Seul sur la planète Californie

Nouveaux Indiens

“Il y aura de la musique, d’autres cannibales, d’autres manières d’utiliser la chair, deux élections, de la musique encore.
Il y aura une enquête et une autre enquête.”

Un anthropologue français passe deux mois aux États-Unis près du campus de Berkeley, pour étudier le travail d’un musicien avec son groupe d’étudiants. Dans l’école de musique, des affiches sont placardées : “We miss you Mary”. Mary était étudiante en danse dans la même école. Anorexique depuis plus d’un an, elle est décédée peu avant l’arrivée de l’anthropologue. Quand elle est tombée malade, elle revenait d’un voyage chez les Guayaki, des Indiens anthropophages. L’histoire de Mary va donc beaucoup intéresser l’anthropologue…

“Les anthropologues sont des rats de bibliothèque qui en sortent parfois, la peur au ventre, parce qu’il n’y a pas encore de livre sur les hommes qui les intéressent, et que ce livre, en dépit des fièvres et du vaudou, eh bien il faut l’écrire.”

Ce qui m’a amusée à la lecture de ce roman, c’est d’imaginer qu’il pourrait être le premier d’une série avec A. l’anthropologue en héros récurrent. A. y serait un genre de Colombo de l’anthropologie. Car il ne paie pas de mine, l’anthropologue. Il a tout de l’anti-héros qui déteste les voyages, vomit dans l’avion, ne se remet pas du jetlag, et se balade partout avec son guide Lonely Planet comme un pauvre touriste égaré aux États-Unis. Je le verrais bien, dans une prochaine aventure, troquer son guide Lonely Planet contre un plan du métro parisien et aller s’installer non loin du campus de Paris 8, histoire d’observer un peu les rappeurs de Seine-Saint-Denis. Et alors un crime aurait lieu au Stade de France… Naturellement ce genre de série policière aurait tout à fait sa place dans une collection “Grands détectives” ou équivalent. Mais ce qui vaut au roman de Jocelyn Bonnerave une publication dans la collection “Fiction & Cie” du Seuil, c’est probablement son style qui va par moments fureter du côté du slam, de la poésie sonore… (je ne sais pas exactement quel terme conviendrait à l’auteur, mais je ne manquerai pas de l’écouter prochainement dans une émission de la nuit, avec l’espoir de comprendre alors vraiment ce qu’il a voulu faire). Ce roman est donc plutôt à ranger du côté de la littérature expérimentale.

“Antoine fait la gueule parce qu’il croit que je me suis moqué de son accent québécois. C’est de plaisir que j’ai ri, à l’entendre pour la énième fois bricoler ma langue d’une autre manière. Impossible de lui faire comprendre. Il faudrait du temps pour lui dire ce que j’aime dans la langue, quelle joie ça me donne qu’on la torde, qu’on la remonte dans l’autre sens, quelle espèce de musique ça me chante. Je suis venu pour la musique, je suis peut-être venu pour la langue, ou pour autre chose encore ?”

Que dire d’autre de l’histoire ? Qu’elle se déroule sur fond de campagne électorale américaine, que certains personnages secondaires valent le détour, comme une chanteuse SDF ou un mangeur de sauce bolognaise passionné de bambous, et que l’anthropologue ne reste pas longtemps tout seul sur sa planète californienne, ce qui donne lieu à quelques scènes de sexe avec une musicienne végétarienne. Enfin, de l’énigme de la mort de Mary je ne dirai rien, si ce n’est que c’est une histoire folle, qui flirte dangereusement avec le ridicule, mais qui inspirera peut-être à nos dirigeants un nouveau plan de lutte contre l’obésité.

Un roman qu’on lit d’une traite et avec le sourire !

Nouveaux Indiens / Jocelyn Bonnerave, Seuil (Fiction & Cie), 2009, 169 p., ISBN 978-2-02-098974-9

Un petit tour sur les autres avis bloguesques est très réjouissant, car ce roman divise et je dois dire que lire tous ces billets à la suite m’a bien fait rire : “Nouveaux Indiens” a enthousiasmé Cathulu. Il a également plu à Papillon, Wictoria, Lou, Lael et Catherine. Il a déplu à Doriane qui a trouvé son style indigeste, tandis que Mariel considère que la mayonnaise n’a pas pris. Il n’a pas plu non plus à Gangoueus et JoëlleCalypso a carrément détesté : c’est le plus mauvais roman qu’elle ait lu de sa vie. Enfin il a déconcerté Saxaoul et Stephie qui l’ont abandonné. 

Livres voyageurs Nouveaux Indiens est le premier roman de Jocelyn Bonnerave, anthropologue né en 1977. Merci à Chez les filles et les Éditions du Seuil pour me l’avoir envoyé. J’en fais un livre voyageur, c’est-à-dire que je le prête à tout blogueur de lecture connu de moi qui en fera la demande en commentaire.

4/71%

Obscurs dans la nuit solitaire

Contretemps

“Dés le premier instant, il s’était méfié d’elle.
Quelques battements de cils, une main frôlée et deux ou trois sourires plus tard, il l’adorait.”

Une nuit Melvin Epineuse reçoit un curieux coup de téléphone. Un certain Bruno Bar a disparu et on lui propose de le retrouver contre une coquette somme d’argent. Melvin accepte la mission et décide d’appliquer au cas de Bruno Bar sa méthode de recherche des clés. Il décide donc de ne pas le chercher mais de déambuler sur la planète jusqu’à ce que celui réapparaisse là où il s’y attendrait le moins. Et comme il a alors envie d’églises, il commence sa déambulation à Florence, où il fait la connaissance de Lorraine…

Quel curieux premier roman ! L’auteur s’y amuse visiblement beaucoup et nous entraîne avec lui dans son humour absurde. En le lisant j’ai pensé à Kourkov, cet auteur russe d’Ukraine qui manie le même genre d’humour pour conter des histoires aussi rocambolesques. J’ai aussi songé à un auteur français avec lequel pourtant ma première rencontre n’a pas été très heureuse, à savoir David Foenkinos, car comme lui Charles Marie aime s’attarder sur de toutes petites choses du quotidien et les considérer avec un humour décalé (il m’a même donné envie de revenir vers DF !). 

“Melvin voulait faire quelque chose mais il ne savait pas quoi, comme à son habitude. Ce sentiment soudain d’être une ménagère bourgeoise avec des aspirations caritatives lui donna un bref haut-le-coeur.”

Ce roman est composé d’une succession de courtes parties d’une à trois pages, chacune portant un titre pouvant être emprunté aussi bien à Virgile qu’aux Bee Gees. On y passe du coq à l’âne, de l’enquête qui continue, aux souvenirs de Melvin, en passant par des réflexions sur toutes sortes de sujets d’importance, comme par exemple la nourriture dans la littérature. On suit Melvin de Paris à Budapest en passant par Florence, et on explore avec lui les catacombes où s’affrontent de mystérieuses sociétés secrètes. On sourit très souvent en lisant ce roman, à peine contrarié par les trop nombreuses coquilles. Car il est très agréable pour le lecteur de n’avoir qu’à mettre ses pas dans ceux de l’auteur, de lui faire confiance, de se laisser entraîner sans du tout savoir où il va. Bref, c’est un roman original et léger, que j’ai pris suffisamment de plaisir à lire pour vous le recommander.

Contretemps / Charles Marie, Aux forges de Vulcain (Littératures), 2009, 163 p., ISBN 9782953025910

Livres voyageursJ’ai été ravie d’attaquer la rentrée littéraire 2009 avec Contretemps, le premier roman de Charles Marie, qui est aussi le premier roman publié dans la collection Littératures des jeunes éditions Aux forges de Vulcain. L’illustration de couverture est de Julien Pacaud. Ce roman est disponible à la vente à la Librairie internationale Jean Touzot (38 rue Saint Sulpice, Paris 6e), en ligne sur le site de l’éditeur, et il peut être commandé chez tout libraire. Je remercie l’éditeur de m’avoir envoyé cet exemplaire. J’en fais un livre voyageur, c’est-à-dire que je le prête à tout blogueur de lecture connu de moi qui en fera la demande en commentaire.

1%1/7

Un certain cercle littéraire au nom à rallonge

Le Cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates

“Lire de bons livres vous empêche d’apprécier les mauvais.”

A Londres en 1946, Juliet, écrivain à la recherche d’une nouvelle inspiration, reçoit une lettre d’un certain Dawson Adams de Guernesey. Il est en possession d’un livre qui lui a appartenu et sur lequel figurent encore son nom et son adresse. Comme il aimerait se procurer d’autres livres et qu’il n’y a plus de librairie à Guernesey, il s’adresse à Juliet, espérant qu’elle pourra lui recommander une librairie londonienne à laquelle passer commande. Dés sa première lettre, il fait allusion au mystérieux Cercle des amateurs de littérature et de tourte aux épluchures de patates, cercle créé pendant la Seconde guerre mondiale par sept habitants de Guernesey qui avaient un soir dépassé l’heure du couvre-feu et n’avaient alors pas trouvé meilleur prétexte pour se justifier auprès des soldats allemands. Il n’en faut pas plus pour piquer la curiosité de Juliet. Elle va répondre à sa demande par des questions, et ce sera le début d’une correspondance à plusieurs voix… 

Ce roman épistolaire a été écrit à quatre mains par une ancienne libraire et bibliothécaire de 74 ans (Mary Ann Shaffer) et sa nièce, auteur de livres pour la jeunesse (Annie Barrows). Gravement malade, Mary Ann Shaffer est décédée peu avant la publication de ce qui allait être son premier roman. Il y a fort à parier que l’idée de ce roman a été inspirée par 84, Charing Cross Road. Mary Ann Shaffer et Annie Barrows ont en quelque sorte réincarné Helene Hanff en personnage de fiction, faisant d’elle Juliet, une anglaise vivant à Londres au lendemain de la Seconde guerre mondiale. D’Helen Hanff elles ont gardé la curiosité des autres et le ton de ses lettres, entre amour des livres et autodérision. De “84, Charing Cross Road”, qui était rappelons-le une correspondance réelle entre une américaine et le personnel d’une librairie londonienne, les deux auteurs ont également repris l’époque, les privations de l’Après-Guerre, et surtout cette forme de correspondance à plusieurs voix, dans laquelle certains correspondants reviennent régulièrement, d’autres n’apparaissent qu’une fois, tandis que certains personnages manquent à l’appel. A partir de cette idée formidable, elles ont écrit un roman qui doit certainement son succès à sa simplicité, sa facilité d’accès, mais qui n’en est pas moins original et très agréable à lire. Bien sûr c’est gentillet, plein de bons sentiments… mais j’ai passé un si bon moment sur cette île, que je ne bouderai pas mon plaisir.

Juliet est une femme de 32 ans encore célibataire. Nous apprenons rapidement qu’elle a failli se marier quelques années plus tôt, mais y a renoncé la veille de la cérémonie (pour la meilleure des raisons). Dans ses lettres à son amie Sophie, elle confie volontiers avec humour ses déboires sentimentaux. Alors quand elle entame une correspondance avec Dawson, tandis qu’elle poursuit ses bonnes relations épistolaires avec son éditeur Sidney (frère de Sophie), et qu’un mystérieux admirateur la couvre de fleurs, le lecteur amusé s’interroge… Amusé ou légèrement agacé par cet aspect marketing. Personnellement je me serais bien passée de l’histoire avec Mark (l’admirateur aux fleurs), qui fait par moments dangereusement pencher le roman vers la chick-lit.

Blason de GuerneseyMais alors pourquoi ai-je aimé ce livre ? Parce qu’il y est question de la découverte de la lecture par quelques voisins réunis par le hasard et la guerre. Chacun d’eux dans ses lettres va raconter à Juliet sa propre rencontre avec la littérature. Et certains le feront fichtrement bien. C’est bien simple, en lisant certaines de ces lettres, j’ai éprouvé le même plaisir que celui que j’éprouve à lire des blogs de lecture. J’ai donc trouvé ça très agréable. Ce roman est un hommage aux livres, à la littérature, et peut-être plus encore aux lecteurs.

“Au début,  je n’ai pas aimé Les Hauts de Hurlevent, mais à la minute où le spectre de Cathy s’est mis à gratter la vitre de ses doigts osseux, j’ai senti ma gorge se nouer, et le noeud ne s’est pas relâché avant la fin du livre. J’avais l’impression d’entendre les sanglots déchirants d’Heathcliff à travers la lande.”

Drapeau de GuerneseyEt puis petit à petit, au fil des lettres, le thème de la lecture cède la place à celui de l’Occupation allemande. On apprend énormément de choses sur ce qu’ont vécu les habitants de Guernesey pendant la Guerre. Parce que les habitants de l’île prennent la plume à tour de rôle, on est en totale empathie avec eux, et on espère comme eux le retour d’Elizabeth dont ils sont sans nouvelles. Aussi avance-t-on dans l’histoire avec crainte, espoir et beaucoup de curiosité pour ce qui nous attend. Bref, c’est un roman qu’il est difficile de lâcher avant la fin, un roman qu’on a envie d’offrir, de recommander. Un roman qui mérite bien son succès !

Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates / Mary Ann Shaffer & Annie Barrows, traduit de l’américain par Aline Azoulay-Pacvon (titre original : The Guernsey Literary and Potato Peel Pie Society), NiL, 2009, 390 p., ISBN 978-0-385-34099-1 

Les avis de Lilly, Isil, Lau, LoumanoAlwenn, Karine, Emma,  Leiloona, Stephie, Keisha, Katell, Sylire, Brize, Manu, Ys, Fashion, Caro[line], Delphine

La petite voix du coeur

La petite voix du coeur

“Il l’avait laissée là,
avec ses rêves de courtepointe à l’ancienne, de porcelaines
et de photos de famille dans leur cadre doré.”

Novalee a 17 ans et est enceinte de 7 mois, quand elle est abandonnée par son petit-ami (avec 7,77 dollars en poche), dans un supermarché, au bord d’une route qui devait les conduire en Californie. Pendant deux mois, elle va revenir chaque soir se cacher dans le supermarché pour y passer la nuit, jusqu’à accoucher dans le magasin…

Avant son départ pour la Californie, Novalee avait acheté un Polaroïd avec l’intention de se faire photographier à chaque frontière d’État. Plus tard, elle achète un véritable appareil photo dans un marché aux puces. Et c’est à partir de là, que Novalee a eu pour moi les traits de Charlotte Gainsbourg ! Des images du film “La petite voleuse” se sont superposées à ma lecture. Et comme j’aime bien ce film, cela m’a rendu le roman très sympathique.

Ce roman est avant tout une histoire, celle de Novalee de 17 à 25 ans. Au début Novalee est sur une route. Au bout du voyage, elle espère trouver une maison à deux étages avec un balcon qui donne sur l’océan. Mais dés le début, nous savons que son projet va être contrarié. Novalee va rencontrer des obstacles (un abandon, un enlèvement, une tornade, un incendie…). Elle va croiser des méchants vraiment très méchants, et des gentils particulièrement gentils.  Mais nous savons que cela finira bien pour elle. Aura-t-elle la maison de ses rêves ? Sans doute que non, pas exactement. Mais elle aura autre chose, mieux peut-être. Le happy end est au bout du chemin, nous le savons dés le départ, mais le voyage n’en est pas moins agréable. Et cerise sur le gâteau : le roman s’achève sur une liste comme je les aime ! Bref, c’est un petit roman sans prétention, mais aussi une excellente surprise.

D’autres avis sur les blogs de lecture : Charlie Bobine, Les rats de biblio, Stephie, Karine, Isil, Yueyin, Hathaway et Fashion.

chaîne de livres 2009

J’ai lu ce roman dans le cadre de la Chaîne des livres. Il était proposé par Doriane. Mais il fait aussi partie du Défi Blog-o-trésors où il avait été proposé par Charlie Bobine.

Blog-o-trésors

Le soldat et le gramophone

 le-soldat-et-le-gramophone

Imaginez un roman avec un titre un peu étrange évoquant un roman de guerre (Le soldat et le gramophone) et une photo de couverture en noir et blanc pas vraiment emballante (un accordéoniste semblant poser pour le photographe sur une plage déserte entouré de chiens errants). Vous ouvrez ce livre, et vous tombez sur une table des matières qui vous charme d’emblée. Elle est vraiment curieuse cette table des matières avec ses titres à rallonge. Elle fait trois pages, trois pages que j’ai lues intégralement avec infiniment de plaisir, commençant déjà à aimer follement ce roman que je n’avais pourtant pas encore véritablement entamé.

Puis j’ai commencé le premier chapitre titré : “Où l’on voit un coeur faire la course avec le champion du monde du cent mètres, que pèse une vie d’araignée, pourquoi celle qui n’était que tristesse écrit au fleuve cruel, les compétences du camarade suprême de l’inachevé en matière de magie”.

Dans ce premier chapitre nous faisons connaissance d’Aleksandar, le héros du roman et narrateur à la première personne. Il doit avoir douze ou treize ans et vit en Bosnie. Le soir du 25 septembre 1991, il connaît le premier événement marquant de sa jeune existence : la mort de son grand-père. Et c’est de la perte de ce grand-père qui s’éteint sous ses yeux, qu’Aleksandar va tirer son goût pour l’inachevé :

“Tout ce qui est achevé, chaque mort me semble inutile, malheureux et immérité. Les étés deviennent automne, les maisons deviennent des ruines et les gens sur les photos deviennent photos sur des pierres tombales. Il y a tant de choses qui ne devraient pas s’achever – les dimanches pour que ne viennent pas les lundis, la construction des barrages pour que les fleuves continuent leur course. (…) Je suis contre la fin, contre la destruction ! Il faut suspendre l’achèvement. Je suis le camarade en chef de ce qui continue pour toujours et je soutiens ce qui va ainsi de suite !” 

Très vite la guerre éclate dans l’ex-Yougoslavie. Et comme le père d’Aleksandar est serbe et sa mère bosniaque, la famille décide de quitter le pays pour l’Allemagne. Nous allons ainsi suivre l’histoire d’Akeksandar de 1992 à 2002 alors qu’il sera en exil. Et pourtant la majeure partie de ce qui nous sera raconté se déroulera en Bosnie, car c’est en fait une pêche aux souvenirs à laquelle nous allons assister. 

Il est très difficile de décrire la construction extrêmement complexe de ce roman. J’y ai vu 3 parties. La première s’achève le 1er mai 1999. Ensuite  on trouve “Le bon vieux temps d’Aleksandar Krsmanovic”. Ce sont des souvenirs qu’Aleksandar semble avoir écrits en Allemagne pour se rappeler le temps d’avant la guerre. Cette 2e partie s’achève sur la mort du grand-père (soit au début de la 1ère partie !). Enfin la 3e partie commence le 11 février 2002. Mais bien sûr le roman n’a rien de chronologique, car tandis que le temps continue de couler pour Aleksandar, les souvenirs affluent. Certains chapitres ressemblent à des poèmes, d’autres à des lettres, d’autres encore à des listes. Aleksandar s’efforce de ne pas oublier. Alors il écrit pour fixer ce qui a été.

Le parcours d’Aleksandar ressemble beaucoup à celui de Saša Stanišic. C’est pourtant  bien d’un roman dont il s’agit, mais un roman très personnel, qui aborde des sujets dont on sent bien qu’ils touchent l’auteur de près, à savoir notamment la guerre et l’exil. A partir d’éléments autobiographiques, Saša Stanišic a écrit un roman aux multiples personnages (on s’y perd un peu parfois), un roman aux multiples histoires comme enchâssées les unes dans les autres, un roman aux multiples locuteurs. C’est un magnifique roman qui m’a enthousiasmée, de ces livres qui vous font rire, qui vous émeuvent, qui vous font réfléchir, bref de ces livres qu’on n’oublie pas.

Pourtant vers la fin, ce roman m’a un peu déçue. J’ai commencé à lui trouver des longueurs. Et puis surtout la véritable fin m’a semblé manquée, parce que trop parfaite, trop attendue aussi. Je crois que j’aurais préféré un roman plus “inachevé”. Il aurait pu certainement se terminer à la page 363, à la fin d’une liste désespérément nostalgique. Sans ces treize pages de trop, j’aurais adoré ce roman.

Le soldat et le gramophone / Saša Stanišic, traduit de l’allemand par François Toraille (titre original : Wie der Soldat das Gramofon repariert), Stock (La Cosmopolite), 2008, 375 p., ISBN 978-2-234-06020-3

Né en 1978 d’un père bosniaque et d’une mère serbe, Saša Stanišic a fui la Yougoslavie avec sa famille en 1992 et s’est installé en Allemagne où il vit aujourd’hui. Il y exerce la profession de journaliste, y a publié des nouvelles et écrit pour le théâtre. “Le soldat et le gramophone” est son premier roman. On apprend tout cela et d’autres choses encore dans une intéressante interview de l’auteur sur le site d’Hachette. Et l’interview de l’auteur sur le site du Télégramme n’est pas mal non plus.

Les avis de PapillonKathel et Sylire.

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Comme ce roman a été publié en France en août 2008, il fait aussi partie du Challenge du 1% littéraire 2008. Et comme c’est le 7e livre que je lis dans le cadre du challenge du 1%, on peut considérer que j’ai terminé ce challenge. Hourrah !

Challenge du 1% littéraire 2008

Août 2009 : j’attribue à ce roman le Levraoueg d’or ex-aequo du premier roman 2008-2009 !

Dans la ville des veuves intrépides

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Tout commence le 15 novembre 1992, un dimanche ordinaire, à Mariquita, petit village colombien. Ce jour là, des hommes en armes et se disant appartenir à l’armée du peuple débarquent à Mariquita. Ils emmènent avec eux tous les hommes du village, les enrôlant malgré eux dans la guérilla, n’hésitant pas à abattre les quelques résistants sous les yeux de leurs familles. Après leur départ, ne restent plus à Mariquita que les femmes, les enfants et le prêtre. Les femmes vont alors devoir s’organiser pour survivre, prendre en main la mairie, l’école, l’agriculture, et réinventer une société nouvelle fondée sur la propriété collective et la démocratie participative…

Mais quiconque résumerait sérieusement, comme je viens de le faire, le début de ce roman, ne rendrait absolument pas compte de qu’il est réellement, de sa folie, de sa drôlerie, de sa truculence. Sa construction est très originale. Chaque chapitre se déroulant à Mariquita est centré sur l’une des habitantes du village. Et entre deux chapitres, s’intercalent de courts récits de vie (d’une page ou deux) écrits par un journaliste qui parcourt le pays à la rencontre des guérilleros. Les récits journalistiques sont écrits sérieusement, avec réalisme, et constrastent avec les chapitres de fiction. C’est pourtant la même histoire qui s’y raconte, les mêmes vies frappées par la violence, la misère, l’analphabétisme, et la guerre perpétuelle. Puis à la fin du roman, James Cañon réunit fort habilement les deux parties, en faisant entrer le journaliste dans la fiction, avec dans son sac à dos un exemplaire de “Cent ans de solitude”. 

Difficile d’ailleurs de parler de ce roman, sans évoquer Gabriel García Márquez et son “réalisme magique”, tant James Cañon semble s’être nourri de cette culture. C’est un conte, une fable qu’il nous raconte, comme un rêve construit pourtant sur une dure réalité. Mais il y aurait mille façons de parler de ce livre, car il y a en fait plusieurs romans en un, plusieurs tons et plusieurs grands sujets : celui bien sûr de la Colombie déchirée par les luttes armées, mais aussi ceux de l’identité sexuelle et de l’invention d’autres modèles sociétaux. C’est un premier roman très ambitieux, très riche, dont la lecture est absolument jubilatoire. Une très belle découverte !

Dans la ville des veuves intrépides / James Cañón, traduit de l’américain par Robert Davreu (titre original : Tales from the town of widows), Belfond, 2008, 379 p., ISBN 978-2-7144-4348-9 

James Cañon (1968-….) est d’origine colombienne, mais vit aujourd’hui à New York, où il a publié quelques nouvelles. “Dans la ville des veuves intrépides” est son premier roman. Et il paraît, d’après une interview de l’auteur sur le site de Belfond, que son prochain roman parlera des personnes déplacées en Colombie, de la religion, de la politique de l’immigration américaine et encore et toujours de la condition féminine. Personnellement, j’ai hâte de lire ça…

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Les avis de Catherine, Clochette, Sylvie, Le Bibliomane et l’abandon de Jules.

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Août 2009 : j’attribue à ce roman le Levraoueg d’or ex-aequo du premier roman 2008-2009 !

Métro, boulot, Queneau

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“Le chiendent”, publié en 1933, est le premier roman de Raymond Queneau. C’est un roman que l’on ne peut guère raconter. A peine peut-on le décrire. Il s’agit d’un roman circulaire, les deux premières phrases étant aussi les deux dernières :

“La silhouette d’un homme se profila ; simultanément, des milliers. Il y en avait bien des milliers.”

“La silhouette”, c’est ainsi qu’est désigné le personnage principal. C’est un homme parmi tant d’autres. On le découvre dans la foule, dans les transports en commun après sa journée de travail. Son quotidien est à la fois ordinaire et sinistre. Quand  il rentre chez lui, il retrouve “la femme” et “l’enfant”, personnages tout aussi anonymes que lui. Ensemble ils partagent alors ce que Queneau appelle “le bouffer”. Dés son premier roman, Queneau a donc trouvé son style, un style tantôt littéraire, tantôt la transcription écrite du français parlé, tantôt un peut tout ça en même temps, des mots familiers apparaissant par exemple dans une syntaxe littéraire. Cela peut faire sourire, cela peut agacer aussi parfois, mais en tous cas cela maintient le lecteur à distance. Nous sommes devant un roman qui ne cherche pas à nous donner l’illusion de la réalité. Il reste un roman, et les personnages ne sont jamais que des êtres d’encre et de papier.

Petit à petit le personnage qui n’en est pas encore un prend de l’épaisseur sous les yeux du lecteur. De silhouette, il devient être plat, puis il acquiert une consistance et se fait véritablement personnage. Il est alors enfin nommé. Il s’appelle Étienne Marcel. La femme devient alors Alberthe et l’enfant Théo. Plusieurs personnages, au début sans lien les uns avec les autres, apparaissent petit à petit : Pierre Le Grand, Meussieu et Mme Belhôtel, Mme Cloche et son frère Saturnin, Narcense et son ami Potice… Et puis des liens se créent ou sont révélés au lecteur.

J’ai vraiment joué le jeu de la lecture pendant les deux premiers chapitres de ce roman qui en compte sept. Dans le courant du troisième chapitre, c’est-à-dire au bout de cent cinquante pages environ, j’ai commencé à m’ennuyer. Sans abandonner le roman pour autant, je m’en suis détournée quelque temps, au profit d’un recueil d’articles de Queneau : “Bâtons, chiffres et lettres”.

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Dans le premier article de ce recueil titré “Ecrit en 1937″, Queneau s’explique sur son intérêt pour le langage populaire dont il situe l’origine à la lecture des “Pieds Nickelés”. Puis dans le deuxième article intitulé “Technique du roman”, il révèle quelques contraintes formelles ayant présidé à la construction de son roman “Le chiendent”. Ces deux articles m’ont beaucoup plus intéressée que le roman lui-même. J’ai d’ailleurs bien envie d’écrire quelque chose qui ne peut que déplaire aux passionnés de Queneau : aujourd’hui je le considère comme un poète, comme un théoricien de la littérature, et très accessoirement comme un romancier ou plutôt comme un théoricien ayant illustré par le roman quelques unes de ses théories. Évidemment ce jugement est très prématuré, puisque je l’ai très peu lu. Mais je ne peux pas vous cacher que je n’ai pas beaucoup de plaisir à la lecture de ses romans. Et je pense d’ailleurs qu’il s’est certainement beaucoup plus amusé à les écrire, que moi à les lire. J’en suis assez confuse, car j’ai malgré tout beaucoup de sympathie pour cet univers. Et puis, on ne peut qu’être admiratif, car c’est un premier roman. Le roman paraît en 1933, un an après “Voyage au bout de la nuit” qui lui aussi a réinventé l’écriture à partir du langage parlé. Et puis on est un quart de siècle avant le Nouveau roman et la création de l’Oulipo par Queneau.  En 1933 déjà il s’interroge sur ce que peut être le roman au XXe siècle. Il écrit finalement un roman sur le roman, ou qui travaille la question du roman. Et pour cette raison, peut-être que le lecteur idéal de Queneau est lui même romancier, ou théoricien de la littérature, ou les deux à la fois. Mais le lecteur lambda dans mon genre, même si ces questions l’intéressent, il reste un peu sur la touche. Enfin c’est ce que j’ai ressenti.

J’ai beaucoup lutté pour ne pas abandonner “Le chiendent” qui compte plus de 400 pages. J’ai tenté de m’intéresser aux multiples histoires, car il y a des péripéties romanesques : un mariage d’argent, des morts, la recherche d’un trésor… J’ai parfois souri lisant certaines scènes. Mais l’intérêt plus spécifiquement romanesque, cet intérêt que l’on porte au devenir des personnages, cette envie de connaître la suite, rien de tout cela n’était au rendez-vous. J’ai finalement sauté allègrement par-dessus certaines séquences et j’ai fini le roman sans plus compendre grand chose à l’intrigue… 

Le chiendent / Raymond Queneau, Gallimard (Folio), 1995, ISBN 2-07-036588-3

Bâtons, chiffres et lettres / Raymond Queneau, Gallimard (Folio), 1994, ISBN 2-07-032845-7

A l’école on apprend bâtons, chiffres et lettres
en se curant le nez.”
(Chêne et chien)

Les bombes pleuvaient et moi j’attendais Georges

Les bombes tombaient comme la mousson sur l’Inde lointaine.

Beyrouth, en pleine guerre civile. Dix mille bombes sont déjà tombées sur Beyrouth, quand nous faisons connaissance de Georges et Bassam, deux amis d’enfance alors adolescents.  C’est Bassam qui raconte. Il raconte leur quotidien fait de petits boulots, de petits larcins, de virées à moto, de filles. Car la vie continue malgré la guerre, ou plutôt avec elle. Les bombes font maintenant partie de ce quotidien (comme sur la magnifique photo de couverture). Bassam sait qu’après la première bombe, arrive toujours la deuxième, exactement au même endroit. Ensuite ce sont les cris, le sang, et puis les enterrements. Leur adolescence n’est pas tout à fait ordinaire. Ils ne vont pas au lycée. Ils n’ont plus qu’une mère pour l’un, une tante pour l’autre. Ils sont armés. Mais la vie continue, avec les premières expériences et puis le goût du risque et du danger que connaissent beaucoup d’adolescents, mais qui trouve dans la guerre bien des occasions.

“La guerre, c’est pour les voyous. Les motos aussi. Pour les voyous et pour les adolescents aux cheveux longs comme nous, qui portent une arme à la ceinture, roulent avec un réservoir rempli d’essence volée et n’ont nulle part où aller.”

Au début du roman, les deux amis sont donc à peu près dans la même situation. Et pourtant leurs chemins vont se séparer. Pour Bassam ce sera l’exil, c’est en tous cas de Rome qu’il rêve dés le début du roman. Et pour Georges ce sera la milice chrétienne. Bassam restera certainement marqué à jamais par sa jeunesse sous les bombes. On le pressent. Il restera marqué, comme le sont d’ailleurs plusieurs personnages du roman, survivants d’une autre histoire. Il y a d’abord sa mère et puis le photographe, tous les deux arméniens. Il y a aussi sa grand-mère dont le frère est mort à Bir Hakeim pendant la Seconde guerre mondiale. Et puis il y a Linda d’origine portugaise et dont le père a été “tué par Salazar”.

La brise matinale m’a frôlé, parfumée au jasmin. Un banc de papillons a remué ses ailes gigantesques, soulevant la brume des vallées, et mes paupières ont papilloté à leur tour. Mes mains se sont tendues, mes deux index ont appuyé sur la gâchette et j’ai tiré sur lui, j’ai vidé mon chargeur dans son sourire.

Dix mille bombes, dix mille gifles, dix mille vagues, dix mille poissons… Bassam compte tout par dizaine de milliers. Tout cela est trop. Il a déjà vécu beaucoup trop de choses.

Est-ce moi qui ai eu un peu de mal à entrer dans le roman ? Ou bien le roman a-t-il gagné en intensité au fil des pages ? Quoi qu’il en soit, au début j’étais intéressée mais pas encore enthousiaste. Et j’ai finalement adoré ce roman. C’est un premier roman époustouflant, d’une grande violence mais aussi parfois d’une grande poésie, qui dit magistralement l’absurdité de la guerre. Souhaitons-lui bien plus de dix mille lecteurs.

De Niro’s game / Rawi Hage, roman traduit de l’anglais (Canada) par Sophie Voillot, Denoël (Denoël & d’ailleurs), 2008, ISBN 978-2-20725952-8 

“De Niro’s game” a été écrit en anglais. Au Québec, où vit Rawi Hage, il a été publié en français sous le titre “Parfum de poussière”. Il y a reçu le Prix des libraires québécois. Son éditeur français lui a redonné son titre original, qui fait référence au film “Voyage au bout de l’enfer” et à la roulette russe à laquelle “jouaient” les jeunes beyrouthins imitant De Niro. Atom Egoyan aurait acheté les droits de “De Niro’s game” pour l’adapter au cinéma.

Ce roman va très probablement être très présent sur les blogs de lecture. Il a d’abord été chroniqué à l’occasion de sa sortie au Québec. Puis à sa sortie en France, il a été offert à plusieurs blogueurs de lecture par Denoël et Chezlesfilles (merci à eux).

Les avis de Kathel, Cathulu, Jules, Karine, Caro[line].

Challenge du 1% littéraire 2008

La déesse aveugle

challengeabc2008 

Anne Holt a été inspectrice de police, journaliste, avocate et ministre de la Justice en Norvège. “La déesse aveugle” est son premier roman, publié en 1993. Elle y fait apparaître le personnage d’Hanne Wilhelmsen, inspectrice à Oslo, que l’on retrouvera dans ses romans suivants. 

Le roman s’ouvre sur la découverte d’un cadavre, suivie de près par l’arrestation du coupable qui avoue sans difficulté. Il ne manque donc qu’une chose : son mobile. Et puis notre coupable semble avoir peur de quelque chose. Rapidement survient un deuxième assassinat et l’enquête commence véritablement. Il  y sera question de trafic de drogue et de corruption et il y aura plusieurs autres meurtres et tentatives de meurtres.

Que savons-nous de l’héroïne récurrente d’Anne Holt ? Hanne Wilhelmsen nous est décrite comme étant d’une grande beauté, d’une intelligence supérieure, aimée et admirée de tous. Elle est homosexuelle et fait en sorte de dissimuler sa vie privée à son entourage professionnel. Elle vit avec la même femme, Cécilia, depuis l’âge de 19 ans. Celle-ci est médecin, et tout aussi et belle et formidable que notre inspectrice.

Moins parfait et donc plus humain à mon sens est le deuxième personnage important et probablement récurrent, celui du procureur Hâkon Sand, qui a autant de défauts qu’Hanne a de qualités. Lui n’a pas réussi ses études brillamment mais plutôt dans la douleur, à force d’acharnement. Il court après les gardes pour améliorer son train de vie, et fait dans son travail de jolies bourdes qui ne sont pas sans conséquences. Et puis il aime en secret une avocate, Karen, ancienne camarade de fac, mariée à un autre, qui le considère comme un ami jusqu’à ce que le danger ne l’amène à chercher réconfort dans des bras accueillants.

Peut-être retrouve-t-on l’avocate dans les volumes suivants ? Et Fredrick, le journaliste ambitieux ? Pour le savoir, il me faudra lire “Bienheureux ceux qui ont soif”, puis “La mort du démon”, “Une erreur judiciaire” et “Cela n’arrive jamais”.

L’enquête nous est racontée de manière assez classique, dans le respect de la chronologie, chaque chapitre commençant d’ailleurs pas la date du jour. Le lecteur en sait plus que les deux héros et connaît donc assez rapidement l’identité de plusieurs des personnes impliquées, mais il s’interroge sur la manière dont l’inspectrice et le procureur vont découvrir la vérité et confondre les coupables. Ce n’est pas un roman d’une grande originalité, mais ce premier roman est suffisamment sympathique pour faire d’Anne Holt une auteure à suivre et d’Hanne Wilhelmsen un personnage à retrouver avec plaisir.

La déesse aveugle / Anne Holt, traduit du norvégien par Gro Tang, Points policier, 2006, ISBN2-029039514-2

Kathel l’a lu également et l’a beaucoup aimé.

Lizka et ses hommes : un roman emballant

challengeabc2008 

Alexandre Ikonnikov (1974-…) est un écrivain russe découvert en Allemagne. En effet, parce qu’il ne trouvait pas d’éditeur en Russie, il y a publié en allemand “Dernières nouvelles du bourbier”, son premier recueil de nouvelles. “Lizka et ses hommes” est son premier roman, cette fois publié en russe.

L’histoire de “Lizka et ses hommes” commence en 1939 dans la bourgade de Lopoukhov, petite ville de Russie centrale. Mais très vite nous arrivons en 1970, année de la naissance de l’héroïne. L’enfance de la petite Lizka se déroule donc dans la Russie soviétique, sur fond de guerre froide :

“Comme tous les autres enfants soviétiques, Lizka se réveillait au son de l’hymne national que diffusait la radio, elle mettait son foulard de pionnier et elle se rendait à l’école de Lopoukhov où on lui enseignait, en plus de la lecture, de l’écriture et du calcul, comment démonter une kalachnikov, enfiler un masque à gaz et échapper aux bombes américaines en se terrant dans une cave.”

Son premier amant sera Pacha, l’ouvrier de la chaufferie, et l’expérience ne sera guère concluante :

“- Quoi ? C’est pour ça que les gens se tirent une balle dans la tête, se cisaillent les veines, écrivent de la poésie et ont des insomnies ? pensa-t-elle en revenant chez elle. Non, non et non. Je ne serai amoureuse de personne, jamais !”

Et c’est pour fuir la mauvaise réputation qui allait lui coller à la peau si elle restait à Lopoukhov, que Lizka fait ses valises et part pour la ville de G. faire une école d’infirmière. Voilà pour le premier chapitre d’un roman qui en compte neuf et un épilogue. 

“Lizka et ses hommes” est l’histoire d’une jeune fille de la campagne qui débarque en ville, bien décidée à échapper au destin de sa mère et de sa grand-mère. C’est une jeune femme moderne, qui rêve d’amour et de réussite sociale et va prendre sa vie à bras le corps.  

Et vous savez où la jeune Lizka va chercher les réponses à ses questions existentielles ? Dans les livres :

“Jusque-là, Lizka avait été une lectrice peu acharnée, mais à présent, que ce fût par désoeuvrement ou parce qu’elle pensait trouver dans les livres quelques-unes des réponses aux questions qu’elle se posait, elle s’était mise à aimer lire des romans. Romans d’amour, d’aventures, romans historiques, policiers, tous la captivaient, l’entraînaient corps et âme dans un autre monde, un monde fascinant, mais, en même temps, aucun ne lui donnait d’instructions pour agir, aucun ne répondait à la question essentielle qui la hantait : comment poursuivre son existence.”

Le roman d’Ikonnikov déborde de la belle énergie de son héroïne. Tout va très vite dans “Lizka et ses hommes”. En quelques pages c’est plus d’un demi-siècle de l’histoire russe que nous parcourons à grands pas, dont ces années où tout a changé. Le style est alerte, le rythme effréné, l’héroïne volontaire. On la suit d’un homme à un autre, d’un logement à un autre, d’un job à un autre, d’une espérance à une autre.

Sous la Perestroïka de Gorbatchev, puis sous Eltsine, Liza va recontrer successivement Semione, un petit escroc, Viktor, le secrétaire du Comité de la ville du Komsomol, Arthur, un conducteur de trolley, Max, un militaire, et finalement Kostia, le poète, qui reprend la narration à la 1ère personne dans le 9e chapitre. 

Les hommes de Lizka sont comme les pièces d’un puzzle qui, une fois assemblé, représenterait la Russie d’aujourd’hui. C’est un très court roman, pourtant d’une richesse étonnante, fourmillant de détails sur la vie quotidienne en Russie. Tout ce que je cherchais chez Marinina c’est finalement chez Ikonnikov que je l’ai trouvé. Ce roman m’a emballée. Je cours me procurer son recueil de nouvelles au plus vite.

Lizka et ses hommes / Alexandre Ikonnikov, traduit du russe par Antoine Volodine, Points, 2005, ISBN 2-02-082612-7

Publié dans:  on 19 mai 2008 at 10:39 Commentaires (4)
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