La vie est courte mais les journées sont longues

etrange-facon-de-vive

challengeabc2008 

Le héros de ce court roman à la première personne vit à Barcelone avec sa femme et son fils, entretient une liaison avec sa belle-soeur, et consacre ses journées à l’écriture. Il écrit une chronique quotidienne dans un journal et travaille à une trilogie romanesque, triptyque réaliste consacré aux gens de sa rue. Enfin, régulièrement sollicité pour donner des conférences, il en prépare une sur “la structure mythique du héros”, conférence qu’il a décidé de réorienter vers le seul sujet qui le préoccupe en cette unique  journée où se déroule l’action du roman, à savoir l’analogie entre espions et écrivains. 

L’essentiel du roman est consacré à l’écriture de cette conférence. Il la rêve, s’imagine la donner lui-même déguisé en espion, l’écrit pour nous au conditionnel. C’est donc une succession d’anecdotes visant à montrer comment il a passé sa vie à espionner tout le monde. Au cours de ces histoires on croise sa mère, son père, son grand-père, mais aussi Salvador Dali, Graham Greene, ou ses voisins qu’il espionne pour sa trilogie romanesque. Cela passe un peu du coq-à-l’âne, cela fait souvent sourire, mais alors même que je lisais ce sympathique roman, j’imaginais déjà que j’allais l’oublier aussi vite que je l’aurais lu.

Il m’en reste pourtant la théorie très séduisante de Vila-Matas sur les relations entre espionnage et littérature. Pour Vila-Matas en effet, l’auteur est un espion, parce qu’il épie ses voisins, écoute les conversations dans l’autobus, ne s’intéresse à la vie des autres que pour la recycler dans ses romans. Mais il est aussi l’espion de lui-même, car en écrivant il ne cesse de faire des découvertes sur son propre compte. Enfin le lecteur est également un espion, car il lit souvent en tentant de démêler le vrai du faux, en cherchant à débusquer la part d’autobiographie dans une fiction, autrement dit en espionnant l’auteur derrière son roman.

Enrique Vila-Matas  (1948-….) est l’auteur notamment de “L’abrégé de littérature portative” et du génial essai-fiction “Bartleby et Cie”. “Étrange façon de vivre” serait le 2e volet d’une trilogie commencée avec “Loin de Veracruz”.

Étrange façon de vivre / Enrique Vila-Matas, traduit de l’espagnol par André Gabastoun (titre original : Extraña forma de vida), 10-18 (Domaine étranger), 2003, 158 p., ISBN 2-264-03293-6

Rescapés du monde

ma-maison-en-ombrie

“De tous les rescapés du monde,
trois avaient trouvé refuge dans ma maison.”

Emily a cinquante-six ans. Dés les premières pages du roman de William Trevor, il apparaît qu’elle n’a pas eu une vie facile. Le récit qu’elle fait de son histoire n’a pourtant rien de misérabiliste. Ce n’est d’ailleurs pas vraiment un récit mais plutôt quelques confidences glissées çà et là sans jamais s’appesantir, car le récit est en fait un récit au présent. Emily vit aujourd’hui en Italie, avec Quintry rencontré en Afrique. Avec lui elle tient une sorte de maison d’hôtes en Ombrie. Quand les touristes se font rares, elle en profite pour écrire. Elle écrit des romans, romans d’amour, romans à l’eau de rose, bien loin de sa réalité.

“Je n’ai jamais été attirée par le côté sombre des choses ; mes livres étaient du genre et ils vécurent heureux...”

Le coeur du récit d’Emily est l’été 1987. Depuis nous dit-elle, rien n’est plus comme avant. Cette année là, dans un train, Emily est victime d’un attentat à la valise piégée. Après un séjour à l’hôpital, elle décide d’accueillir dan sa maison en Ombrie les trois autres rescapés qui se trouvaient dans le même wagon. Il y a d’abord le Général, un homme d’un âge respectable, qui dans l’attentat a perdu sa fille et son gendre. Il y a ensuite Otmar, un jeune homme de vingt-sept ans, qui a perdu sa fiancée. Il y a enfin Aimée, une petite fille de huit ans qui a perdu son frère et ses parents. Et puis il y a les drogues reçues à l’hôpital, l’alcool consommé sans modération, l’imagination créatrice…

“Ma maison en Ombrie” est le deuxième volet d’un diptyque commencé par William Trevor avec “En lisant Tourgueniev“. L’ensemble est paru en Irlande sous le titre “Two lives”, mais les deux romans peuvent tout à fait être lus séparément. Pourtant, lisant les deux à la suite, on ne peut s’empêcher de les opposer, tant le second semble prendre l’exact contrepied du premier. Marie-Louise lisait, Emily écrit. Marie-Louise vivait dans le souvenir de l’année 1957, l’année la plus heureuse de sa vie. Emily vit un drame en 1987. L’une a vécu dans un asile, l’autre dans une maison peuplée d’éclopés en deuil et de leurs fantômes. Etc. Qu’a voulu dire William Trevor par ce parallélisme ? Je n’en ai absolument aucune idée. Tout ce que je sais, c’est que je suis complètement sous le charme de son écriture, de son humour teinté de mélancolie, de la folie douce de ses personnages, de leur douce tristesse, de la grâce avec laquelle il mêle vécu et fiction, rêve et réalité. Encore un très joli roman !

Ma maison en Ombrie / William Trevor, traduit de l’anglais par Cyril Veken (titre original : My house in Ombria), Phébus Libretto, 1994, ISBN 2-85940–322-1

Les avis de Lily, Dominique, Cuné.

Humour noir sur une banquise normande

 

“Le deuil lui donne vraiment mauvaise mine.

La mort est toujours un peu contagieuse.”

“La solution Esquimau” de Pascal Garnier commence par une ouverture de guillemets qui ne seront refermés que trois pages plus loin. Ces trois premières pages sont en fait un roman dans le roman. Car notre héros est romancier. Il a loué une maison sur la côte normande pour y écrire “l’histoire d’un type, Louis, la quarantaine, gentil mais fauché, qui tue sa mère afin de toucher l’héritage.” Cela n’aurait pas été très original, si notre héros romancier n’avait eu une autre idée : “Comme tout se passe bien, qu’il n’est pas inquiété par la justice, il se met à tuer les parents de ses amis qui eux aussi sont dans le besoin. Bien évidemment, il ne le leur dit pas, c’est son secret, charité pure, un bienfaiteur anonyme quoi.” Le titre trouve son explication dans la théorie de Louis : “Il tue les parents comme les Esquimaux abandonnent leurs vieux sur un morceau de banquise, parce que… c’est naturel, écologique, bien plus humain et beaucoup plus économique que de prolonger leur interminable corvée dans des mouroirs sinistres.” 

Pierre (appelons-le Pierre, même si nous savons que ce n’est pas son vrai nom, car l’identité du narrateur est délibérément floue) est donc seul dans sa maison normande à paresser entre deux balades sur la plage et son roman n’avance guère. Il s’ennuie à écrire une histoire qu’il connaît déjà par coeur. De petits événements vont toutefois s’immiscer dans son quotidien. Tout d’abord il va faire la connaissance de ses voisins, un couple de l’âge de ses parents. Ensuite il va recevoir la visite de la fille de sa compagne, une adolescente en fugue, puis celle d’un ami qui lui aussi a tué. Pendant ce temps-là, Louis, son personnage, poursuit son itinéraire de meurtrier. Ainsi le roman dans le roman et la vie du romancier continuent de s’entrecroiser tout au long du roman, la vie de fiction contaminant petit à petit la vie réelle, l’auteur tentant désespérément d’embrouiller le lecteur de l’ensemble.

Les personnages de ce roman sont un peu ternes. Leur vie est insipide et l’ennui n’est jamais loin. Le ton mêle humour noir et désenchantement, mais le désenchantement l’emporte très largement, une forme de désenchantement moderne dont le roman français contemporain (pour le peu que j’en connaisse) semble avoir bien du mal à s’extraire. Mais c’est un bon roman et un auteur que je vais très probablement avoir envie de retrouver avec un autre de ses titres. L’écriture est irréprochable. On passe un très bon moment de lecture, mais sans grande surprise, et tout cela est si léger que cela s’évapore sitôt le livre refermé.

La solution esquimau / Pascal Garnier, Zulma, 2006, ISBN 978-2-84304-378-9

Pascal Garnier (1949-….) est un écrivain prolifique auteur notamment de “L’année sabbatique” (1986), “Surclassement” (1987), “La place du mort” (1997), Les insulaires (1998), “Trop près du bord” (1999), “L’A26″ (1999), ”Chambre 12″ (2000), “Nul n’est à l’abri du succès” (2001), “Vue imprenable sur l’autre” (2002), “Les nuisibles (2002), “Les hauts du bas” (2003), “Parenthèse” (2004), “Flux” (2005), “Comment va la douleur ?” (2006), “La théorie du panda” (2008). Il est également auteur pour la jeunesse. “La solution esquimau” a été publié pour la première fois en 1996 aux éditions Fleuve noir.

Les avis de Cuné, Clarabel, Hervé et la très intéressante présentation de l’auteur sur le site de Zulma.

P’tit déj en automne

Un écrivain rencontre une jeune fille secrète, un peintre tombe amoureux d’une comédienne plus âgée que lui, un industriel s’éprend d’une photographe qui n’a rien en commun avec lui : ce sont là les thèmes des trois nouvelles qui composent le recueil de Charles Juliet. Trois nouvelles sur l’amour donc. Trois nouvelles dont les personnages principaux sont des artistes. Trois nouvelles à la première personne, dont le personnage masculin principal est le narrateur.

La première nouvelle donne son titre au recueil : “Attente en automne“. Il y est question d’un écrivain parisien qui part s’isoler dans un hameau non loin de Rodez. Il aimerait écrire mais n’y parvient pas et passe donc ses journées à se promener dans la nature. Hélas, notre écrivain-narrateur de nous épargne rien de ses ennuyeuses journées. J’ai eu parfois l’impression de lire le journal intime de quelqu’un qui, n’ayant pas plus de vie intérieure que de vie sociale, en arriverait à noter des choses aussi intéressantes que : “Après un solide petit-déjeuner, j’ai fait des courses et je suis rentré.” Heureusement, un événement finit par se produire. Alors qu’il vient de rompre avec Martine, notre écrivain-narrateur rencontre Nadine, une jeune fille aux “formes pleines, encore gonflées par les sèves de l’adolescence”. Diantre, ai-je alors pensé. Cette nouvelle insipide va-t-elle se transformer en un texte à l’érotisme torride ? C’est cette passionnante question qui m’a aidée à poursuivre ma lecture (en accéléré tout de même). Quelques “regards hésitants, chargés de perplexité” plus tard… la nouvelle s’achevait sans qu’il ne se soit rien passé. 

Comme c’est vilain ce que je viens de faire ! C’est si facile de tourner en dérision un texte quel qu’il soit. J’en connais qui se régalent à réduire la Recherche à une histoire de petit gâteau trempé dans une tasse de thé. Mais voilà, je ne me suis tellement ennuyée à lire cette première nouvelle, que je n’ai pas eu le courage de lire les deux suivantes.

“Je suis arrivé hier en fin d’après-midi. Dans le train, je continuais à m’interroger. Je me demandais encore si j’avais été bien inspiré en décidant de partir. Comment allais-je supporter la solitude dans ce hameau ? Paris n’allait-il pas me manquer ?” (incipit de “Attente en automne”)

Personnellement, je ne me demande pas si j’ai été bien inspirée de choisir ce recueil, car je sais maintenant que ce n’était pas un bon choix. Le style de Charles Juliet est sobre, très sobre, beaucoup trop à mon goût. Ses phrases sont courtes, créant un rythme de lecture saccadé assez désagréable et ne collant pas du tout au contenu de la nouvelle, à ces longues marches dans la nature, à ces jours qui passent sans qu’aucun événement important ne se produise. Je ne sais pas bien quelle idée je me faisais a priori de Juliet, mais j’ai été très surprise de ce que j’ai lu et surtout très déçue. Je ne m’attendais pourtant pas à beaucoup d’action, mais j’espérais du style, une certaine profondeur. Il ressort de tout cela un grand ennui.

Après des récits autobiographiques, un journal intime, des poèmes et des écrits sur l’art, ”Attente en automne” paru en 1999 serait la première oeuvre de fiction de Charles Juliet.

Attente en automne ; suivi de Maria ; et de Turbulences / Charles Juliet, Gallimard (Folio), 2005, ISBN 2-07-042010-8 

Maintenant que je me suis acquittée de mon billet automnal, je vais prendre un solide petit-déjeuner, puis je sortirai. Et peut-être que ce soir je ferai des courses car, comme l’écrivait si bien charles Juliet, “mes placards eux aussi étaient vides” !

Une belle satire sociale

une-touche-damour

challengeabc2008

“Une touche d’amour” se déroule à Coventry en 1986. Le personnage principal, Robin Grant, est un étudiant en lettres, en cours de doctorat depuis quatre ans. Il traverse une période de doute, de dépression. Il a le sentiment que sa vie jusqu’alors n’a été qu’une successions de ratages, ne se voit pas d’avenir. Il vit presque reclus dans un appartement crasseux et lit « La pesanteur et la grâce » de Simone Weil, œuvre dans laquelle il retrouve ses propres questionnements identitaires. Sa vie tourne au drame le jour où il se voit soupçonné de s’être exhibé devant un petit garçon et est accusé à tort d’outrage à la pudeur.

Le roman est composé de quatre parties, chacune organisée autour d’une nouvelle écrite par Robin : « Une communion d’esprits », « Le chanceux », « Une dispute d’amoureux », « Le malchanceux ». La construction, sans être extrêmement originale, est assez élaborée : voix et points de vue multiples, adresses au lecteur, romans dans le roman… L’intrigue quant à elle est assez mince. Plusieurs histoires secondaires sont à peine esquissées, laissant au lecteur un goût d’inachevé. Mais au-delà de l’histoire prétexte, on retient surtout du roman le regard sans concession que Jonathan Coe porte sur la société britannique de la fin du XXe siècle.

Dépression, crise conjugale, isolement social, trahison amicale, racisme, homophobie et préjugés en tous genres : ce serait tout à fait déprimant, s’il n’y avait l’humour grinçant de l’auteur (la description qu’il fait de l’université vaut son pesant de cacahuètes). On cherche en vain la touche d’amour annoncée par le titre, mais on trouve finalement une belle satire sociale.

Une touche d’amour / Jonathan Coe ; traduit de l’anglais par Jean Pavans, Paris, Gallimard (collection Folio), 2004, ISBN 2-07-042812-5

Jonathan Coe (1961-…) est un écrivain britannique auteur de romans et de biographies, surtout connu à l’étranger depuis son quatrième roman « Testament à l’anglaise », le premier à avoir été traduit en français. Sept romans ont à ce jour été publiés en France :

  • La femme de hasard (1987)
  • Une touche d’amour (1989)
  • Les nains de la mort (1990)
  • Testament à l’anglaise (1994) a reçu le Femina étranger en 1995
  • La maison du sommeil (1997) a reçu le Médicis étranger en 1998
  • Bienvenue au club (2001)
  • Le cercle fermé (2004) suite de Bienvenue au club