait déjà été accordée en Russie, où le prix Pouchkine lui avait été décerné à trois reprises avant qu’il ne soit élu à l’Académie impériale de Russie en 1909.  Il a commencé par écrire des poèmes (La chute des feuilles), s’est fait connaître par ses nouvelles (Les pommes Antonov, La nuit, Le Monsieur de San Francisco), a écrit plusieurs romans (Le village, Soukhodol, L’amour de Mitia) ainsi qu’un roman semi-autobiographique (La vie d’Arseniev). “Les allées sombres” est son dernier recueil. Il rassemble 38 nouvelles écrites de 1938 à 1944, comme autant de variations sur la passion amoureuse.

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Les nouvelles de Bounine commencent souvent dans la légèreté et s’achèvent dans le drame. Tout bascule brutalement dans les dernières lignes des nouvelles.  On meurt beaucoup dans ce recueil : assassiné (Heinrich, Le début, Le vapeur Saratov), égorgé par un loup (Ballade), “de couches prématurées” (Nathalie). On s’y suicide parfois (Le Caucase, Galia Ganskaïa, Pelage de fer, L’oratoire). Ou on meurt de mort naturelle alors qu’on venait juste d’entrevoir le bonheur (A Paris). Les ruptures sont cruelles (Stiopa, Muse). Les amants sont généralement séparés. Et quand ils parviennent à s’aimer, leur bonheur fait le malheur d’un autre (Le Caucase, Muse).

Le souci du détail, la minutie alliée à l’économie des descriptions, voilà ce que je retiens du style de Bounine. Le lecteur est souvent saisi au détour d’une phrase par la nostalgie que peut faire naître un simple paysage, la couleur d’un ciel qui en rappelle un autre.

Les nouvelles des “Allées sombres” ne sont pas autobiographiques. On devine pourtant souvent l’auteur derrière ses personnages : un homme déjà âgé, tenté par le bilan de sa vie, et qui réalise alors, que seul l’amour demeure, “cet amour que l’on garde à jamais blotti au fond du coeur” (Les cartes de visite), car “tout passe, mais on n’oublie pas tout” (Les allées sombres). Pour Bounine, l’amour n’existe jamais tant que dans le souvenir qu’on en garde, et une vie se résume parfois à un instant où tout a basculé  : “Mais finalement qu’y a-t-il eu dans ma vie ? Et je me dis : rien d’autre que cette soirée froide d’automne. A-t-elle vraiment eu lieu ? Oui, tout de même. Et c’est la seule chose qui ait existé dans ma vie ; le reste n’est qu’un rêve inutile.” (Un automne froid).

Encore un petit bout de dialogue extrait de la nouvelle “Antigone”, pour le plaisir, et parce qu’il confirme une influence littéraire très perceptible par un lecteur français :

- Et qu’est-ce que vous aimez lire ? demanda-t-il en croisant ses yeux avec un peu plus d’assurance.

- En ce moment, Maupassant, Octave Mirbeau…

- Oui, évidemment. Les femmes aiment toutes Maupassant. Il ne parle que d’amour.

- Et que peut-il y avoir de mieux que l’amour ?

J’ai dégusté ce recueil de nouvelles lentement. Je l’avais à peine terminé, que je le relisais déjà, dans un ordre différent. Et voilà que pour écrire ce modeste billet, je m’y suis replongée totalement, jusqu’à le relire encore. Je ne le conseillerais pas en cas de crise de boulimie de lecture. Ce recueil se savoure en gourmet.

Les allées sombres / Ivan Bounine ; traduit du russe par Jean-Luc Goester et François Laurent, Le livre de poche (collection Biblio), Paris, 2003, ISBN 2-253-05246-9

Publié dans: on 11 mars 2008 at 10:24 Commentaires (1)
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