
“Je me souviens, également, avoir essayé de me débarrasser d’une nouvelle et intense tristesse que je suis capable seulement maintenant d’identifier sans hésiter : la tristesse qui nous vient quand le miroir du monde n’offre plus de surface dans laquelle on peut reconnaître son véritable reflet.”
Hans van den Broek, un anglais d’origine hollandaise, vit à Londres avec sa femme Rachel et leur petit garçon. Un soir en 2006, il reçoit un coup de téléphone d’une journaliste qui lui apprend la mort de Chuck Ramkissoon, un américain originaire de Trinidad. Chuck a été retrouvé mort dans un canal, les poignets menottés, de toute évidence victime d’un meurtre. Alors Hans se souvient des quelques années qu’il a passées à New York.
L’essentiel du roman se situe juste après le 11 septembre. L’effondrement des tours a ébranlé l’Amérique et le couple de Hans. Rachel ne supportait plus de vivre dans la peur d’un attentat et a préféré rentrer à Londres. Hans fait donc des allers et retours fréquents entre Londres et New York. Il est assez désorienté. Tandis qu’il traîne son ennui dans New York, ses pensées vagabondent. C’est alors qu’il rencontre Chuck, très différent de lui, mais partageant sa passion pour le cricket…
Si j’étais critique littéraire, je tenterais probablement de rendre compte de ce roman avec le maximum d’objectivité. J’en vanterais donc les innombrables qualités sans parler de ma propre lecture. Pour en montrer toute la richesse, je commencerais certainement par énumérer quelques uns des thèmes abordés par ce roman : la ville de New York, l’après 11 septembre, les communautés d’immigrés aux États-Unis, le rêve américain, le cricket, les joies de la vie de famille, le déclin du couple, la nostalgie de l’enfance… J’évoquerais certainement le style superbe, “bien écrit mais pas trop”, l’habileté de l’auteur pour jouer avec le temps, balader son lecteur entre Londres aujourd’hui, New York hier et les Pays-Bas avant-hier. Je dirais certainement le plaisir qu’il y a pour un lecteur à trouver sa place dans un roman, quand l’auteur n’en dit pas trop, ne lui mâche pas trop le travail de lecture en surinterprétant tout à sa place. Bref si j’étais critique littéraire, je dirais que ce roman est un excellent roman, certainement un des meilleurs de la rentrée.
Mais comme je suis une blogueuse qui parle des livres en toute subjectivité, il faut que je vous dise combien ce roman m’a arraché des bâillements d’ennui. Au bout d’une centaine de pages, il m’est tombé des mains. Il est resté là, fermé, m’ayant coupé toute envie de lire même autre chose, pendant des jours, peut-être des semaines. Et puis un jour quelqu’un m’a posé la question rituelle : “Qu’est-ce que tu lis en ce moment ?”. Alors j’ai raconté cet abandon de lecture et j’ai tenté de me justifier. J’ai dit à mon interlocuteur qu’il ne se passait rien dans ce roman, qu’Hans et Rachel étaient les personnages les plus ennuyeux que j’aie rencontrés dans un roman (lui analyste financier, elle avocate, leur loft, leur bébé, les baisers qu’elle lui refuse, et plus tard l’amant, le psychothérapeute, le conseiller conjugal… (d’ailleurs, parenthèse dans la parenthèse, je pense que la petite famille traditionnelle et la réussite sociale sont les thèmes les plus chiants et les moins romanesques qui soient) ). Et puis je me suis mise à énumérer tous les thèmes abordés par ce roman, en m’étonnant qu’un roman dans lequel il ne se passe rien puisse en aborder autant. Et finalement je me suis donné envie à moi-même de reprendre ma lecture.
Alors j’ai repris ce roman. J’ai encore réprimé quelques bâillements, mais j’y ai tout de même pris goût. Et au lieu de déplorer le manque d’action, je me suis même surprise à en apprécier surtout les passages les plus contemplatifs, par exemple quand Hans surfe sur Google Earth ou quand il regarde tomber la neige pendant des heures. Enfin j’y ai même trouvé quelques (rares) notes d’humour. Finalement je crois qu’au début ce roman m’avait tout simplement communiqué sa tristesse. Et en lectrice éponge j’avais absorbé l’ennui de Hans, sa solitude et son désoeuvrement.
“Nous ne sommes pas dans le royaume de la logique mais dans celui de la mélancolie, et je persiste à penser que la mélancolie est une condition respectable et sérieuse. Comment, sinon, rendre compte d’une bonne partie de notre vie ?”
Si j’étais critique littéraire, je vous raconterais certainement l’anecdote Obama qui semble inévitable pour parler de Netherland (il a dit aimer ce roman qu’il était en train de lire et ça a dopé ses ventes). Mais comme je suis une blogueuse de lecture qui a bien failli laisser tomber ce roman, je me demande surtout si Barack Obama l’a maintenant terminé…
Enfin si j’étais critique littéraire, j’aurais certainement comparé ce roman à Gatsby le magnifique (ils le font tous). Mais comme je ne suis qu’une blogueuse qui ne sait pas apprécier la littérature américaine contemporaine parce qu’elle n’a pas lu tous ses classiques, je vais me contenter d’ajouter une ligne à mon programme de lecture.
Netherland / Joesph O’Neill, traduit de l’américain par Anne Wicke (titre original : Netherland), Éd. de l’Olivier, 2009, 296 p., ISBN 978-2-87929-655-5
Joseph O’Neill (1964-….) est né en Irlande d’une mère turque francophone et d’un père irlandais. Il a vécu aux Pays-Bas, a été avocat à Londres et vit maintenant à New York depuis plus de dix ans. Netherland est son troisième roman mais le premier traduit en français. Il a reçu pour ce roman le PEN/Faulkner Award 2009.
D’autres avis sur les blogs de lecture : Dasola et Keisha.
Fidèle à mon habitude, je fais de ce roman un livre voyageur (c’est-à-dire que je le prête à tout blogueur de lecture connu de moi qui en fera la demande en commentaire). Mais sachez que c’est à vos risques et périls. Si vous vous laissez gagner par la crise existentielle de Hans, ses doutes, sa tristesse… je décline toute responsabilité ! Sachez surtout que ce bon roman n’est peut-être pas aussi génial que la presse unanimement dithyrambique a eu tendance à l’affirmer…
6/7