A quelques jours de la remise du prix Femina et de son jeune et joyeux concurrent le prix Virilo, il m’arrive encore parfois de me demander si la question du genre a vraiment un sens en littérature. C’est une question que je me suis encore posée dernièrement, en lisant un livre à haute teneur en testostérone. Un livre écrit par un homme, sur des hommes, et peut-être pour des hommes (?), à tel point que moi la lectrice, je me suis sentie comme une intruse.

De ce premier livre publié en 1964 par Hubert Selby Jr (1928-2004) je ne savais pas grand chose. Mais je le classais dans la catégorie des livres cultes. Culte pour qui exactement ? Ca je ne le savais pas. Mais il me semblait que ça avait quelque chose à voir avec la beat generation. Et puis je croyais que c’était un roman. En fait “Last exit to brooklyn” est un recueil de six nouvelles. Le sommaire quant à lui préfère parler de “parties”, comme pour signifier qu ces six nouvelles forment un tout.
Après m’être donc assurée par un rapide feuilletage qu’il s’agissait bien de nouvelles, j’ai décidé de commencer par les trois plus courtes, et tout d’abord par celle au titre le plus mystérieux : “Tralala”. Et comme j’adore me contredire, je me dois de vous préciser tout de suite que Tralala est un personnage féminin. L’histoire en deux mots ? Du sexe, de la violence, de l’alcool, des marins dépouillés de quelques billets, un déchaînement de violence gratuite, un casse, un viol… et la nouvelle s’achève sur un mélange d’urine, de sperme et de sang. C’est comme ça que, n’ayant encore lu qu’une vingtaine de pages, j’étais déjà totalement écoeurée. Et pourtant quel style ! Un style coup de poing qui bouscule le lecteur. Une manière étonnante de passer du “il”, au “je”, au “nous”. L’art de raconter une vie en quelques pages, en s’attardant sur une soirée avant d’expédier des années en une seule phrase. Un goût immodéré pour les lieux sordides, le glauque, les vies misérables. Bref, je n’avais lu qu’une nouvelle et j’étais déjà dégoûtée. Dégoûtée et épatée !
Dans “Trois avec bébé”, il est question d’un mariage prononcé quelques heures avant le baptême du bébé des mariés. Cette fois, comme pour mieux apostropher le lecteur, la nouvelle est écrite à la deuxième personne, les phrases étant ponctuées de “tu vois”, “j’te le dis”, “tu comprends”. Selby me raconte donc une histoire, celle de Tommy et Suzy le jour de leur mariage. Etant donné ce que j’avais lu avant, j’ai lu cette nouvelle en tremblant, craignant que quelque chose de terrible arrive, que la violence se déchaîne soudain au coin d’une page. Mais non, juste une petite anecdote, quelques heures de la vie des jeunes mariés qui laissent entrevoir leur vie à venir. Rien de romantique, bien au contraire, mais malgré la tristesse de la vie que se prépare Suzy (ben oui, j’suis une lectrice, alors je m’accroche au premier personnage féminin qui passe), malgré tout ça donc, j’étais soulagée d’avoir échappé à pire. J’ai néanmoins poursuivi ma lecture en tremblant…
Dans “Un dollar par jour”, la première nouvelle du recueil, j’ai retrouvé le Grec que j’avais découvert dans “Tralala”, “un troquet minable ouvert toute la nuit à côté de la base militaire de Brooklyn”. Et après la passion pour les motos de Tommy, le marié de “Trois avec bébé”, cette fois j’ai eu droit à un topo sur la passion pour les voitures des protagonistes de cette nouvelle histoire. J’ai lu en diagonale les énumérations de V8, V6 et 100 cylindres. Et puis j’ai observé, Harry, Tony et les autres, passant leurs soirées chez le Grec, à regarder passer les voitures, à cracher, boire, se battre… Et comme dans “Tralala”, des filles, des marins, des bastons, des flics… On pense que ça va mal finir, et on n’a sûrement pas tort. Mais la nouvelle ne se donne pas la peine de nous offrir une chute. C’est un simple portrait de groupe, le récit d’une seule soirée qui semble contenir une vie entière. Et la nouvelle s’achève sur des points de suspension.
Des voitures, des motos et des bastons. De toute évidence ce livre n’était pas pour moi. Et pourtant, pas une seconde il ne m’était venu à l’idée de ne pas poursuivre ma lecture. C’était trop bien ! Mais il me restait encore les trois plus longues nouvelles.
Dans “La grève”, Harry, un ouvrier syndicaliste, découvre son homosexualité à l’occasion d’une grève, ou plus exactement son goût pour les travestis, ou plutôt ce qui s’avère être finalement des pulsions pédophiles, ce qui n’est pas vraiment la même chose. Si à cet amalgame qui m’a déjà mise mal à l’aise, j’ajoute que les relations entre Harry et sa femme m’ont paru absolument insoutenables, vous comprendrez que mon enthousiasme a un peu faibli avec cette nouvelle. Le livre m’est alors tombé des mains.
Après plusieurs jours sans lecture, j’ai tenté de le retrouver avec “La reine est morte”. Dans cette nouvelle, la vedette est Georgette, un travesti. Décidément la question du genre est centrale dans ce recueil (surtout qu’il y avait déjà un personnage de travesti dans “Trois avec bébé”). Mais cette fois l’émotion était au rendez-vous, car Georgette est amoureuse de Vinnie, un des personnages récurrents du recueil et pilier de bar. N’imaginez pas une histoire romantique pour autant. L’univers est le même que dans les autres nouvelles, l’alcool, la drogue et la violence omniprésents. Avec le recul, je me demande si ce n’est pas la nouvelle la plus réussie. Pourtant je saturais. Il m’a fallu encore une pause de plusieurs jours avant d’entamer la dernière nouvelle.
Enfin dans “Bout du monde”, nous sommes dans une résidence dont nous découvrons la vie quotidienne des habitants le temps d’une page ou deux avant de passer à la famille voisine. Ces bribes de la vie de l’immeuble, entrecoupées d’avis aux habitants de la résidence, ont le mérite d’être structurées de manière originale. Mais c’est à nouveau la même misère, les mêmes relations familiales faites de violence et de cris, les problèmes d’argent, l’alcool, les bagarres de rue…
Voilà, j’ai lu un livre qui n’était pas pour moi et pendant un moment j’ai adoré ça. J’aimais la place qu’avait su me faire Selby dans ce monde si loin de moi, la relation qu’il me faisait entretenir avec ses personnages. Car jamais on ne les condamne, quoi qu’ils fassent. On a même beaucoup de compassion pour eux. Et si on lit ce livre en tremblant, c’est qu’on a peur pour eux, peur de ce que ce monde sans pitié va encore leur infliger. Pendant un moment donc, bien que sous le choc, j’ai adoré ce livre. Et puis j’ai saturé. Cet univers est devenu étouffant. Il m’a fallu aller au bout, mais je referme ce livre soulagée, bien décidée à passer à tout autre chose. Non décidément ce livre n’était pas pour moi !
Last exit to brooklyn / Hubert Selby Jr, traduit de l’américain par J. Colza, 10-18 (Domaine étranger), 2007, ISBN 978-2-264-01894-6