
“Figurez-vous un mari dont la femme, une suicidée qui s’est jetée par la fenêtre il y a quelques heures, gît devant lui sur une table. Il est bouleversé et n’a pas encore eu le temps de rassembler ses pensées. Il marche de pièce en pièce et tente de donner un sens à ce qui vient de se produire.”
C’est ainsi que Dostoievski résume lui-même sa nouvelle “Douce” dans la note qui accompagne sa publication dans un journal en 1876. Il y a donc une femme morte et son mari qui marche en ressassant. Est-ce qu’il parle à voix haute ? Est-ce qu’il pense ? Ça ressemble en tous cas un monologue. Par instant il prend un interlocuteur imaginaire à témoin : “Notez tout cela (…) cela aussi, notez-le-bien”. Il marche, tourne en rond dans le petit deux-pièces où ils ont vécu ensemble. Et le rythme du monologue est celui de cette marche, saccadée, ininterrompue. Il se répète ou se contredit, parle, parle encore, sans parvenir à se poser, sans parvenir à dormir. Il sait que le lendemain on emportera son corps. Avant cela, il a besoin de se raconter toute l’histoire depuis le début pour tenter de se “remettre les idées dans le mille”.
“J’attendais le matin comme un fou.”
Il raconte donc leur rencontre. Lui travaillait dans une caisse de crédit où elle venait mettre des objets en gage. Elle n’avait que quinze ans. Ses parents étaient morts trois ans plus tôt et elle vivait depuis chez ses deux tantes qui la traitaient en esclave. Puis à l’approche de ses seize ans, ses tantes avaient décidé de la marier, autrement dit de la vendre, à un épicier d’une cinquantaine d’années. C’est alors qu’elle avait commencé à mettre des objets en gage pour pouvoir passer des petites annonces. Elle espérait trouver une place de gouvernante, de garde-malade, et échapper ainsi au mariage arrangé par ses tantes. Il lui a alors offert une alternative en la demandant à son tour en mariage. Ce mariage a duré un peu plus d’un an jusqu’à son suicide. Que s’est-il passé ? Pourquoi en est-elle arrivée là ? C’est à ces questions qu’il tente de répondre.
“parce que je suis un expert pour parler du silence,
toute ma vie je l’ai parlée en silence,
j’ai vécu en silence, au fond de moi-même, des tragédies entières.”
“La douce” pourrait être l’histoire d’une jeune fille enthousiaste, joyeuse, bavarde, prête à se jeter au cou de son mari, mais qui pour son malheur a épousé un homme silencieux, taciturne, avare peut-être, parfois cruel. Il n’y a pourtant pas d’explication psychologique au suicide de la jeune femme. Toute l’histoire est racontée par le mari, selon son point de vue. Tantôt il s’accuse, tantôt il rejette sur elle la responsabilité de l’échec de leur mariage. Jamais on ne connaîtra une autre version des faits.
Je peine un peu à écrire ce que je pense de cette nouvelle, ou même à en penser quelque chose. Le lecteur est pris à parti par le narrateur, comme noyé sous un flot ininterrompu de paroles, entre douleur et folie, et se trouve à la fin du récit comme abasourdi.
Dostoïevski (1821-1881) a écrit cette nouvelle en 1876. Il avait alors déjà publié la majeure partie de son oeuvre, mis à part “Les frères Karamazov”. A noter que la nouvelle est publiée, dans cette édition, accompagnée des notes préparatoires de l’auteur et d’un commentaire du traducteur.
La douce / Fédor Dostoïevski, traduit du russe par André Markowicz (titre original : Krotkaïa), Actes Sud (Babel), 2008, 137 p., ISBN 978-2-7427-2718-6






























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