
La première scène de cette adaptation d’Anna Karénine par Clarence Brown est extrêmement surprenante. Le film s’ouvre en effet sur un travelling qui n’en finit pas de finir dévoilant petit à petit une table de plusieurs kilomètres de long couverte de victuailles. Oblonsky (le frère d’Anna) et Vronsky (son futur amant) sont à une soirée où le caviar comme la vodka coulent à flots et où les hommes roulent sous les tables, tandis que les chants et les costumes participant au decorum de la soirée m’ont paru donner de la Russie une vision très folklorique (une vision sans doute très américaine). Le lendemain nous retrouvons les deux hommes à la gare, l’un venu chercher sa soeur, l’autre sa mère. Nous reconnaissons alors le roman dans cette scène de rencontre. Anna apparaît dans un nuage de vapeur et pour Vronsky, c’est le coup de foudre ! Puis nous voici déjà au bal, mais un bal très différent de celui du roman. Anna et Vronsky dansent ensemble et Kitty sanglote dans la pièce voisine…

Il ne faudrait voir les adaptations que des livres que l’on a pas lus ! Sinon c’est l’inévitable déception. Mais où est passée la scène de la patinoire ? Et la demande en mariage de Lévine ? On visionne l’adaptation et on se sent grugé. Ce n’est pas le film que l’on avait en tête en lisant le roman. Devant une adaptation, le lecteur-spectateur est contraint d’accepter le parti pris du réalisateur. Cela peut prendre quelques scènes. Le début du film est inévitablement déstabilisant. Ces décors, ces costumes, ces visages, ce n’est jamais ce qu’on avait imaginé. Parfois il faut même revoir le film pour l’apprécier vraiment, une fois acceptée l’idée que le film est une oeuvre à part entière, bien distincte du roman.
Dans cette adaptation, Clarence Brown a pris le parti de ne s’intéresser qu’à l’histoire d’Anna et Vronsky. Notre cher Lévine (Gyles Isham) ne fait donc qu’une apparition au début du film (juste le temps pour la spectatrice que je suis de le trouver plus séduisant que Vronsky, cruelle erreur de casting, mais Fredric March était apparemment une grande vedette à l’époque) pour ne réapparaître qu’à la fin du film lors d’une rencontre avec Anna (la rencontre qui n’a jamais vraiment lieu dans le roman !). L’actrice jouant Kitty m’avait pourtant l’air parfaite (Maureen O’Sullivan). Dommage !
Clarence Brown a donc fait le film d’une passion tragique entre une femme mariée et un homme célibataire qui se retrouvent tous deux en marge de la société. Greta Garbo est dans ce film absolument merveilleuse. Définitivement pour moi elle est et restera Anna Karénine (j’avais pourtant bien aimé Vivien Leigh, mais Greta Garbo la surpasse (c’est un peu étrange de dire ça, car l’interprétation de Greta Garbo est antérieure, mais voyant les films dans l’ordre inverse de la chronologie, je constate seulement aujourd’hui que le film de Duvivier n’apporte pas grand chose par rapport à celui de Clarence Brown)). Fredric March dans le rôle de Vronsky m’a moins enthousiasmée. J’ai trouvé qu’il faisait prendre un sacré coup de vieux à Vronsky que j’imaginais beaucoup plus jeune et séducteur. La famille d’Anna est très présente. Il s’agit bien pour Clarence Brown d’une histoire d’adultère. Le petit garçon est particulièrement épatant (Freddie Bartholomew).
Ce n’est donc pas mon Anna Karénine qu’a réalisé Clarence Brown, mais c’est un très beau film, plus beau que celui de Duvivier, qui m’a en plus donné le plaisir de retrouver les ombres et lumières qui m’avaient tant frappée chez Tolstoï.

Ce n’est que maintenant, ayant visionné trois adaptations du roman de Tolstoï, que je prends pleinement conscience des qualités immenses du film de Bernard Rose. C’est vraiment le seul à rendre compte du roman dans sa globalité. Je garderais donc de ce film la vision qu’a Bernard Rose du roman, avec la voix off de Lévine et la musique de Tchaikovsky. Je garderais aussi les interprètes de Lévine (Alfred Molina) et de la charmante Kitty (Mia Kirshner). J’ajouterais Greta Garbo dans le rôle d’Anna. Je lui laisserais ses robes et lui offrirais celles de Vivien Leigh (oui ma société de production aurait les moyens). Je lui laisserais aussi son petit garçon (Freddie Bartholomew). Comme aucun interprète de Vronsky ne m’a convaincue, je suggère d’engager Laurence Ollivier (Greta Garbo ne serait peut-être pas d’accord, mais on ne lui demanderait pas son avis. Cela dit je pourrais consentir à faire faire des essais à John Gilbert, si elle me le demandait gentiment). Je garderais les trains de Julien Duvivier, car ceux de Bernard Rose, bien qu’avançant à la vitesse d’un TGV, m’ont paradoxalement paru moins menaçants. Enfin j’envelopperais le tout dans les lumières et les ombres de Clarence Brown, pour tenter d’apporter au film de Bernard Rose la magie qui lui manque. Et j’espère obtenir ainsi le film parfait !
Anna Karenine / d’après Tolstoï, réalisé par Clarence Brown, avec Greta Garbo (Anna Karénine), Fredric March (Vronsky), Freddie Bartholomew (Sergeï), Basil Rathbone (Alexeï Karénine), Maureen O’Sullivan (Kitty), Gyles Isham (Levine), Reginald Owen (Stiva Oblonski), Phoebe Foster (Dolly), MGM 1935

Le film s’ouvre sur l’image de la première page d’Anna Karénine dont nous pouvons alors lire les deux premières phrases. Nous sommes donc bien devant une adaptation (pour ceux qui en douteraient). Juste après, l’un des serviteurs d’Oblonski ramasse un à un tous les vêtements qui traînent dans le bureau de Stepan, illustrant ainsi combien “tout était sens dessus dessous chez les Oblonski”. Un début assez amusant !
Quand nous voyons Anna Karénine (Vivien Leigh) pour la première fois, elle est dans le train qui l’amène de Saint-Pétersbourg à Moscou. Elle regarde dehors et semble alors d’une infinie tristesse. Puis le train entre en gare. Vronsky est sur le quai et aperçoit Anna derrière une vitre couverte de givre. C’est alors le coup de foudre, que Kieron Moore joue avec de grands yeux ahuris et la bouche ouverte.


























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