Cosmos

“Cosmos”, paru en 1964, est le dernier roman de Witold Gombrowicz (1904-1969).

De quoi s’agit-il ? Le narrateur et son ami Fuchs louent une chambre dans une pension tenue par Mme Wojtys avec son mari Léon, leur nièce Catherette, leur fille Léna, son mari Lucien et son chat Jacquot. En chemin Fuchs et le narrateur ont remarqué quelque chose d’étrange : non loin de la pension, dans la campagne, un moineau était pendu dans un arbre par un fil de fer, trop haut pour que cela soit l’oeuvre d’un enfant. Pourquoi ce moineau a-t-il été pendu et par qui ? Autre source d’interrogation pour le narrateur : les lèvres de Catherette et celles de Léna. A son arrivée à la pension, il a en effet remarqué une anomalie à la bouche de Catherette, mais voilà que dans ses pensées les lèvres de Catherette se retrouvent associées à celles de Léna pourtant bien différentes. Pourquoi cette association ? Et ce sont ces deux étranges questions que le narrateur va ressasser.

De Fuchs nous savons qu’il a deux semaines de vacances et essaie d’oublier sa mésentente avec son chef de bureau. Du narrateur nous savons qu’il est étudiant et que sa présence dans cette pension est liée à une brouille avec sa famille, à Varsovie.

Non seulement le narrateur passe son temps à ressasser deux questions absurdes, mais en plus il interprète tout ce que dit ou fait son ami Fuchs en fonction de ses problèmes relationnels avec son chef. Et surtout il porte un drôle de regard sur les choses, observant chaque détail comme s’il regardait le monde pour la première fois, s’interrogeant sur chaque ligne du plafond, les mains de Lucien, un bout de bois dans le jardin…

Difficile de raconter l’histoire de  ce roman qui se commente d’ailleurs ainsi dans le dernier chapitre :

“Il me sera difficile de raconter la suite de cette histoire. D’ailleurs je ne sais pas si c’est bien une histoire. On hésite à appeler “histoire” une telle… accumulation et dissolution… continuelle… d’éléments…”

Difficile d’apposer un discours rationnel sur une oeuvre pareille. Alors on se tourne vers l’auteur. On interroge ses propres écrits sur l’oeuvre, dont la préface nous donne des extraits. Ainsi en 1962, dans son journal, Gombrowicz écrivait : 

“Qu’est-ce qu’un roman policier ? Un essai d’organiser le chaos. C’est pourquoi mon Cosmos, que j’aime appeler “un roman sur la formation de la réalité”, sera une sorte de récit policier.”

C’est donc un roman sur la formation de la réalité. Je suis sceptique. Est-ce un roman policier ? Pas vraiment, mais il y a des meurtres. Ce roman m’échappe. Il faudrait en savoir plus, lire le reste de son oeuvre, ses propres commentaires sur elle, interroger ses influences, prendre de la distance. Mais je ne suis pas dans cette démarche analytique. Je le lis entre un roman policier et une bd. Je lis pour des raisons mystérieuses (me distraire, fuir la réalité, mieux l’appréhender, me chercher, rencontrer les autres…) mais plus pour disséquer des oeuvres qui glissent entre mes mains, devant lesquelles mon jugement vacille. “Cosmos” me renvoie à mes insuffisances.

Peut-être faudrait-il le laisser poser et le reprendre plus tard. Mais voilà il y a le blog, les challenges (c’est devenu la lettre G de mon challenge ABC). Cela fait six mois que je blogue et j’ai déjà des doutes. A quoi bon parler de ce qu’on n’aime pas (voir la lettre Y) ? A quoi bon parler de ce qui nous échappe ? Je rends compte ici de mes expériences de lecture. Or ces expériences ne sont pas toujours bonnes, ou pas toujours simples. Pour Yourcenar, tout était clair. Je n’aime pas. Yourcenar a hérité d’une langue, d’une culture. Elle campe sur son héritage, le fait fructifier sans prendre aucun risque. Et elle m’ennuie. Rien de tel ici. Gombrowicz, lui, cherche, invente, explore. Et il me déstabilise. Et plus j’y pense et plus je me dis que j’aime être déstabilisée.

Et puis il y a cette question, que je posais déjà en ouvrant ce blog : comment choisissons-nous les livres que nous lisons ? Pourquoi “Cosmos”, alors qu’il y a tant et tant à lire ? Je me souviens, j’étais à la librairie, quasiment la seule de la ville, heureusement une excellente librairie. Je furetais au rayon russe, car je suis dans une période très russe. Mais j’ai glissé en Pologne sans m’en apercevoir. Si je n’ai pas lu tous les auteurs russes, généralement je connais au moins leurs noms, à force de fréquenter ce rayon. Mais là sur cette tablette, que des noms nouveaux pour moi. C’est à ça que je me suis rendu compte, que mes yeux s’étaient égarés en Pologne. Je n’avais jamais lu d’auteur polonais, c’était une expérience à tenter. J’en ai choisi un. Pourquoi “Cosmos” ? Peut-être qu’avec un titre pareil, on croit qu’on va comprendre le monde. Peut-être la mouche sur la couverture (je venais de lire “La vie des insectes”). Peut-être Maurice Nadeau. En effet, il y a sur la quatrième de couverture une petite phrase de Maurice Nadeau. Elle ne dit rien de bien extraordinaire cette petite phrase. Elle dit juste que Maurice Nadeau a aimé, qu’il l’a relu souvent, qu’il le conseille d’une certaine façon. Et Maurice Nadeau est généralement de bon conseil (je pense à Perec et Houellebecq).

“On n’a jamais fini de le découvrir. On n’a jamais fini non plus de se découvrir à travers lui.” (Maurice Nadeau)

Si vous êtes arrivés au bout de ce billet sans queue ni tête, vous vous demandez : mais finalement elle en pense quoi de “Cosmos” ? Je ne sais pas, mais c’était bien. Je vous le prête, si ça vous tente.

Cosmos / Witold Gombrowicz, traduit du polonais par Georges Sédir, Gallimard (Folio), 2004, ISBN 2-07-036-400-3

Publié dans: on 17 juillet 2008 at 6:28 Commentaires (1)
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Le coup de grâce à deux euros

challengeabc2008

Chiantitude infinie

Au début de ce court roman, nous sommes en 1919 à la gare de Pise, où Eric von Lhomond, un allemand d’une quarantaine d’années, blessé au pied, attend le train qui le ramènera en Allemagne. Au petit matin, au buffet de la gare, il entreprend de raconter un épisode de sa vie à deux mystérieux et silencieux auditeurs. Commence alors un récit à la première personne, beaucoup trop écrit, dans un style absolument insupportable, prétentieux et d’un autre âge, que le lecteur ne peut en aucun cas prendre pour un récit oral.

Dans une préface datée de 1962 (alors que le roman a été écrit en 1939), Marguerite Yourcenar s’en explique en nommant cela une “convention littéraire” et en s’abritant derrière “La sonate à Kreutzer” et “L’immoraliste”. Ce qui surprend malgré tout ici, c’est l’inutilité de l’introduction immédiatement suivie d’un monologue jamais interrompu par un quelconque retour à la situation initiale, pas même à la fin du roman.

Mais passons sur cette maladresse et venons en au coeur du récit. Il s’agit de prime abord de l’histoire d’une grande amitié entre Eric et Conrad. Pour vous donner une idée du style confondant de ridicule, voici comment Marguerite Yourcenar décrit Conrad, alors qu’Eric le retrouve après une séparation :

“Il avait gardé une innocence d’enfant, une douceur de jeune fille, et cette bravoure de somnambule qu’il mettait autrefois à grimper sur le dos d’un taureau ou d’une vague ; et ses soirées se passaient à commettre de mauvais vers dans le goût de Rilke.”

C’était la guerre et Eric s’était engagé dans le corps des volontaires qui participaient à la lutte antibolchevique en Estonie et en Courlande. Il y avait retrouvé Conrad et par la même occasion Sophie, soeur de Conrad. Sophie était amoureuse d’Eric, qui ne partageait pas ses sentiments (ou du moins le croyait-il) et elle se consolait dans les bras de quelques amants de passage, tandis qu’Eric lui préfèrait les prostituées. Mais c’était la guerre, et autour de nos héros une véritable hécatombe, et ce jusqu’à la fin, ô combien tragique.

Je me suis rarement autant ennuyée en lisant et ce court roman d’une centaine de pages m’a semblé durer une éternité. Est-il représentatif de l’oeuvre de Yourcenar ? J’ai appris à me méfier de cette collection (aux 4e de couverture systématiquement à côté de la plaque) qui ne publie que le plus mauvais, mais je doute de retrouver de sitôt l’envie de lire quoi que ce soit d’autre de notre académicienne.

Le coup de grâce / Marguerite Yourcenar, Folio 2€, 2007, ISBN 978-5-07-033812-2

Plus indulgente que moi, Jules y a trouvé une “intensité stimulante”.

La vie des insectes, objet littéraire non identifié

challengeabc2008

Fidèle à ce qui est déjà devenu une habitude, je commence mon billet par une image de la couverture de mon édition. Et pourtant je n’aime pas du tout cette illustration (aquarelle de Michael Mathias Prechtl). Non seulement celle-ci ne me plaît pas, mais surtout elle bride mon imagination pourtant grandement et délicieusement sollicitée par le roman de Pelevine.

De quoi s’agit-il dans cet étrange roman ? D’un centre de vacances, dans une station balnéaire de Crimée. Dans le premier chapitre, nous rencontrons Sam, Arthur et Arnold, trois hommes discutant sur un balcon. Leur conversation est étrange. Ils évaluent le centre de vacances en terme de taux de vitamines, glucose, hémoglobine, et même insecticide. Puis ils décident d’aller boire un coup, pour fêter l’arrivée de Sam. Ils se jettent dans le vide, s’envolent et s’en vont pomper le sang d’un vacancier. Car Sam, Arthur et Arnold sont des moustiques. Mais ils sont aussi des hommes, et mènent en quelque sorte une double vie, une existence d’homme et une existence d’insecte en parallèle. Et c’est aussi le cas de tous les autres personnages de ce curieux roman : Marina, fourmi ailée aux escarpins rouges, Mitia l’homme-phalène, Natacha la mouche verte, Serioja le cafard, etc.

Pelevine prend un malin plaisir à nous décrire ces bestioles qui parfois nous répugnent en insistant sur le charme d’une mandibule ou d’une patte velue. Voici pour preuve la description qu’il nous offre de Natacha, la mouche verte :

“Elle était toute jeune et sa peau verte élastique brillait gaiement sous le soleil. Sam pensa que son nom anglais Greenbottle fly lui allait très bien. Ses pattes étaient couvertes de petits poils foncés et se terminaient par de tendres ventouses roses, comme si deux bouches s’entrouvraient en une invite silencieuse sur chacune de ses paumes. Sa taille était tellement fine qu’un léger souffle de vent semblait pouvoir la briser. Quant à ses ailes, comme deux feuilles de mica, elles tremblaient timidement et brillaient de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.”  

Pelevine s’est fait plaisir, mais son plaisir est communicatif. Il s’en donne visiblement à coeur joie à multiplier les espèces d’insectes et s’attarder sur leurs particularités physiques et comportementales. Et parce qu’ils sont aussi des hommes, c’est tout naturellement que leur destin d’insecte se lit en parallèle du nôtre, mettant ainsi en lumière l’absurdité de nos existences.

Si je devais faire un reproche à ce roman, je dirais que le procédé est au début un peu répétitif. Pelevine est paraît-il un auteur de nouvelles, et en cours de lecture, je me suis demandée si une nouvelle axée sur l’un de ces nombreux personnages ne m’aurait pas suffi. Mais ce n’était encore que le début du roman, où chaque nouveau chapitre nous fait découvrir un nouveau personnage et une nouvelle espèce. Et puis tout ce petit monde va se rencontrer, se fréquenter, s’accoupler, s’entre-dévorer… faisant de “La vie des insectes” un roman jubilatoire, magnifiquement écrit, avec une précision d’entomologiste, et une imagination débordante.

La vie des insectes / Viktor Pelevine, traduit du russe  par Galia Ackerman et Pierre Lorrain, Points, ISBN 2-02-032446-6

Publié dans: on 14 juin 2008 at 11:59 Commentaires (1)
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L’ami du défunt : un roman existentiel

Andreï Kourkov (1961-….) est un romancier et nouvelliste ukrainien, connu en France pour “Le Pingouin” (2000), “Le caméléon” (2001), ”Les pingouins n’ont jamais froid” (2004), “Le dernier amour du président” (2005).

Dans ”L’ami du défunt” (1996), il est question d’un homme de 35 ans, au chômage, un mariage en déliquescence, qui décide d’en finir avec la vie. Peu enclin au suicide, il opte pour une solution plus originale : engager un tueur professionnel et commanditer sa propre mort. Mais voilà que le jour de sa mort programmée, il fait la rencontre d’une jeune prostituée débutante. La relation non tarifée qu’il va ensuite entretenir avec elle ressemblera beaucoup trop à de l’amour pour qu’il ait toujours envie de mourir.

“Je n’avais plus envie de mourir. Mon existence continuait, elle venait même d’acquérir un soupçon de sens que j’étais seul à percevoir. J’étais devenu libre de mes choix et celui que j’avais fait deux semaines plus tôt ne me convenait plus. Je voulais vivre.” 

Un tueur à gages est cependant toujours à ses trousses. Alors comment se sortir de cette situation délicate ?

Il est impossible d’en dire plus sans gâcher une partie du plaisir de lecture de ceux qui n’ont pas encore découvert ce roman. L’intrigue est d’aileurs assez mince et aurait très bien pu se concrétiser en nouvelle. Mais si ce récit est assez court, c’est bien d’un roman qu’il s’agit, avec ses digressions sur la solitude et le sens de la vie. Il n’y a en revanche pas de grands discours sur la société ukrainienne contemporaine, mais en arrière-plan apparaît une société corrompue, où tout se monnaye, et où l’individualisme règne en maître. La jeunesse ukrainienne y apparaît apolitique et amorale, dépourvue d’idéal.

Le lecteur devine la fin de l’histoire assez vite et pourtant la fin du roman est surprenante sur le plan formel. Le récit s’accélère au cours d’un petit passage au conditionnel commençant par ces mots : “J’ignorais encore que trois mois plus tard…” Ce que le lecteur avait deviné est ainsi expédié en quelques lignes. Et il s’ensuit un épilogue qui achève le roman en beauté.

L’ami du défunt / Andreï Kourkov, traduit du russe par Christine Zeytounian-Beloüs, Points, 2003, ISBN 2-02-055654-5

Lizka et ses hommes : un roman emballant

challengeabc2008 

Alexandre Ikonnikov (1974-…) est un écrivain russe découvert en Allemagne. En effet, parce qu’il ne trouvait pas d’éditeur en Russie, il y a publié en allemand “Dernières nouvelles du bourbier”, son premier recueil de nouvelles. “Lizka et ses hommes” est son premier roman, cette fois publié en russe.

L’histoire de “Lizka et ses hommes” commence en 1939 dans la bourgade de Lopoukhov, petite ville de Russie centrale. Mais très vite nous arrivons en 1970, année de la naissance de l’héroïne. L’enfance de la petite Lizka se déroule donc dans la Russie soviétique, sur fond de guerre froide :

“Comme tous les autres enfants soviétiques, Lizka se réveillait au son de l’hymne national que diffusait la radio, elle mettait son foulard de pionnier et elle se rendait à l’école de Lopoukhov où on lui enseignait, en plus de la lecture, de l’écriture et du calcul, comment démonter une kalachnikov, enfiler un masque à gaz et échapper aux bombes américaines en se terrant dans une cave.”

Son premier amant sera Pacha, l’ouvrier de la chaufferie, et l’expérience ne sera guère concluante :

“- Quoi ? C’est pour ça que les gens se tirent une balle dans la tête, se cisaillent les veines, écrivent de la poésie et ont des insomnies ? pensa-t-elle en revenant chez elle. Non, non et non. Je ne serai amoureuse de personne, jamais !”

Et c’est pour fuir la mauvaise réputation qui allait lui coller à la peau si elle restait à Lopoukhov, que Lizka fait ses valises et part pour la ville de G. faire une école d’infirmière. Voilà pour le premier chapitre d’un roman qui en compte neuf et un épilogue. 

“Lizka et ses hommes” est l’histoire d’une jeune fille de la campagne qui débarque en ville, bien décidée à échapper au destin de sa mère et de sa grand-mère. C’est une jeune femme moderne, qui rêve d’amour et de réussite sociale et va prendre sa vie à bras le corps.  

Et vous savez où la jeune Lizka va chercher les réponses à ses questions existentielles ? Dans les livres :

“Jusque-là, Lizka avait été une lectrice peu acharnée, mais à présent, que ce fût par désoeuvrement ou parce qu’elle pensait trouver dans les livres quelques-unes des réponses aux questions qu’elle se posait, elle s’était mise à aimer lire des romans. Romans d’amour, d’aventures, romans historiques, policiers, tous la captivaient, l’entraînaient corps et âme dans un autre monde, un monde fascinant, mais, en même temps, aucun ne lui donnait d’instructions pour agir, aucun ne répondait à la question essentielle qui la hantait : comment poursuivre son existence.”

Le roman d’Ikonnikov déborde de la belle énergie de son héroïne. Tout va très vite dans “Lizka et ses hommes”. En quelques pages c’est plus d’un demi-siècle de l’histoire russe que nous parcourons à grands pas, dont ces années où tout a changé. Le style est alerte, le rythme effréné, l’héroïne volontaire. On la suit d’un homme à un autre, d’un logement à un autre, d’un job à un autre, d’une espérance à une autre.

Sous la Perestroïka de Gorbatchev, puis sous Eltsine, Liza va recontrer successivement Semione, un petit escroc, Viktor, le secrétaire du Comité de la ville du Komsomol, Arthur, un conducteur de trolley, Max, un militaire, et finalement Kostia, le poète, qui reprend la narration à la 1ère personne dans le 9e chapitre. 

Les hommes de Lizka sont comme les pièces d’un puzzle qui, une fois assemblé, représenterait la Russie d’aujourd’hui. C’est un très court roman, pourtant d’une richesse étonnante, fourmillant de détails sur la vie quotidienne en Russie. Tout ce que je cherchais chez Marinina c’est finalement chez Ikonnikov que je l’ai trouvé. Ce roman m’a emballée. Je cours me procurer son recueil de nouvelles au plus vite.

Lizka et ses hommes / Alexandre Ikonnikov, traduit du russe par Antoine Volodine, Points, 2005, ISBN 2-02-082612-7

Publié dans: on 19 mai 2008 at 10:39 Commentaires (2)
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Elle

Ivan bounine (1870-1953) est un écrivain russe que j’ai découvert par son dernier ouvrage, le recueil de nouvelles “Les allées sombres“. Je le retrouve avec “Elle”, un roman autobiographique publié en 1938, alors qu’il vivait en exil en France. En effet, si j’en crois la quatrième de couverture, “Elle” est inspiré d’un épisode réel de la vie de Bounine : “une longue liaison qu’il considérait lui-même comme un mariage et qui n’avait jamais été régularisée, faute du consentement du père de la jeune femme”.

Le personnage principal de ce  roman à la première personne se nomme Alexis Arséniev, nom du double littéraire de Bounine, déjà utilisé par l’auteur dans son autobiographie “La vie d’Arséniev” (1933). Il est jeune, n’a pas encore fait ses études, et dit lui-même sortir tout juste d’une “adolescence monacale”. Dés le début de sa relation avec “elle”, Lika, le père de la jeune fille l’avertit : Quels que soient les sentiments qui peuvent exister entre vous et ma fille, et à quelque stade de développement qu’ils puissent se trouver, je vous le dis d’avance : elle est, bien entendu, tout à fait libre, mais s’il arrivait qu’elle veuille, par exemple, se lier avec vous de quelque solide lien et qu’elle me demande, pour ainsi dire, ma bénédiction, elle rencontrera mon refus formel.” Alexis devient malgré tout l’amant de Lika peu après cet avertissement. Il s’installe alors à Orel, où il vient de trouver un travail à la rédaction du journal “La voix”. De ce travail nous ne savons pas grand chose, si ce n’est qu’Alexis le trouve indigne de lui. Il le prend cependant pour se rapprocher d’elle, hébergée à la fameuse rédaction par l’éditrice du journal. Ainsi il peut passer toutes ses journées avec elle, et elle vient le rejoindre parfois à son hôtel. De son côté, pour pouvoir rester à Orel, elle s’est mise à étudier la musique.

Au fur et à mesure qu’évolue leur relation, Alexis se rend compte que le père de la jeune femme avait raison. Elle et lui n’ont pas beaucoup de points communs. Son travail, qu’il qualifie de misérable, ne lui permet pas de vivre décemment. Quant à elle, elle a un grand besoin de sorties, de distractions, de bals. Elle aime plaire. Le père de Lika le lui avait dit, qualifiant lui-même sa fille de jolie et assez frivole. Et Alexis souffre cruellement de jalousie.

Puis un jour, le père de Lika arrive à Orel avec Bogolov, un jeune homme riche, spirituel et cultivé, à présenter à sa fille. Pour Alexis, c’est le début d’une séparation qu’il espère provisoire. Il sombre peu à peu dans la neurasthénie : “La séparation semblait particulièrement terrifiante et stupéfiante la nuit. Me réveillant dans les ténèbres, j’étais frappé : comment vivre maintenant et pourquoi vivre ? Est-ce bien moi, celui qui est couché, sans savoir pourquoi, dans l’obscurité de cette nuit absurde, dans une ville de province peuplée de milliers de gens qui me sont étrangers jusqu’à l’invraisemblance, dans cette chambrette à l’étroite fenêtre qui, toute la nuit, se grisaille de la présence d’un diable long et muet ?”

Cette période solitaire est aussi pour Alexis l’occasion de se mettre à écrire. Il écrit et publie des textes qui ne sont pas encore à la hauteur de ses ambitions : “Former en soi de ce que donne la vie, quelque chose de vraiment digne d’être écrit, quel rare bonheur, quel effort spirituel ! Et voici que mon existence de plus en plus passa dans cette nouvelle lutte avec “l’irréalisable”, dans la recherche et la surprise de cet autre bonheur, également insaisissable, dans cette poursuite, dans cette perpétuelle méditation…”

Je ne raconterai pas la suite de l’histoire sentimentale, qui connaît pourtant quelques rebondissements, pour laisser au futur lecteur de ce texte, que vous êtes peut-être, le plaisir de la découverte. L’histoire est cependant assez mince et ne constitue pas l’intérêt principal de ce roman.  Bounine excelle à décrire la confusion de ses sentiments, ses moments de désespoir, ses instants d’allégresse, quand le paysage se charge de refléter une humeur fragile et passagère : “La nuit est déjà claire, pure. Et tout est ferme, léger, ravissant : et la neige, et la lune, et les joyeuses lanternes, et les traîneaux sémillants…” C’est encore, comme dans “Les allées sombres”, de l’amour, à la fois romantique et sensuel, mais aussi du temps qu’il est question dans “Elle”, et de la trace que laissent les sentiments perdus. Mais “Elle” est également un roman d’apprentissage, un roman de formation. A la fin du roman, Alexis est devenu un homme libre à qui, selon son expression, rien ne suffit plus.

 Elle / Ivan Bounine, traduit du russe par Maurice Parijanine, Stock, Bibliothèque cosmopolite, 1985, ISBN 2-234-01769-6 (épuisé)

Publié dans: on 4 mai 2008 at 11:45 Commentaires (0)
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Un court roman dont on ne fait qu’une bouchée

 

challengeabc2008

 

Ludmila Oulitskaïa, née en 1943 en Russie, est auteur de romans, nouvelles et scénarios de films. « Sonietchka » est son premier roman, couronné en France en 1996 par le prix Médicis étranger.

« Dés son plus jeune âge, à peine sortie de la prime enfance », Sonietchka s’était plongée dans la lecture. »

Vous l’aurez compris dés la première phrase du roman, le personnage de Sonietchka est une perche à l’identification que Ludmila Oulitskaïa tend à son lecteur (ou plutôt à sa lectrice).

 

« Pendant vingt années, de sept à vingt-sept ans, Sonietchka avait lu presque sans discontinuer. Elle tombait en lecture comme on tombe en syncope,  ne reprenant ses esprits qu’à la dernière page du livre. »

 

Sonietchka nous est donc présentée véritablement comme une boulimique de lecture, qui ne peut s’empêcher d’associer les personnes de sa vie réelle à des personnages de romans. Remarquons au passage que la traductrice, Sophie Benech, a eu l’amabilité de penser au lecteur français et a agrémenté sa traduction de quelques notes en bas de page qui explicitent certaines des références à la littérature russe, rendant ainsi le roman encore plus accessible. Dommage que ces notes n’aient pas été plus nombreuses,  car les références à l’histoire de la Russie auraient tout aussi bien pu mériter quelques explications (la NEP, les camps, la relégation…), de même que la dernière phrase du roman.

 

Pendant quelques cent pages, nous suivons donc Sonietchka de son enfance dans l’entre-deux-guerres à la fin de sa vie, avec en toile de fond la vie des artistes sous Staline. Sonietchka (ou Sonia, dont on apprend à la fin, dans une note en bas de page, qu’il s’agit du diminutif de Sophia) devient bibliothécaire, doit abandonner ses études de lettres quand la seconde guerre mondiale éclate, se marie avec un artiste peintre, a un enfant, partage son mari avec sa maîtresse puis, redevenue seule, retourne à sa lecture.

 

D’ailleurs la lecture dans ce roman est toujours associée à la solitude. Ainsi Tania, la fille de Sonietchka, se noie à son tour dans la lecture après avoir rompu avec son premier petit ami :

 

« Pauvre Sonietchka, dont la belle jeunesse s’était écoulée sur les hauts sommets de la littérature mondiale ! Sa fille, dans son innocence culturelle, ne lisait que de la science-fiction, aussi bien étrangère que russe. 

 

Au fil des pages, c’est un portrait de femme qui se dessine, par petites touches. Sonietchka ne semble pas adhérer à la réalité. Elle est la spectatrice (ou la lectrice) de la vie de ceux qui l’entourent sans vraiment y prendre part. Aucune jalousie, aucun sentiment négatif chez elle. Elle reste heureuse quoi qu’il arrive, simplement, paisiblement heureuse.

Le roman était court, je n’en ai fait qu’une bouchée et c’était délicieux.

Sonietchka / Ludmila Oulitskaïa ; traduit du russe par Sophie Benech, Paris, Gallimard (collection Folio), 2007, ISBN 978-2-07-040426-1  

Publié dans: on 29 février 2008 at 9:08 Commentaires (0)
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Une belle satire sociale

 

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 challengeabc2008

 

 “Une touche d’amour” de Jonathan Coe

Jonathan Coe (1961-…) est un écrivain britannique auteur de romans et de biographies, surtout connu à l’étranger depuis son quatrième roman « Testament à l’anglaise », le premier à avoir été traduit en français. Sept romans ont à ce jour été publiés en France :

-          La femme de hasard (1987)

-          Une touche d’amour (1989)

-          Les nains de la mort (1990)

-          Testament à l’anglaise (1994) a reçu le Femina étranger en 1995

-          La maison du sommeil (1997) a reçu le Médicis étranger en 1998

-          Bienvenue au club (2001)

-          Le cercle fermé (2004) suite de Bienvenue au club

L’action  du roman « Une touche d’amour » se déroule à Coventry en 1986. Le personnage principal, Robin Grant, est un étudiant en lettres, en cours de doctorat depuis quatre ans.  Il traverse une période de doute, de dépression. Il a le sentiment que sa vie jusqu’alors n’a été qu’une successions de ratages, ne se voit pas d’avenir. Il vit presque reclus dans un appartement crasseux et lit « La pesanteur et la grâce » de Simone Weil, œuvre dans laquelle il retrouve ses propres questionnements identitaires. Sa vie tourne au drame le jour où il se voit soupçonné de s’être exhibé devant un petit garçon et est accusé à tort d’outrage à la pudeur.

Le roman est composé de quatre parties, chacune organisée autour d’une nouvelle écrite par Robin : « Une communion d’esprits », « Le chanceux », « Une dispute d’amoureux », « Le malchanceux ». La construction, sans être extrêmement originale, est assez élaborée : voix et points de vue multiples, adresses au lecteur, romans dans le roman… L’intrigue quant à elle est assez mince. Plusieurs histoires secondaires sont à peine esquissées, laissant au lecteur un goût d’inachevé. Mais au-delà de l’histoire prétexte, on retient surtout du roman le regard sans concession que Jonathan Coe porte sur la société britannique de la fin du XXe siècle.  Dépression, crise conjugale, isolement social, trahison amicale, racisme, homophobie et préjugés en tous genres : ce serait tout à fait déprimant, s’il n’y avait l’humour grinçant de l’auteur (la description qu’il fait de l’université vaut son pesant de cacahuètes). On cherche en vain la touche d’amour annoncée par le titre, mais on trouve finalement une belle satire sociale.

Une touche d’amour / Jonathan Coe ; traduit de l’anglais par Jean Pavans, Paris, Gallimard (collection Folio), 2004, ISBN 2-07-042812-5

Publié dans: on 24 février 2008 at 11:54 Commentaires (4)
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